olivier perriraz
Metteur en scène pour l'Epicerie culturelle
Abonné·e de Mediapart

79 Billets

1 Éditions

Billet de blog 1 déc. 2013

olivier perriraz
Metteur en scène pour l'Epicerie culturelle
Abonné·e de Mediapart

Et le nègre s'appellera « Chocolat » !

Un jour, il y a longtemps, un clown nègre apparût sur les scènes parisiennes. Quoi de plus naturel alors, en ces temps de troisième République, en pleine période prospère de colonisation, que de rire de ce nègre si drôle et de l'appeler « Chocolat ». Même si ses chants, ses danses et ses drôleries étaient magnifiques de poésies.

olivier perriraz
Metteur en scène pour l'Epicerie culturelle
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un jour, il y a longtemps, un clown nègre apparût sur les scènes parisiennes. Quoi de plus naturel alors, en ces temps de troisième République, en pleine période prospère de colonisation, que de rire de ce nègre si drôle et de l'appeler « Chocolat ». Même si ses chants, ses danses et ses drôleries étaient magnifiques de poésies. Après tout que des nègres fassent rire en se faisant gifler par des blancs, ou qu'ils servent de chairs à canon, avec leurs gueules chocolatées, tant qu'ils contribuent à faire grande cette France, à en faire une vitrine mondiale, n'était-ce point le principal ?

Histoire, tragique, pays tragique qui n'hésitait pas à exprimer naturellement des idées nauséabondes, portées par ses plus éminents représentants : « Le devoir des peuples supérieurs est de civiliser les peuples inférieurs » déclarait Jules Ferry... Aujourd'hui heureusement nous sommes dans une société moderne, ouverte, tolérante, dans laquelle ces propos n'ont plus leur place... En théorie, hélas car l'actualité nous prouve chaque jour le contraire et pour exemple, Christiane Taubira Garde des Sceaux et noire de surcroit vient d'en faire l'amère expérience, comme chaque jour des centaines de personnes, qui eux n'ont la faveur d'aucun média.

 « Chocolat, clown nègre » est le rappel nécessaire à l'élévation des consciences contre les racismes et surtout sert d'ouverture aux esprits ignorants de notre besoin de diversité. L'histoire - réelle et tragique de cet homme, noir, venu de Cuba où il fut esclave et devenu clown pour distraire les foules parisiennes, qui finira ses jours ruiné, dépouillé, miséreux et jeté à la fosse commune, dans une France culpabilisée par l'affaire Dreyfus – résonne comme une réponse aux ignominies, encore trop présentent dans notre société si pauvre d'humanité tant elle est riche d'individualité.

 Magnifiquement mise en scène par Marcel Bozonnet qu'il a adapté avec Gérard Noiriel auteur du texte : « Le Creuset français », cette histoire sonne comme une nécessaire éducation à l'adresse de tous et notamment des plus jeunes.

Christian Schiaretti directeur et Jean-Pierre Jourdain à la programmation du Théâtre National Populaire, le TNP de Villeurbanne ont eu l'excellente idée de confier les représentations hors les murs de « Chocolat Clown Nègre » au Théâtre Nouvelles Générations à Lyon dans le 9ème arrondissement.

 Sur le plateau, une piste de cirque, où tous les accessoires sont présents. Du ballon d'acrobate au mât de chapiteau. Des marionnettes à grosses têtes et à taille de petit homme et de femme attendent la manipulation. Le spectateur ne sera pas déçu... En fond de scène un tissu blanc sert d'écran sur lequel sont projetées des vidéos, tantôt extraites de films d'époque alors que le cinéma balbutie, tantôt prises de vues d'aujourd'hui dans lesquels les comédien(ne)s du spectacle jouent leurs propres rôles. Comme un mélange dans lequel les époques de la fin du XIX ème siècle et d'aujourd'hui se confondent. Ce spectacle est moderne résolument par sa forme et par l'idée qu'il donne.

 Artiste circassienne, Ode Rosset maintien avec délicatesse et grâce l'ambiance de cirque tout le long du spectacle. Elle donne également de sa voix avec justesse. La direction d'acteur a été efficace. Marcel Bozonnet en monsieur loyal joue et s'exprime avec le timbre de sa voix chaude et sa diction parfaite du texte. Les mots sont ciselés, chaque syllabe est entendu, les terminaisons de phrases restent à la hauteur nécessaire à l'écoute. La belle dextérité de ce grand comédien-metteur en scène est un écrin rassurant. Mais le véritable écrin, noir, fort et poignant est porté par Alex Fondja. Ce comédien puissant, drôle, tragique, et totalement habité par son personnage tient le public en suspension. Usant son corps, son visage et sa voix dans des registres les plus opposés, comme la comédie et la tragédie et donnant la réplique à Sylvain Decure, en Foottit le clown blanc et véritable découvreur du talent de « Chocolat » à l'époque de l'histoire. Celui-ci utilise sa silhouette fluette comme un ressort à l'énergie infatigable et nous emmène parfaitement dans l'art du clown de cirque de l'époque. Art qui ressemblait plus à de la pitrerie, qu'au clown de théâtre contemporain. Difficile exercice que celui de Sylvain Decure auquel le spectateur adhère généreusement. Fannie Outeiro, magnifique dans le rôle de Marie, femme de « Chocolat » est radieuse de justesse et de sincérité et manie le chant avec une belle délicatesse. Son apparition - en compagnie de Marcel Bozonnet en « Apache » ; ces voyous des rues parisiennes qui entre les deux siècles faisaient régner la terreur des portes-monnaies - est croustillante.

 Le chant, la comédie, la tragédie, le cirque, l'acrobatie et même l'art de la marionnette sont présents dans ce spectacle émouvant et enchanteur. Pas de performance, l'histoire et le texte sont au premier plan. Sur la scène tu TNG de Lyon, l'équipe « Les Comédiens-Voyageurs » dirigée par Marcel Bozonnet donne un exemple parfait que modernité se conjugue avec histoire, pour ce qui est peut-être le plus important dans le théâtre public et populaire ; le sens.

 Chocolat, clown nègre.

De Gérard Noiriel

Mise en scène : Marcel Bozonnet

Avec : Yann Gaël Elléouet, Sylvain Decure, Fannie Outeiro, Ode Rosset, Marcel Bozonnet

et la participation de Gilles Privat et Tierno Thionne

Adaptation pour la scène : Gérard Noiriel et Marcel Bozonnet

Costumes : Renato Bianchi, avec la collaboration de Sara Sablie

Coiffes : Laurence Solignac

Masques : Carole Batailler

Dramaturgie : Joël Huthwohl

Conseillère image : Judith Ertel

http://www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/chocolat-clown-negre

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte