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Billet de blog 29 novembre 2025

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À l'attention des non-intellectuels: la démocratie.

Commentant un de mes commentaires (ou croyant le faire) un abonné de Mediapart le débute ainsi: «Réflexions d'un non-intellectuel». Comme je suis un sale type je débute ainsi mon commentaire à son commentaire: «1) Un non-intellectuel ne peut pas faire de réflexions car pour réfléchir il faut avoir de l'intelligence».

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Suivent deux points d'une égale douceur, puis un dernier encore plus aimable:

«4) Je me rends compte de l'inutilité de vous répondre: quand on se présente fièrement comme "non-intellectuel" mais qu'on fait assaut d'intellectualisme sauvage à défaut de faire assaut d'intelligence disciplinée, quelle leçon peut-on tirer d'un discours intelligent? Aucune».

Comme il m'arrive de l'écrire, je suppose que mes semblables sont honnêtes et sincères, et qu'ils sont convaincus de la validité de leurs propos. Pour que j'abandonne cette supposition préalable il faut que j'aie l'indice clair d'une malhonnêteté et d'une insincérité. Ce qui ne m'empêche parfois de constater le caractère purement sophistique d'un propos, ce qui le rend malhonnête et insincère. La question étant alors: cette personne est-elle sophiste volontairement ou involontairement? Ma“réponse” à cet abonné a pour but principal de vérifier cela. Car c'est un sophiste. La question étant donc, en a-t-il conscience ou non?

Voici ce qu'écrivit cet abonné:

«Bonjour
Réflexions d'un non-intellectuel :
Je ne savais pas qu'en un certain temps on savait (d'une façon péremptoire?) ce qu'était LA démocratie. Et je ne comprend pas, suite à votre commentaire, ce qu'est cette démocratie.
Pour moi, une démocratie peut prendre deux aspects :représentative, directe ; chacun de ces 2 aspects (qui pourraient être combinés, pourquoi pas) peut avoir une multitude d'étapes d'améliorations vers un meilleur. La principale étape (pour moi), est le fait d'avoir des institutions perfectibles qui permettent la souveraineté du peuple, dans l'élaboration des lois, dans le contrôle des instances décisionnaires, ... Ceci sous-entend une étape préliminaire : la mise en place d'une éducation populaire, à la base de l'éducation nationale.
Si une démocratie n'était pas perfectible (comme tout autre organisation, science, etc), elle mourrait de son conservatisme, de son "campisme", de son incapacité à évoluer avec la société.
C'est mon avis de non-spécialiste, comme beaucoup de nos concitoyens. Je laisse à certains intellectuels le fait de disserter pour rien, et surtout pour pour n'aboutir à rien».

Vous l'aurez compris, cet abonné ne se suppose en rien “non-intellectuel” au sens de “sans intelligence” (de “sans intellect”), il utilise le mot tel que le firent en leur temps les anti-dreyfusards, pour fustiger «certains intellectuels [qui] disserte[nt] pour rien, et surtout pour pour n'aboutir à rien», nommément les dreyfusards les plus actifs, et les plus intelligents. Et à l'instar de ces “anti-intellectuels” de l'époque, il se montre aussi “intellectuel” que Ma Pomme. D'une autre manière, c'est tout. D'une manière sophistique plutôt que dialectique. Donc, lire son préambule, «Réflexions d'un non-intellectuel», non pour ce qu'il dit mais pour ce qu'il vise ou plutôt, qui: Ma Pomme. En gros, et même en détail (voir la fin de son commentaire), «Propos d'un gars qui “laisse à certains intellectuels le fait de disserter pour rien”».

Ce commentaire incohérent et malveillant fait suite à un commentaire cohérent et argumenté:

«Aux XVIII° et XIX° siècles, en tout cas au moins durant les deux premiers tiers et même les trois premiers quarts du XIX°, on savait ce qu'est une démocratie, raison pourquoi les philosophes des Lumières, exception faite de Rousseau, s'étaient tous positionnés clairement contre la démocratie, raison pourquoi les révolutionnaires de 1789 se positionnèrent en majorité contre la démocratie, sinon durant la brève période de 1793-1794, mais le contexte empêcha la réalisation de ce projet. La position majoritaire? Celle énoncée par Sieyès le 7 septembre 1789:
“Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne  serait plus cet État représentatif; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants”.
Les philosophes des Lumières, les penseurs politiques de ce siècle et du suivant auraient été surpris de ce concept oxymorique, la "démocratie représentative". Le suffrage universel ne signale en rien qu'un régime est démocratique ou tend vers la démocratie, sous certains aspects il est antinomique de la démocratie, sous cet aspect-là particulièrement: quand il ne sert qu'à mobiliser les électeurs tous les quatre, cinq ou six ans pour nommer des représentants, c'est selon les cas une aristocratie, une oligarchie ou une théocratie (au sens où ce sont les "élus de Dieu" qui gouvernent, donc une oligarchie ou une aristocratie à idéologie religieuse), ça ne peut être une démocratie.
Si l'on considère que le régime politique actuel est une “démocratie imparfaite”, ça implique qu'il est possible de le perfectionner, d'en faire une "démocratie parfaite" ou tendant vers la perfection. Mais ça n'est pas possible: un régime représentatif est antinomique de la démocratie, donc même le plus parfait des régimes représentatifs ne sera jamais une démocratie, ni parfaite ni imparfaite.
J'ai trop souvent (et trop inutilement) discuté de ces questions pour vouloir aller plus loin. Selon moi la démocratie a un avenir, mais à la conditions que ces régimes étranges faussement nommés démocraties (libérales ou illibérales, représentatives ou consultatives) cessent. On pourra faire tout son possible pour améliorer une automobile qui roule au diesel que ça ne lui permettra pas de rouler à l'essence; on pourra faire tout son possible pour améliorer un régime représentatif que ça n'en fera pas pour autant une démocratie. Faut changer le moteur.
Rions un peu, à propos d'un concept mentionné. Je reprends ici une partie d'un de mes billets où j'en parlais:
“Le cas le plus significatif me semble l'invention récente d'un concept curieux, les “démocraties illibérales”. L'article «Illibéralisme» permet de comprendre comment elle s'est construite:
<Selon le politiste Matthijs Bogaards, il s'agit d'“une situation démocratique où, néanmoins, l’indépendance de la justice est malmenée, et les citoyens ne bénéficient pas d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’État ou à des acteurs privés”>.
Donc, pour ce politiste une “démocratie illibérale” est une “démocratie non démocratique“, une “situation démocratique” dans laquelle les bases même de la démocratie ne sont pas respectées».
Quand on part d'une prémisse fausse (démocratie = suffrage universel + élections libres + régime représentatif), on arrive à cette aberration: c'est une démocratie parce qu'elle a la bonne forme (vieille mais toujours valide opposition entre démocratie réelle et démocratie formelle), mais une démocratie où l'on ne respecte pas l'État de droit, l'égalité de tous devant la loi, la séparation des pouvoirs, etc. Comment un tel concept a-t-il pu être et continue d'être considéré valide? Parce que l'on nomme déjà "démocraties" des régimes non démocratiques.
Donc non, la France n'est pas une démocratie imparfaite, et améliorer son régime actuel ne peut en aucune manière déboucher sur une démocratie moins imparfaite».

Ne pas croire que je suppose détenir la vérité sur le concept de démocratie. En revanche, ce n'est pas le cas de mon contradicteur. Je le disais plus haut, je suppose a priori mes semblables honnêtes et sincères, et convaincus de la validité de leurs propos. Enfin, convaincus ou persuadés. Autant que possible je tâche d'être un rhéteur habile, et plutôt dialecticien que sophiste, et pour y parvenir il importe de bien définir ses termes: convaincre et persuader sont deux techniques de discours assez proches, on peut les définir diversement, dans mon cas je m'appuie sur leur étymologie pour les différencier: convaincre c'est “vaincre avec”, c'est “prouver” mais aussi “dénoncer”, le Wiktionnaire et le TLF, le Trésor de la langue française, proposent des définitions proches:

  • TLF: «Amener quelqu'un, par des preuves ou par un raisonnement irréfutable, à admettre quelque chose comme vrai ou comme nécessaire»;
  • Wiktionnaire: «Amener quelqu’un par le raisonnement ou par des preuves à demeurer d’accord d’une vérité, d’un fait; faire entrer fortement une opinion dans l’esprit de quelqu’un».

Les mots sont toujours ambigus, convaincre c'est démontrer “avec conviction”, il faut donc être soi-même convaincu de la validité de ses preuves et de l'irréfutabilité de son raisonnement, ce qui ne se démontre pas si aisément non pour les autres mais pour soi-même. Et pour persuader? Voici les définitions des deux mêmes dictionnaires:

  • TLF: «Amener (quelqu'un) à être convaincu (de quelque chose) par une argumentation logique ou faisant appel aux sentiments»;
  • Wiktionnaire: «Amener quelqu’un à croire ou à vouloir quelque chose».

On suppose deux étymologies possibles pour le verbe latin suadere, l'une qui expliquerait sa signification première, «rendre agréable au goût», le rapprocherait de suavis, «doux, gentil, suave, sucré», l'autre le rapproche de “séduire”. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'emporter la conviction non par des preuves et par un raisonnement irréfutable mais par l'apparence d'un raisonnement logique et par un appel aux sentiments (non tant, même si ça advient, notamment dans les procès en justice, en jouant sur les émotions qu'en «donnant le sentiment d'une argumentation logique» à ce qui, le plus souvent donc, n'en a que les apparences).

Ceci mis au point, je tente autant que possible, dans des textes, disons, de réflexion, de convaincre plutôt que de persuader, tenant compte du fait qu'on ne peut strictement séparer les deux, par exemple j'ai la conviction non démontrée car non démontrable que la forme de régime politique la plus préférable est la démocratie. Pour d'autres (le penseur “réactionnaire” Carl Schmitt, le penseur “conservateur” Julien Freund, le penseur “révolutionnaire” Toni Negri, par exemple), explicitement pour le premier, de manière plus contournée pour les deux autres, que la démocratie n'est pas la forme de régime la plus souhaitable. Est-ce qu'ils ont tort? De mon point de vue oui mais c'est une opinion.

Mon contradicteur semble de mon avis sur ce point, même si sa définition de la démocratie ne rencontre pas la mienne. Là encore, je ne suppose pas avoir plus raison que lui, par contre je suis certain d'avoir une argumentation nettement plus solide. D'abord parce que je ne prétends pas une chose à l'évidence fausse, que ma définition du concept est sui generis, que c'est une définition dont je suis l'auteur, ce que son affirmation répétée, “pour moi”, semble affirmer, je fais comme lui, j'étaie ma conviction, donc ma définition, sur des propositions diverses et précises, et surtout sur une connaissance exacte des divers débats autour de ce concept au cours des trois derniers siècles, durant lesquels cette vieille notion apparue il y a environ vingt-cinq siècles chez les penseurs et chez les inventeurs de systèmes politiques de la Grèce antique, puis mise de côté pendant environ deux millénaires, a réémergé au cours du XVIII° siècle pour se consolider les deux siècles suivants.


Ce billet, initié le 8 septembre 2025, n'a plus progressé depuis au moins le 10 ou le 12 du même mois, et je ne compte pas le poursuivre, ce qui précède me semble suffire. Le but initial était simple: inviter les «non-intellectuels» et les «non-spécialistes», qui s'affirment ou se supposent tels «comme beaucoup de nos concitoyens», à «laisse[r] à certains intellectuels le fait de disserter», et de le faire pour quelque chose, par exemple éclairer le débat public, plutôt que se mêler de ce qu'ils ne savent pas faire, réfléchir. Ça leur évitera de se ridiculiser en s'essayant maladroitement à l'art subtil de la sophistique, qui réclame de l'intelligence. Et ça m'évitera de lire des conneries. Ou des saloperies, si ça fait une différence.

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