O. Le Cour Grandmaison
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Billet de blog 14 mars 2016

Front populaire et mythologie politique: «l’oubli» des colonisés

Le Front populaire et ses grandes figures du mouvement ouvrier français sont de nouveaux sollicités par certains qui pensent y trouver des orientations et des modalités d’action susceptibles de les aider à résoudre les problèmes présents. Il faut rappeler que les audaces réformistes des uns et des autres n’ont, à l’époque, jamais atteint les territoires de l’empire.

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En ces temps de crise économique, sociale et politique, le Front populaire et ses grandes figures du mouvement ouvrier français sont de nouveaux sollicités par certains de nos contemporains qui pensent y trouver des orientations et des modalités d’action susceptibles de les aider à résoudre les problèmes présents. A quoi s’ajoute, cette année, le quatre-vingtième anniversaire de cet événement réputé fondateur au cours duquel, grâce à la grève générale, aux occupations d’usines et aux réformes du gouvernement conduit par Léon Blum, des victoires essentielles furent remportées contre le patronat et une droite hostiles à tout changement. Augmentation des salaires de 12%, réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures et deux semaines de congé payé, tels sont les principaux acquis sociaux arrachés de haute lutte par celles et ceux qui s’étaient mobilisés de la mi-mai au mois de juin 1936. Nul doute, cette conjoncture va être l’occasion de nombreuses commémorations et initiatives diverses destinées à célébrer ces événements. Nul doute, aussi, les premières vont contribuer à réactiver une histoire édifiante et pour cela trop souvent oublieuse de certaines réalités susceptibles mettre à mal mythologies syndicales et partisanes.

Fort soucieux du sort des ouvrier-e-s français, la SFIO, le parti communiste et la CGT furent beaucoup moins sensibles à la condition autrement plus dure des colonisés, et les audaces réformistes des uns et des autres n’ont, à l’époque, jamais atteint les territoires de l’empire. Là-bas, les autochtones n’étaient pas citoyens mais « sujets, protégés ou administrés français » privés, pour l’écrasante majorité d’entre eux, des droits et libertés fondamentaux. De là plusieurs conséquences majeures qui éclairent le statut singulier de ces « indigènes. »

Nonobstant quelques situations particulières, somme toute marginales, ils ne jouissent d’aucune prérogative politique : ni droit de vote, ni liberté d’association et de réunion, ni liberté de la presse. Enfin, dans la plupart des possessions d’outre-mer, ils sont soumis à des dispositions d’exception telles que la responsabilité collective et l’internement administratif à quoi s’ajoutent de nombreuses mesures répressives réunies dans différents codes de l’indigénat. Le premier est adopté en Algérie le 9 février 1875. Sous des formes diverses, il est ensuite étendu à la Nouvelle Calédonie (1887), à Madagascar (1899), à l’Afrique occidentale française (1904) puis équatoriale (1910).

Aussi appelés « codes matraques » par leurs détracteurs, ces codes de l’indigénat organisent « un régime spécial » et « exorbitant » au regard des principes de la République, note le juriste J. Aumont-Thiéville en 1906. Et le même, qui approuve l’ensemble de ces dispositions, de préciser que leurs fonctions principales sont de « frapper » et de « réprimer » les « indigènes » pour « maintenir notre domination » et « assurer la sécurité des colons. » Lumineux. Voilà un spécialiste du droit colonial à qui on ne saurait reprocher d’utiliser des formules délicatement euphémisées pour rendre compte des fins poursuivies par ces codes.

Telle est la situation imposée aux autochtones des possessions françaises lorsque le Front populaire triomphe en métropole. Qu’ont fait le gouvernement et la majorité qui le soutenait alors pour mettre un terme à ces mesures discriminatoires et au racisme d’Etat dont elles sont l’expression ? Rien. Depuis longtemps convertis à la défense de l’empire voire à son extension, lorsque des opportunités se présentent, la majorité de la SFIO et Léon Blum sont convaincus que les « indigènes » ne sont pas des semblables susceptibles de jouir de prérogatives politiques identiques à celles des citoyens. Avec beaucoup de ses contemporains républicains et radicaux, le dirigeant socialiste partage une conception hiérarchisée du genre humain, laquelle permet d’atteindre les fondements doctrinaux de ses positions. A preuve le discours qu’il a prononcé à la Chambre des députés lors des débats relatifs aux crédits nécessaires à la poursuite de la guerre au Maroc onze ans plus tôt. Après avoir déclaré : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée » et de « la civilisation françaises », il ajoute : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science ou de l’industrie. » (Le Populaire, 17 juillet 1925. Souligné par nous.) Vieux poncifs du discours impérial républicain que n’aurait pas renié Jules Ferry.

Ces propos éclairent également le projet Blum-Viollette de décembre 1936 destiné à accorder la citoyenneté à environ 21 000 « indigènes évolués » d’Algérie, soit à peine 1% du corps électoral « musulman », selon les chiffres fournis par Maurice Viollette lui-même. Du suffrage universel, il n’est donc pas question car « ce serait une aventure folle de jeter ainsi au moins deux millions d’hommes non préparés dans les luttes électorales » (Le Populaire, 7 janvier 1937) affirme ce dernier qui est alors ministre. En raison de l’hostilité de nombreux élus d’Algérie et de métropole, qui accusent les socialistes de vouloir brader la « perle de l’Afrique du Nord », ce projet n’a jamais vu le jour.

Si la direction du Parti communiste continue de défendre, dans L’Humanité, l’extension des droits et libertés démocratiques aux colonies, elle n’en approuve pas moins l’interdiction, décidée le 26 janvier 1937 par le gouvernement de Léon Blum, de l’Etoile nord-africaine dirigée par Messali Hadj. Les motifs de cette position singulière ? Tous deux sont accusés de faire le jeu des « fascistes ».

« Sujets français » avant la victoire du Front populaire, les soixante-dix millions « d’indigènes » le sont donc restés pendant et après. Quant à la « solidarité ouvrière » tant vantée par certaines organisations politiques et syndicales, qui en ont fait un élément majeur de leur identité passée et présente, elle n’est qu’un mythe, affirme la philosophe Simone Weil en 1938. Poursuivant, elle conclut ainsi : « J’ai honte de ceux dont je me suis toujours sentie le plus proche. J’ai honte des démocrates français, des socialistes français, de la classe ouvrière française. » Terrible bilan, sinistre constat.

Alors qu’en France, les héritier-e-s de ce passé colonial continuent d’être soumis à des discriminations systémiques qui affectent gravement leur vie quotidienne et compromettent durablement leur avenir, il est temps de solder les comptes en reconnaissant enfin cette histoire et en faisant de la lutte contre ces discriminations une priorité politique.

O. Le Cour Grandmaison, universitaire. Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.

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