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Billet de blog 10 févr. 2012

Ubu passe à la TV

Presque deux semaines sont passées et une actualité en chassant d’autres, nous pourrions avoir oublié le grand cirque médiatique du président de la République du 29 janvier dernier. Rafraîchissons un peu nos mémoires soumises à l’immédiateté de l’info comme à celle d’une consommation de n’importe quel produit.

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Presque deux semaines sont passées et une actualité en chassant d’autres, nous pourrions avoir oublié le grand cirque médiatique du président de la République du 29 janvier dernier. Rafraîchissons un peu nos mémoires soumises à l’immédiateté de l’info comme à celle d’une consommation de n’importe quel produit.

Il annonce par délégation sa prochaine candidature, en utilisant les médias comme moyens de communication. Cette fois-ci pas à la télévision mais dans les colonnes du Figaro Magazine. Que ce journal affiche ses préférences politique ne pose pas de problème, mais que l’ensemble des grands médias audiovisuels participe au mélange des genres entre journalisme et communication est bien plus grave. Leur crédibilité sera atteinte durablement et cette belle profession risque d’en pâtir une fois de plus. Qu’un média ait une ligne éditoriale claire en fonction de son propriétaire peut être concevable s’il se revendique d’opinion mais, pour les femmes et les hommes qui écrivent, filment, photographient ou enregistrent l’information, l’absence de liberté de conscience, de choix de ton, de pensées, de style d’écriture ou d’angles choisis, pose en revanche une vraie question démocratique.

L’équilibre entre ces deux notions est alors un exercice constant et difficile, surtout si la précarité de la profession de journaliste devient un moyen de pression comme il est si souvent pratiqué actuellement.

Aujourd’hui ce président anti républicain multiplie ses annonces abjectes par « voix » de presse en détournant l’exercice démocratique du vote. Il promet par voie de référendum, de régler le sort de l’indemnisation chômage, avec ce sous-entendu dégueulasse que les chômeurs seraient les assistés d’un système cancéreux de notre société. De la même manière il pose la question du vote des étrangers, avec ce même sous-entendu abjecte. Il utilise son système de communication avec la chancelière allemande dans une interview-conversation pathétique. Réitérant ainsi l’exercice du 29 janvier, quand il a, durant une heure, sur neuf chaînes de télévision mobilisées pour la circonstance, finalisé le grand détricotage du modèle social français. Ces chaînes de télé, il n’a pas eu à les réquisitionner, ce sont elles qui se sont précipitées à ses pieds pour de coupables préoccupations d’audience. La démocratie fout le camp et tout le monde trouve cela presque normal.

 Baisse des salaires, augmentation des prix et remise en cause de la durée du travail sont au menu de sa politique de fin de mandat, le tout sur fond de nausée brune. 

Article publié dans la Nouvelle Vie Ouvrière du 10 février 2012

 Difficile d’éviter les leçons d’économie et de morale. Le chef de l’État le 29 janvier, a tenté de convaincre les 16 millions de téléspectateurs de la pertinence de mesures qui, une fois encore, s’attaquent au pouvoir d’achat, aux revenus et au temps de travail des salariés, en particulier des plus démunis, puisqu'ils sont les plus nombreux. La justification de ces mesures s’apparentait plus à une sorte de méthode Coué, celle d’un homme cherchant à affirmer sa stature d’homme d’État courageux face à la crise, n’hésitant pas à déplaire à la grande majorité de ses concitoyens. Est-ce du courage présidentiel ou du cynisme, s’agissant de celui qui dirige les destinées de la France depuis cinq ans et qui a participé aux dernières majorités depuis 10 ans ?

« Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n’en sait rien faire. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! Cette roue tourne à vide… », écrivait Victor Hugo en 1852, à propos de Louis Napoléon Bonaparte devenu empereur par la force.

 Le leitmotiv du prince-président d’aujourd’hui, c’est l’Allemagne. Tant sur la TVA, dite sociale, sur le logement ou sur l’industrie, que sur les méthodes de démocratie sociale. Dans ce domaine particulier, il ose ! Sa formule est simpliste. Il propose, ou plutôt, il ordonne une « négociation » entre les organisations syndicales et patronales, pour effacer les 35 heures. Rien de moins ! Selon le chef de l’État, ce serait ce modèle appelé « accords de compétitivité » qui aurait prévalu en Allemagne et aurait obtenu de formidables résultats. Si d’aventure les syndicats français avaient l’idée de s’opposer par ce qu’il appelle un blocage idéologique, le gouvernement prendrait ses responsabilités. Cette proposition, déjà refusée par l’ensemble des organisations syndicales lors du sommet social du 18 janvier, refait donc surface. Ces accords « compétitivité emploi » légalisant le chantage des employeurs « emploi contre salaires et temps de travail » s’appliqueraient, que les salariés le veuillent ou non. Une telle forme d’autoritarisme, masqué sous le terme de négociation entre partenaires sociaux, n’est ni plus ni moins qu’un déni de démocratie.

 Quant aux qualités prêtées au modèle allemand, qui ne possède pas de salaire minimum, et qu’il faudrait imiter, peut-être faut-il relire la chronique de Jean-François Jousselin dans la NVO du 27 janvier 2012 : « La chute des coûts salariaux allemands a, note le rapport annuel de l’Organisation internationale du travail, mis sous pression la croissance des pays concurrents, avec des conséquences néfastes pour la viabilité de leurs finances publiques. Elle a créé au niveau européen les conditions d’un marasme prolongé en incitant les autres pays membres à suivre une voie identique, alors que (selon l’OIT) la contribution de la déflation salariale à la création d’emplois en Allemagne n’est même pas avérée. »

 Il est probable que le locataire de l’Élysée ne lise pas la NVO, sans quoi il aurait peut-être changé de ton, d’autant que c’est un « sévère réquisitoire qui contredit toute l’argumentation de notre président pour justifier une prochaine réforme structurelle du financement de la protection sociale ou encore la proposition d’accords de compétitivité », précisait Jean-François Jousselin. En outre, les accords de compétitivité allemands se sont accompagnés, pour les organisations syndicales, de droits de regard très importants dans les entreprises tant sur les stratégies d’investissements que sur la situation économique. Les syndicats allemands ont ainsi obtenu le droit de siéger aux conseils de surveillance des entreprises, alors qu’en France l’avis des CE n’est que consultatif.

 Mais de cela, l’homme du printemps 2007 et de la rigueur de 2011-2012 n’en a cure. Alors, il décrit des vérités connues de lui seul, sans contradicteur, puisque les journalistes présents sont choisis par lui seul, décorés préalablement de la Légion d’honneur par lui seul et, de fait, réduits au rôle de passe-plats inconsistants. Ainsi, il affirme que la Grande-Bretagne n’a plus d’industrie, alors que l’Insee prouve le contraire, d’après les chiffres d’Eurostat. En 2010, la France avait un indice (calculé sur une base 100) de volume de 89,1 quand le Royaume-Uni était à 93,4. Il affirme également que la France aurait le taux de cotisation le plus élevé par rapport à l’Allemagne, en oubliant de préciser que le niveau de protection sociale n’est pas tout à fait le même et qu’« il ressort que la hiérarchie des taux de cotisations sociales – employeurs, salariés ou totaux – n’est pas univoque… Les taux de cotisations sociales à la charge des employeurs sont inférieurs en France pour des rémunérations mensuelles brutes inférieures à 1 500 euros. Le poids global des charges sociales est également inférieur en France jusqu’à 1 700 euros brut par mois environ ; il est très légèrement supérieur pour les salariés travaillant à temps partiel pour une rémunération mensuelle inférieure à 400 euros (soit moins de 10 heures par semaine). » Cette synthèse provient d’un rapport publié par le ministère de l’Économie et les services du Trésor (1).

 L’événement de cette soirée de dimanche hivernal dans tous les sens du terme, la TVA sociale. Une augmentation de la TVA, impôt le plus inégalitaire qui soit, de 1,6 % pour compenser la suppression totale des cotisations patronales (13 milliards) de la partie familiale, pour les salaires compris entre 1,6 et 2,1 Smic.

Cette mesure, génératrice d’une baisse généralisée du pouvoir d’achat, est une remise en cause particulièrement grave des modalités de financement de la protection sociale. Une mesure qui risque d’inciter les employeurs à baisser les salaires à l’embauche pour n’avoir plus à respecter une simple règle de solidarité nationale. Selon le président de la République, les salaires soumis à ces suppressions de cotisations patronales seraient à 97 % des effectifs de l’agriculture, 82 % de l’automobile et les deux tiers de l’industrie. Ces précisions indiquent au moins où et sur qui s’appliquent les réductions. Au cas où certains salariés en déduiraient que la baisse des cotisations serait applicable à leur salaire et ainsi augmenterait leur pouvoir d’achat, il vaut mieux repréciser les choses : seules les charges patronales seront concernées !

Ainsi, en trois mesures que lui seul juge sociales et justes, le chef de l’État impose de baisser les salaires, d’augmenter les prix et d’allonger le temps de travail, en portant un coup au code du travail. Mais que les salariés se rassurent, le président les protège ! Ainsi se saisit-il du cas de l’entreprise de textile Lejaby à Yssingeaux (43), pour faire oublier les promesses de Gandrange. Les promesses, c’est bien connu, n’engagent que ceux qui les croient. Chacun appréciera la conception de la justice et de l’équilibre de ce président au bilan calamiteux qui, visiblement, n’en a pas moins décidé de se présenter à nouveau devant les salariés comme le sauveur du pays. Merci, on a déjà donné.

 (1) http://www.tresor.economie.gouv.fr/File/324545  

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