La mort d'un journal, « La Vie Ouvrière » exécutée

Le sort en est jeté. La Vie Ouvrière, journal mythique et centenaire ne sera plus, ou plutôt il sera tellement transformé que cela reviendra au même. La décision a été prise par la direction confédérale de la CGT, qui a décidé de stopper sa perfusion financière à la fin 2014, face à la désaffection constante de ses militants pour ce journal, pourtant unique en son genre. 

Plutôt que le vide sidéral, il fallait donc un nouveau projet avant la fin de l'année. Après avoir piloté groupes de travail et commissions les plus diverses sur le sujet, la direction de l’entreprise de presse, la nouvelle société anonyme Vie Ouvrière, en accord avec le secrétaire général Thierry Lepaon, transformera ce qui fut un hebdomadaire national d’actualité sociale, - devenu depuis quatre ans un bimensuel, - en un trimestriel thématique, sorte d’usine à gaz dans lequel seront publiés les soubresauts d’une confédération en mal d’idées, de propositions et de reconnaissance. Imaginer un instant que des militants qui aujourd'hui rechignent à s'informer au travers d'articles d'actualités et d'analyses, se retrouveront dans un trimestriel payant et orienté sur un seul sujet est une pure folie et dénote d'une profonde méconnaissance du mouvement syndical et surtout du rôle et du fonctionnement de la presse écrite. A moins que cela ne soit plus du journalisme, mais de la communication.

 « Il faut vivre avec son temps », déclarait ainsi Agnès Naton (présidente directrice générale) aux personnels dubitatifs et inquiets, tout en annonçant que l’actuel site internet de la NVO (nouvelle vie ouvrière) sera intégré dans un portail CGT géré par le service communication et sera visible, en deuxième lecture, sur abonnement payant avec le fameux trimestriel et les publications juridiques. L’annonce faite lors d'une cérémonie de vœux pour la nouvelle année a fait l’effet d’une douche froide au sein de l'entreprise et devait être confirmée à moins d’une grosse surprise, lors de la commission exécutive confédérale du 4 février, suivit par le comité consultatif national (CCN- le « Parlement » de la CGT) des 11 et 12 février prochains à Montreuil.

 Comme souvent l'argumentation repose principalement sur l'image de la centrale syndicale et surtout sur coût financier et urgent de l'opération. Les représentants des organisations de la CGT, fédérations, comité régionaux et unions départementales finissent toujours par se rallier à ce genre de proposition, puisque c'est théoriquement la survie et la parole du mouvement dans sa globalité qui sont en cause. C’est avec ce même procédé, mais par une autre direction de la NVO, qu’en 2010 la décision de supprimer l’édition Rhône-Alpes (créée en 2004 à Lyon) fut annoncée aux membres du CCN, à la grande surprise des militants de la CGT locale, qui durent constater que le nouveau projet n’incluait pas l’édition en question et à laquelle ils avaient été associés dans la conception et le financement. Autrement dit, puisque le projet n’indiquait rien sur cette édition, c’est qu’elle était supprimée. Même méthode pour le magazine féminin « Antoinette » à la fin des années 80.

 Pour les personnels de l’entreprise de presse Vie Ouvrière, qui au mieux lorsqu’ils sont consultés pour la forme, ne sont jamais entendus, c’est maintenant la grande incertitude sur leur avenir. Comment réaliser avec 52 salarié(e)s dont 35 sont titulaires d'une carte de presse, des médias qui en nécessiteront beaucoup moins et dans lesquels les notions de communication, voire de propagande, cohabiteront avec information, journalisme et déontologie ? Comment se passer des derniers abonnements encore existants (24000) et de l'apport financier qu'ils représentent, ou comment les persuader de rester abonnés avec quatre numéros par an ? Comment réussir demain, ce qui ne fonctionne plus depuis des années, par de simples changements de formules et de modèles économiques ?

 Depuis au moins une vingtaine d’années, jamais une direction de cette formidable entreprise de presse, unique en son genre par son originalité, le savoir-faire et surtout la bonne volonté du personnel, n’a réussi à (re)dynamiser la lecture au sein de la toute puissante CGT. Avec un potentiel de 700 000 adhérents, de plus de 200 000 militants aux responsabilités les plus diverses dans les grandes entreprises, ou dans la fonction publique, la CGT n’est pas parvenue à mobiliser cette force théoriquement captive pour la presse dont elle édite les titres.

 Le manque de culture ou de curiosité, le manque de formation syndicale ou politique et surtout l’absence totale de visibilité du journal – en dehors de la sempiternelle question de son coût- dans l’organisation auront favorisé l’inexorable chute des abonnements et la désaffection des militants à son égard. Dans l'organisation les réunions se succèdent les unes aux autres. Des décisions sont prises dans de grande déclarations solennelles avant d'être oubliées. Ainsi, depuis des années certaines grandes fédérations promettent le financement de milliers d'abonnements, sans jamais les réaliser. Le principe de l'abonnement individuel payant et volontaire était jusqu'ici le gage d'une certaine indépendance sinon de la rédaction, au moins des journalistes. Qu'en sera t'il désormais alors que la précarité ne cesse de se renforcer dans cette profession ? Les journalistes trop critiques et mauvais camarades seront poussés dehors, quand aux autres ils devront être le petit doigt sur la couture du pantalon et accepter tout et n'importe quoi.

 Pour la NVO, les erreurs stratégiques, les mauvaises décisions, souvent pour de mauvaises raisons, le clientélisme et l’inertie des militants responsables sont les principales sources du désintéressement des syndiqués face à leur journal. Ajouter à cela, pendant plusieurs années, une régie publicitaire, faisant son marché dans les réseaux des organisations de la CGT et favorisant ainsi le principal « concurrent »  : « l’Humanité Dimanche » dont elle était également partenaire : Les contrats passés avec certaines entreprises «partenaires» mais spécialistes d’audits, de conseils économiques, de mise en place d’outils informatiques et éditorial, de création de site internet ou encore de formules éditoriales toutes faites, ont gravement fragilisé les comptes, mais en plus laisse planer un certain doute sur la pertinence des méthodes de gestion.

 Pour exemple : en janvier 2012, la quasi totalité du personnel rédactionnel et de fabrication du journal, a été obligée de suivre une formation spécifique visant à la création de l’actuel site internet ; nvo.fr. La consultation qui reste très homéopathique - les chiffres de 2013 sont sur ce lien : http://syndicatcgtnvo.com/2013/09/06/le-site-nvo-fr-doit-evoluer/ - en dit long sur la réussite de ce projet.

 Cette formation, suivie durant cinq jours était obligatoire pour permettre l’obtention d’une subvention publique accordée pour la création d'un média d’information générale en ligne. Pour faire rentrer le projet dans les critères d’obtention de ladite subvention, une fausse rubrique politique fut créée, afin de tendre au caractère « général » de l’information, qui n’est en réalité que syndicale, juridique et un peu culturelle. Ce petit arrangement peut-être toléré et finalement pas bien méchant reste sans commune mesure avec la demande faite auprès du personnel, toujours dans l’objectif d’obtenir une aide financière publique. 

La rédaction en chef fait passer une fausse liste d’émargement de cinq journées de formation supplémentaires, mais fictives auprès de quelques personnes. Le lien de subordination et la pression permettront ainsi de récupérer par le biais de la corruption, des soutiens forcés auprès de salariés qui sont de plus en plus dubitatifs sur la viabilité du projet. Certains refuseront de signer, quand d'autres (comme l'auteur de ces lignes) après nombre de relances finiront par s'y résoudre face au « danger » d'un échec probable. La subvention fut accordée.

 A la suite de cela, se site nvo.fr a été mis en place contre l’avis des professionnels et salarié(e)s de l’entreprise, qui découvraient un travail d’amateur alors qu’ils sortaient de formation. Aucune campagne de promotion ne fut réalisée. A l’époque les membres de la direction confédérale se déchiraient en vue du congrès de Toulouse et de la nomination du futur secrétaire général. La relation entre ces deux informations reste encore à démontrer, mais c'est pourtant ce qui fut expliqué.

 Depuis des années, pour masquer leurs errements, les directions successives se retranchent vers le contexte difficile de la presse écrite et auquel la NVO s’échapperait pas, selon eux. Cet argument ne tient pas, car de fait ce journal depuis plus d’une dizaine d’années n'est plus présent en kiosque (hormis le hors série VO-impôts) et se concentre sur l’unique lectorat potentiel, à savoir les militants de la CGT qui ont une responsabilité syndicale. 

Pour nombre de ces derniers visiblement peu soucieux du besoin d’information et surtout très mal formé au décryptage de l'actualité, ils ignorent parfois jusqu’à l’existence de leur propre journal ou refusent de devoir s’abonner sur leur propres frais. Tout est bon pour y échapper à commencer par le manque d’argent, souvent réel, le désintérêt global de la chose intellectuelle, mais aussi le désaccord avec le contenu, qui depuis des années s’attache à faire consensus dans un esprit totalement clientéliste et suivant la ligne imposé par la direction confédérale.

 La crise pathétique au sujet de la constitution européenne en 2005 en fut un révélateur proche du ridicule. Résultat, les militants qui restent encore abonnés aujourd'hui, se retrouvent avec un journal ne suscitant guère de passion et encore moins de polémique. Un constat s’impose dès lors, ce n’est plus un journal, mais un simple outil de communication de la direction confédérale qui elle, se retrouve de plus en plus éloignée des préoccupations de sa base pourtant en grande difficulté dans les entreprises. Le manque de confiance envers l’équipe rédactionnelle et la frilosité du propos devant les enjeux sociaux et les grands débats nationaux fragilisent ce qui jusqu’à présent était une garantie d’informations fiables : la déontologie. Bien que celle-ci soit pourtant respectée par les journalistes, elle ne résiste pas aux doutes émis par de nombreux syndiqués et sont une réalité qui pèse sur la diffusion.

 Dans l’épineuse question du management salarial, déjà difficile, voire compliqué dans de nombreuses entreprises, la direction de la vie ouvrière se distingue particulièrement, non pas par calculs ou machiavélisme, mais plutôt par négligences, oublis, maladresses et amateurisme. Le mélange des genres, qui consiste à confondre les salariés de l’entreprise avec de simples militants au service de l’organisation est récurent. Ainsi la direction côtoie régulièrement le syndicat national des journalistes CGT, pendant que dans l’entreprise, les salarié(e)s tentent de négocier leurs acquis, leurs salaires et leurs droits avec leur propre syndicat CGT. Le mélange des genres entre militants issus d’une même organisation, passant tantôt du chef d’entreprise à syndicaliste côtoyant d'autres « camarades », qui sont parfois de simples salariés soumis au lien de subordination, s’apparente de fait à une schizophrénie malsaine. Camaraderie et subordination ne font pas bon ménage.

La culpabilisation auprès de salarié(e)s promu(e)s à des responsabilités sans en avoir forcément la compétence, provoque malaise et souffrance dont la médecine du travail s’inquiétait déjà en 2008. Le manque d’évaluation, de retour et de critique auprès des salarié(e)s se conjuguent avec la culpabilité subie devant l’échec manifeste de la diffusion du journal et de ses hors séries. Lorsque la culpabilité ne fonctionne pas, le dénigrement prend le dessus.

 Ainsi des sources très proches du secrétariat général rapportent que selon certains membres de la direction confédérale de la CGT, les salariés de la NVO passeraient leur temps en assemblées générales au lieu de travailler. Certains journalistes ne seraient plus dignes de confiance dans l'organisation à cause de leurs prises de positions ou de leur comportement de mauvais camarades, lorsqu'ils dénoncent les pratiques douteuses. Ou encore ils seraient trop payés à ne rien faire. Les rumeurs vont bon train, tout est bon pour décrédibiliser des salariés qui finalement ne cherchent qu'à défendre leur outil de travail, comme dans des milliers d'entreprises...

 Ces rumeurs s'accompagneraient également d'un dénigrement de l'ancien secrétaire général, Bernard Thibault ainsi que de l'ancien directeur Alain Guinot. Autrement dit les responsables d'aujourd'hui sont les meilleurs et cela malgré la situation dont ils ont hérité. Quoi qu'il en soit, La Vie Ouvrière, journal emblématique du monde syndical, et plus largement du monde salarial, qui fut publié durant les périodes les plus sombres de l’histoire, qui a résisté au nazisme, à Vichy et pour lequel des militants syndicalistes ou communistes ont payé de leur vie, sera définitivement condamnée par ceux-là même qui en ont la responsabilité aujourd'hui et qui utilisent tous les moyens pour arriver à un projet dont personne n'arrive à déterminer les véritables contours.

 Le tout dans une grande confusion entre information et communication et dans l’indifférence générale d’une CGT malade et aphone qui n’est plus que l’ombre d’elle même, mais qui a un avis sur tout. Une CGT qui s’embrouille régulièrement avec son ennemie intime, la CFDT, pour s’amouracher à nouveau dans un concept incompréhensible auprès de ses propres militants, de syndicalisme rassemblé et qui reste très mal vécu dans les entreprises. Tout cela, alors que la protection sociale, le code du travail et la démocratie sociale sont en train d’être raboter dans un immense retour en arrière.

Mes grands parents doivent se retourner dans leur tombe ! (http://blogs.mediapart.fr/blog/olivier-perriraz/110411/un-couple-au-coeur-des-fracas)

Voir dans le lien ci-dessous, l'expression des salarié(e) de la NVO s'adressant aux représentants des organisations régionales, départementales et professionnelles, réunis à Montreuil les 11et 12 février 2014, pour décider de l'avenir du journal et de l'entreprise La Vie Ouvrière.

http://syndicatcgtnvo.files.wordpress.com/2014/02/lettre-au-ccn-11-fev2014.pdf


 

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