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Billet de blog 29 septembre 2019

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Concernant la faiblesse de jugement, donc.

Joli titre, vous ne trouvez pas? Une de mes correspondantes me l'a offert. Et elle m'a offert tout le texte de ce billet puisque c'est une réponse à son message antérieur.

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Toujours pas lu les deux pages, on verra ça après, c'est votre message qui m'intéresse en premier.

Pour rire un brin, j'ai travaillé quelques années dans un support en ligne pour une boîte qui vendait des ordinateurs, et des fois ça m'arrivait, quand la personne qui appelait en me disant (au cas où je ne m'en serais pas douté) un truc du genre «Mon ordinateur est en panne!» et qui ajoutaient «Qu'est-ce que je peux faire?», de leur répondre «Tapez dessus». Léger blanc, puis, «Vous êtes sûr? Ça marchera?»; «Je ne sais pas mais en tout cas ça vous fera du bien de vous passez les nerfs dessus». Pour finir sur mes vieux souvenirs de besogneux de l'informatique, souvent les gens ne parlaient pas de panne mais disaient plutôt «Mon ordinateur ne marche pas!», et parfois je leur répondais «J'espère, parce que s'il marchait faudrait lui courir après» ou un truc du genre. Dans ce boulot j'avais un principe de base, la personne qui appelle est probablement stressée, et si elle le reste ça va pas aider à chercher une solution, une petite plaisanterie pas trop fine en début d'appel ça détend les rapports et ça facilite grandement les échanges. S'il le faut je le fais mais j'ai horreur d'avoir à m'énerver.

Allez, encore un peu sur ce sujet. C'était un boulot passionnant. Ouais mais, ça ne veut rien dire, en général je trouve la vie passionnante, en soi c'était un travail comme les autres, plutôt routinier, et justement ça me laissait l'esprit libre pour observer et réfléchir – et pour plaisanter. Quand on reste le nez dans sa routine ça ne facilite pas les interactions. Un truc par exemple: des fois je devais faire taper à mes interlocuteurs deux points successifs, "..", et au début, en me doutant que ça poserait problème de dire juste “deux points”, je disais «Deux points l'un après l'autre», ce qui n'empêchait qu'ils tapent parfois le deux-points typographique, et l'ai pris l'habitude de dire «un point et puis encore un point» – ce qui n'empêchait pas certains de taper le deux-points, mais beaucoup moins souvent. Je voyais mes collègues en rester jour après jour à «deux points» et s'énerver sur ce «con d'utilisateur» jour après jour... Y en a qui aiment ça, s'énerver. Et le pire, à force de conditionner leurs utilisateurs avec leurs propos énervés, à un moment quand je disais à un interlocuteur qui avait appelé plusieurs fois de taper deux-points, il en tapait deux successifs; ce qui m'a obligé à leur dire «deux-points comme à l'école», et ainsi personne ne s'énervait, sauf mes collègues qui ne comprenaient pas pourquoi ces “cons d'utilisateurs” tapaient deux points quand on leur demandait de taper deux-points... Y en a qui aiment vraiment ça, s'énerver.

Je découvre avec une demi-surprise que finalement ça a un rapport avec nos échanges. Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis parti sur ces anecdotes mais je me fais confiance, au pire ça aura de l'intérêt en soi, probablement ça sera “l'inconscient qui parle”, mais pas celui des “psys”, ou du moins d'une majorité d'entre eux, tout se relie à tout, et notre expérience nous apprend que certaines choses se relient plus souvent ou plus facilement à d'autres. Les “psys” mais en fait, beaucoup de gens, une majorité je crois, ont le sentiment de vivre dans un univers causal ou les choses ont des liens de cause à effet, moi je vis dans un univers stochastique, aléatoire, où les choses interagissent au petit bonheur; quand on se lance à faire un truc, des fois ça marche, des fois non; pour certaines on fera dix, vingt, cent tentatives avant d'obtenir le résultat espéré, mais on oubliera vite les tentatives vaine, décevantes, pour ne se souvenir que de celle gratifiantes, ce qui donnera l'impression fausse que l'action A donne presque toujours le résultat R alors qu'on a parcouru tout l'alphabet avant de tomber sur la bonne lettre. La société industrielle vise à réduire le niveau d'incertitude et à obtenir presque systématiquement le même résultat avec le même processus, de créer un univers causal. Ce qui est bien sûr impossible puisque la portion d'univers sur lequel nous pouvons agir est remarquablement limité, il s'étend sur moins d'une vingtième de seconde-lumière dans un univers qui s'étend sur un rayon d'environ quatorze milliards d'années-lumières. La société industrielle ne fait que reporter l'incertitude ailleurs, dans le climat, dans les pays pauvres, dans le futur. Ce qui n'est pas très malin: en ce moment les pays pauvres, le climat et le futur, devenu présent, renvoient aux sociétés industrielles l'incertitude qui leur appartient. Et recevoir en quelques années deux cent ou trois cent années d'incertitude, ça crée du désordre...

Vous savez quoi? Ah! Encore mon penchant pour la rhétorique! Bien sûr que vous ne le savez pas puisque je ne l'ai pas écrit! Bon mais vous allez le savoir. Donc, vous ne savez pas quoi? Je trouve la vie passionnante parce qu'il y a de l'incertitude. J'aime les surprises. Je trouve même que le niveau d'incertitude dans mon environnement proche est bien trop réduit, tout est tellement (rions un peu...) “sous contrôle” que je suis obligé de me faire des surprises. Ce qui n'est pas bien facile. Cela me laisse assez serein pour les temps à venir: je vis habituellement dans la conscience de l'incertitude et la conscience du fait que le “niveau de certitude” des sociétés industrielles est une illusion, le Spectacle comme disait Guy Debord, pour moi la fin de l'illusion ne changera pas grand chose, je profite marginalement des Bienfaits du Progrès, je n'ai par exemple jamais eu de véhicule automobile, je me déplace à pied, en vélo, en transports publics, du fait une assez large part de mes activités a lieu dans un rayon de cinq kilomètres et le reste pour l'essentiel dans un rayon de vingt-cinq kilomètres, la fin de l'automobile n'aura presque aucune conséquence sur ma vie. Un peu moins de confort. Comme je vis dans un coin assez “déshérité” (d'un point de vue industrialiste), le Berry, si, ce que je n'espère pas, la fin pas du tout transitionnelle de la société industrielle résultait en une crise catastrophique, je serai loin des zones les plus durement touchées et dans une territoire très peu urbanisé (dans un rayon de cent cinquante kilomètres autour du centre du Berry, qui est accessoirement aussi le centre de la France, pas une seule ville de plus de 60.000 habitants, la deuxième en compte à peine 40.000 la troisième environ 25.000) et très rural, avec de grandes forêts domaniales (le Berry est une rare région où il y a plus de forêts domaniales que de forêts privées, ça date du temps où il fournissait le bois de construction de la marine française, autant dire un sacré bail), et en plus on ne serait pas coupé du vaste monde, il y a plein de gens qui viennent d'un peu partout parce que c'est un chouette coin, tranquille, avec des indigènes accueillants et plein d'activités culturelles.

Je suis assez, disons, optimiste pour les temps à venir. L'imaginaire des “fin de” est toujours catastrophiste mais ça n'a pas toujours lieu. Disons que “la machine”, la structure sociale axée sur l'industrie, s'écroule. Les sociologues qui ont étudié sérieusement les événement catastrophiques constatent que contrairement à la représentation la plus diffusée les gens ne paniquent pas trop et ce n'est pas le chacun pour soi, “les gens” c'est chacun de nous, et pour moi, quand je suis dans une situation critique j'essaie de trouver rapidement une échappatoire la plus sûre possible, je tiens compte des personnes autour de moi et simplement par raison j'aide mes voisins qui m'aident aussi, très spontanément, parce que si on commençait par se foutre sur la gueule, personne ne s'en sortirait. Je décris souvent la société comme composée en grande partie de Cons et de Salauds mais ce n'est qu'une symbolisation de comportement habituels induits par l'organisation sociale, quand on doit sortir de sa routine il n'y a plus de Cons et de Salauds mais pour l'essentiel des personnes raisonnables qui agissent aussi raisonnablement que possible.

Un exemple concret: l'Exode. D'un coup d'un seul douze à quinze millions de personnes quittent les grandes villes de la moitié nord de la France et pas mal de villes moyennes. Paniques et massacres dans les villes? Non. Les gens ne partent pas tous, ni tous dans la précipitation, et ils ont autre chose à faire que d'égorger les voisins, au contraire si on a deux places inoccupées dans la voiture on demande aux voisins si ils veulent qu'on les emmène ou qu'on emmène leurs gamins, et en se serrant un peu on pourra bien en prendre trois. Ils arrivent dans les campagnes: beaucoup on de la famille, et la famille leur fera une petite place. Les autres cherchent une solution, ils vont frapper à la porte d'une ferme. Le paysan sort son fusil et leur dit foutez-moi le camp ou je tire? Non, il leur ouvre la porte, les plaint, dit que oui, pour quelques jours on pourra se débrouiller, ou leur indique un voisin qui pourra mieux les accueillir que lui.

L'univers est incertitude mais l'univers social est remarquablement prévisible, mais les gens voient souvent les choses à l'envers, un univers très stable et très prévisible et une société très instable et très imprévisible. Discerner le vrai du faux c'est ça: mettre les choses à l'endroit...

Je ne suis pas certain que cette réponse en soit une, mais je suis certain que ça fera un excellent billet. Quand j'écris pour moi-même je suis très désordonné mais quand je m'adresse à une personne, faut que je mette un peu d'ordre dans le fouillis de mes idées ;-)

Faut que je lui trouve un titre.

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Concernant la faiblesse de jugement, donc

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