Brèves remarques sur un prétendu «macronisme» (2)

Lundi 16 mars 2020. Lorsque la crise sanitaire s’est aggravée brutalement, Emmanuel Macron s’est cru chef de « guerre » et brillant stratège. En dramatisant les événements, il ambitionnait sans doute de se hisser au faîte de l’Histoire. Enfin, il tenait sa Bataille de France... Suite et fin d'une analyse en deux parties du «macronisme».

 « I can’t believe what you say, because I see what you do ! »

« Je ne crois pas ce tu dis/parce que je vois ce que tu fais. »

Tina et Ike Turner (1964)

 

Lundi 16 mars 2020. Lorsque la crise sanitaire s’est aggravée brutalement, Emmanuel Macron s’est cru chef de « guerre » et brillant stratège. En dramatisant les événements, il ambitionnait sans doute de se hisser au faîte de l’Histoire. Enfin, il tenait sa Bataille de France. Jusque-là, il n’avait été que grand et brillant, à ses yeux du moins et pour ses nombreux courtisans. Bientôt, il serait immense et il aurait son bâton de maréchal qui lui vaudrait, de son vivant, les honneurs de la patrie reconnaissante et l’admiration du plus grand nombre. La gloire donc, ce bien symbolique d’autant plus convoité et précieux qu’il est rare, et qu’ils sont peu nombreux ceux qui parviennent à le conquérir.

En politique plus encore, l’orgueil, qui « consiste à faire de soi-même (…) plus de cas qu’il n’est juste », est un conseiller fourbe et dangereux. Sa puissance est d’autant plus forte que l’orgueilleux s’efforce « autant qu’il peut d’alimenter cette opinion » en s’entourant de « parasites et de flatteurs.[1] » Et de médiocres, ou tenus pour tels, car leur médiocrité réelle ou imputée rehausse le maître qui les a appelés pour le servir ; leur petitesse le faisant paraître plus grand qu’il n’est. C’est pourquoi il est difficile de résister à l’un comme aux autres. Et conséquence majeure de l’orgueil, celui qui en est affecté sous-estime gravement les difficultés qu’il doit affronter. Aussi est-il enclin à faire courir aux hommes et aux femmes des risques inconsidérés car il tient ces derniers pour mineurs, et les moindres objections sont immédiatement disqualifiées au motif qu’elles trahissent une pusillanimité coupable.

Le président pensait vaincre avec panache au terme d’une guerre rondement menée ; quelques semaines plus tard, il est contraint de reconnaître que celles et ceux qu’il loue désormais, après les avoir constamment traités avec mépris : médecins et personnels hospitaliers sont fort dépourvus en matériel divers. L’impréparation de l’offensive, hâtivement décidée pour tenter de faire oublier les aveuglements et les atermoiements qui l’ont précédée, le manque de troupe, la paucité scandaleuse des moyens, liée aux orientations que le président a toujours défendues, y compris au plus haut de la contestation des mêmes, et le nombre croissant de morts, ont eu raison de ses fantasmes guerriers et de la vaine gloire qu’il croyait à portée de sa main. Sans doute rêvait-il d’une nouvelle bataille d’Austerlitz, c’est le spectre de la Bérézina qui se présente au loin car les soldats du « général Covid-19 » s’infiltrent presque partout et leurs assauts répétés exigent désormais une guerre de tranchée, longue, incertaine et toujours plus coûteuse sur le plan économique, social et politique. Pis, celle-ci révèle chaque jour qui passe les conséquences dramatiques des politiques publiques dites de « modernisation » appliquées depuis longtemps et poursuivies avec acharnement par le chef de l’Etat.

Le président a péché par excès. Aveuglé par son orgueil, il a confondu courage et témérité, vitesse et précipitation. Le 13 avril 2020, forcé de descendre du piédestal sur lequel il s’est trop rapidement juché, le voilà qui se fait humble devant les Français avant de fixer le cap indispensable pour leur redonner espoir, répètent en chœur certains journalistes. Après avoir loué sa première et martiale déclaration, ils sont enchantés par la seconde et charmés par la mue. Immarcescible béatitude des desservants du culte et des courtisans. Même Le Figaros’abandonne le lendemain à un lyrisme de pacotille en jugeant que « l’aurore est encore loin » mais que « la nuit » est « un peu moins obscure. » Gloire à Emmanuel Macron, cette « autre lueur dans la nuit » qui a su redonner à la « parole politique » sa grandeur et son indépendance. Passons sur l’éloge de l’humilité, cette passion triste et serve qui a rendu les « peuples plus débiles [i. efaibles][2] ». Pendant des siècles et des siècles, en effet, elle a fait plier têtes et corps pour mieux les livrer aux autorités théologico-politiques et aux tyrans hier, aux tenants de l’ordre établi aujourd’hui.

Imaginer Jupiter humble, c’est concevoir ce qui ne peut être. Quant à la mise en scène de son humilité, elle est le pitoyable artifice discursif trouvé par ses communicants pour organiser sa défausse. De même la mascarade obscène de la proximité et de la connivence illustrée par : « comme vous, j’ai constaté des ratés, encore trop de lenteurs, des procédures inutiles, des faiblesses aussi de notre logistique. » (Discours du 13 avril 2020) C’est Emmanuel feignant l’étonnement pour informer Macron de ces manquements, faisant croire qu’il vient de les découvrir et que de cela il n’est pas responsable. S’y s’ajoute cet espoir qui fleure bon l’encens et la « sombre armoire de chêne du confessionnal » (J. Michelet) : faute avouée à demie pardonnée. Jésuitique rhétorique, comme l’école fréquentée par le jeune Emmanuel. Classique procédé : admettre quelques difficultés, aussitôt présentées comme des difficultés conjoncturelles alors qu’elles sont structurelles, pour mieux se grandir de leur aveu même, tenter de désarmer les critiques et se sauver du naufrage. C’est l’adage célèbre : « pile je gagne, face tu perds ! » érigé en ligne de conduite politique.

Lamentable bouée de sauvetage que confirme cette autre déclaration livrée comme le constat d’une situation à laquelle le président serait complètement étranger. « Il nous faudra nous rappeler aussi que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. » Eclairants propos. Ils confirment ceci : Emmanuel Macron n’est pas seulement le chef des armées, il est aussi un excellent alpiniste et un vrai « premier de cordée » capable d’atteindre les plus hauts sommets de la duplicité. Qu’on en juge. Le 1er janvier, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, annonçait que le Smic allait progresser de 1,2% soit la somme astronomique de 15 euros supplémentaires. Compte tenu de l’inflation, l’augmentation est de 0,5% ! En 2016, selon l’Insee, le salaire médian des Français est de 1789 euros et plus généralement 2,32 millions de personnes sont rémunérées au Smic (2019) contre 1,98 million un an auparavant. N’oublions pas les 8,9 millions d’hommes et de femmes qui vivent avec moins de 1015 euros par mois, c’est-à-dire sous le seuil de pauvreté. Rappelons enfin que dans la fonction publique, le point d’indice n’a presque pas augmenté depuis neuf ans et que ce gouvernement a décidé de le geler, selon la formule consacrée, jusqu’en 2022.

A d’autres, le ressort des changements opérés par les conseillers du chef de l’Etat n’est pas l’humilité mais la peur. Peur des plaintes qui se multiplient contre certains ministres pour mise en danger de la vie d’autrui. Peur des critiques toujours plus vives et importantes qui révèlent ce que le président et le premier ministre cherchent à occulter depuis le début de la crise : leur politique sanitaire n’est pas tant déterminée par les « scientifiques », comme ils le répètent de façon pavlovienne pour lester leur action d’une légitimité qu’ils souhaiteraient soustraire ainsi à la contestation et au débat démocratique, mais par l’état des stocks et la « faiblesse lamentable de la santé publique française. » L’auteur de constat accablant n’est autre que William Dab, professeur émérite au CNAM et ancien directeur générale de la santé (2003-2005), qui est donc bien placé pour savoir ce qu’il en est des orientations publiques en ce domaine et de leurs conséquences.

Peur d’un « scandale d’Etat » dans les Ehpad où manquent 8000 postes ; un établissement sur deux est concerné. Une situation dramatique et indigne, là encore, que « le gouvernement a tenté de minimiser (…) en n’organisant pas » immédiatement « la remontée des informations », affirment plusieurs responsables (Le Monde, 13 avril 2020). Au-delà des discours convenus sur la protection et l’attention dues à « nos aînés », telles sont les réalités constatées par celles et ceux qui sont sur le terrain, comme on dit. Peur enfin des contestations et de leur possible convergence lorsque le confinement sera achevé et que viendra l’heure des bilans. Fantasme de gauchiste qui prendrait ses désirs pour des réalités ? Non. Déclaration de l’ondoyant Xavier Bertrand, éphémère ministre de la Santé (2005-2007) qui, après avoir servi Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, a soutenu François Fillon. S’inquiétant de la possible application d’une politique d’austérité pour résorber des déficits budgétaires qui s’annoncent sans précédent, il s’y oppose en ces termes : « On veut rendre fous les Français ? On veut les rendre fous de colère ? » Libération, 13 avril 2020. Bel aveu.

Les hommes et les femmes presque dépourvues de conviction disposent d’un avantage indispensable pour servir le prince fidèlement et épouser le cours sinueux, parfois erratique, de sa politique : tous peuvent défendre avec ardeur ce qu’ils condamnaient hier avec vigueur. Nationalisations, hausses de certains salaires, efforts en faveur des hôpitaux et de leur personnel… Voilà les loups féroces de l’ordolibéralisme et de l’orthodoxie budgétaire transformés en doux agneaux favorables au renforcement de la puissance publique et de l’Etat-providence. Tous touchés par la grâce ? Hantise du discrédit bien plutôt qui, s’il perdure, pourrait déboucher sur une défaite catastrophique pour eux et leur chef lors des élections présidentielles à venir. Il fallait donc agir et d’en haut donner le cap en fixant un terme au confinement. Qu’importe qu’à l’étage du dessous, les ministres godillots, Christophe Castaner et Jean-Michel Blanquer, soient contraints de godiller avec peine pour tenter de donner un contenu précis au vague du discours de leur maître ; discours dont ils ont découvert le contenu un quart d’heure avant qu’il ne soit diffusé. Dérisoire monarchisme républicain et aveugle concentration des pouvoirs. Tous deux prospèrent sur le mythe vivace de l’homme qui se croit providentiel. L’ensemble confirme le juste constat du sage Spinoza : « quand des hommes en petit nombre décident de tout selon leur propre affection, c’est la liberté, c’est le bien commun qui périt.[3] »

En fait de plan, Jupiter a ajouté à l’impréparation initiale la précipitation d’une annonce confuse, nébuleuse et souvent ronflante. A preuve, quelques jours plus tard, nul ne semble savoir comment l’intendance suivra. Le confirment témoignages et articles toujours plus nombreux et circonstanciés. Au principe de cette hâte, la peur sans doute. L’orgueil peut-être aussi qui a conduit Emmanuel Macron à décider presque seul en traitant les membres de son gouvernement comme de vulgaires collaborateurs tout juste bons à exécuter ses orientations, celles-là mêmes qu’il a jugées indispensables à l’entretien de son image de président de la Cinquième République prétendument au-dessus de la mêlée. Encore une méprisable mais très classique défausse. Elle lui permettra d’accabler « la bureaucratie » et le « petit personnel » de son équipe gouvernemental incapables de se hisser à sa hauteur et il pourra, relativement à ce dernier et le moment venu, le congédier en offrant aux oppositions comme à l’opinion quelques fautifs prétendus susceptibles de calmer leurs interrogations et leur colère.

Concluons. Quelles seront les orientations économiques et sociales mises en œuvre dans les mois qui viennent, nul ne le sait. Par contre, après avoir dépensé sans compter, aucun doute : Jupiter et ses homologues du Vieux continent retrouveront vite le rude goût des calculs et ils ne tarderont pas à présenter la note aux salariés de leur pays respectif. Grand est le risque qu’un spectre hante alors l’Europe et la France : celui d’une réaction politique au service d’une austérité impitoyable parée des atours de « l’effort collectif » et du sens des responsabilités. Sans oublier la rhétorique de la lutte indispensable contre les déficits d’aujourd’hui pour ne pas laisser aux générations à venir le fardeau d’une dette considérable qui, en les appauvrissant, compromettrait la croissance de « notre beau pays » et la viabilité de « notre système de protection et de santé auquel nous tenons tous. » L’antienne est des plus convenues. Elle a beaucoup servi et elle servira certainement encore pour justifier le pire. Déjà des voix s’élèvent en ce sens. Elles sont peu audibles à cette heure mais il est probable qu’un chœur puissant et nombreux se prépare à entonner ce sale air.

Et pour s’y opposer que découvre-t-on ? Des gauches toujours plus fragmentées en coteries diverses dont les dirigeants petits ou grands, dressés sur leurs ergots, se poussent du col pour tenter de s’imposer en jurant leurs grands dieux qu’ils sont les plus chauds partisans de l’unité et de la convergence des luttes alors que plusieurs d’entre eux ne rêvent que d’une chose : arracher, quoiqu’il en coûte, une place de choix dans la course à la présidentielle. Et ces fiers spécialistes des marathons électoraux sont, ils s’en défendent évidemment, fidèles à l’esprit des Jeux olympiques : pour eux l’important n’est pas tant de gagner que de participer pour se faire un nom ou entretenir leur statut de seul opposant légitime et crédible. Voilà qui nous promet des jours heureux ! Depuis les mobilisations anti-CPE (contrat première embauche) de 2006 et hormis le mouvement des Gilets jaunes, qui a brièvement réussi à infléchir le cours de la politique jupitérienne, aucune victoire politique et/ou syndicale d’importance n’a été remportée.

En atteste la lutte contre le projet de loi sur les retraites, cette mère des réformes que l’exécutif est parvenu à imposer avant que le Covid-19 ne l’emporte là où les directions des partis et des confédérations ont échoué, une fois encore. Avec de tels opposants, Jupiter, même affaibli, peut espérer réussir le pari annoncé dans son livre-baudruche :Révolution : être réélu pour mener à bien ses projets. Faites comme avant et comme maintenant, dirigeants des gauches diverses, cultivez sans fin vos différences, gérez votre capital électoral et médiatique comme des boutiquiers obtus ; la défaite dépassera toutes vos espérances, et les nôtres. L’heure tourne. Il vous reste, il nous reste fort peu de temps pour concevoir de façon unitaire, indépendante et démocratique, d’autres voies afin de résister au mieux dans la rue et les urnes. Est-ce possible ? La seule façon de répondre à cette question est de s’y engager rapidement, fermement et honnêtement.

Post-scriptum. Lectrices et lecteurs, je vous dois un aveu. J’ai longtemps cherché ce qu’est ou pourrait être le « macronisme », en vain. Je n’ai pourtant pas ménagé mes efforts. Je vous livre donc la définition qu’un moine-soldat de Jupiter en a donné lors d’un colloque (20 octobre 2018) réunissant dévots, experts et courtisans divers. A l’occasion de ces travaux d’Hercule, où les participants ont tutoyé les cimes de la connaissance, Stanislas Guérini, un orfèvre, a livré cette analyse où la profondeur et la finesse le disputent à l’originalité ; l’ensemble laisse béat d’admiration. « La liberté, à placer au même niveau que l’égalité, la réhabilitation de la valeur travail comme outil d’émancipation individuelle », telle est la « philosophie politique (sic) du mouvement créé par Emmanuel Macron. » Ces propos auraient ravi Blaise Pascal ; ils confirment son extraordinaire découverte : celle du vide. Vide de la pensée. Triomphe de l’idéologie.

 

  1. Le Cour Grandmaison, universitaire. Dernier ouvrage paru : « Ennemis mortels ». Représentations de l’islam et politiques musulmanes de la France à l’époque coloniale, La Découverte, 2019.

 

 

[1]. Spinoza, Ethique, III, XXVIII et IV, LVII, démonstration. 

[2]. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, in Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 1992, Livre second, chap. II, p. 519.

[3]. Spinoza, Traité politique, chap. IX, 14.

 

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