Lyon, inhumaine Part Dieu

Temple de la consommation aux allées clinquantes, le centre commercial de la Part-Dieu, au coeur de Lyon, cache en son sein une réalité bien moins brillante. Le dialogue social n’existe pas et la souffrance au travail est quotidienne, alors qu’on est là dans le plus grand espace marchand d’Europe en centre ville.

Temple de la consommation aux allées clinquantes, le centre commercial de la Part-Dieu, au coeur de Lyon, cache en son sein une réalité bien moins brillante. Le dialogue social n’existe pas et la souffrance au travail est quotidienne, alors qu’on est là dans le plus grand espace marchand d’Europe en centre ville.

Article publié dans la Nouvelle Vie Ouvrière du 8 avril 2011

 

Ils sont entre 2200 et 3000 salariés à faire le bonheur des réseaux de distributions dans le centre de la Part dieu à Lyon. Pour eux, outre les difficultés de travail dans chaque magasin, s’ajoute la difficulté de vivre son activité professionnelle dans un environnement dénué de toute préoccupation sociale. Ce, avec des clients pressés et souvent agressifs, élevés au rang de rois, puisque consommateurs. Près de 100 000 personnes s’y précipitent chaque jour et chaque week-end dans une frénésie acheteuse, alors que les « sans-le-sou » s’en accommodent pour y flâner. En dehors des périodes de solde, l’atmosphère pourrait y être presque agréable pour qui aime pratiquer le lèche-vitrine dans une atmosphère artificielle. Ici, la lumière du jour qui perce les verrières du 4ème étage, se mélange et disparaît dans les néons ou les puissants projecteurs des vitrines. Le jet d’eau qui trône comme une immense cascade au centre de l’édifice fait un bruit assourdissant. Cela ressemble plus à une piscine publique un samedi après-midi, qu’un joli torrent de forêt alpine.

 

Au milieu des grandes allées où les enseignes se font face, des kiosques plus ou moins grands proposent tour à tour bibelots, bijoux fantaisie ou encore confiseries. Il suffit de s’y rendre à n’importe quelle heure de la journée pour y apercevoir toujours les mêmes vendeuses. Comment font-elles pour ne pas s’absenter un seul instant pendant la journée de travail ? « C’est simple » explique Christophe Rigolet au comité régional CGT, elles n’ont tout simplement pas le droit de sortir de là, même pour aller aux toilettes publiques, qui sont interdites aux personnes qui travaillent dans le centre commercial ». Après cette déclaration, un blanc. Ainsi donc, le besoin le plus basique d’une personne humaine n’est même pas respecté dans cet endroit où l’on vend et achète à peu près tout ce que l’imagination peut trouver. Les salariés des petits kiosques, en plein cœur du centre commercial, doivent se cacher sous des tables pour faire leurs besoins dans des bouteilles ou des boites. Plusieurs cas de cystites ont ainsi été révélés par la médecine du travail.

Christophe connaît bien le centre commercial, puisqu’il a été cadre dirigeant du bowling. Syndiqué à la CGT, il a participé à la création du syndicat de site, avant de quitter son poste où il subissait un véritable harcèlement.

A l’automne 2009, un salarié du magasin Carrefour s’est jeté du haut de l’immeuble. D’après les représentants du personnel, ce suicide serait en lien avec les conditions de travail pratiquées chez Carrefour. La direction de l’époque a demandé aux salariés de ne pas ébruité l’histoire. Mais, les témoignages anonymes des salariés du centre, rencontrés à cette époque, sont édifiants. Horaires, bruits, absence de lumière correcte et agressivités s’ajoutent aux pratiques sociales de l’entreprise. Les caméras de vidéo surveillance seraient utilisées pour fliquer les salariés qui fréquentent un peu trop les délégués syndicaux. A la FNAC, le 29 novembre dernier, un boc de béton est tombé en pleine salle de pause. La chose s’est reproduite encore le 4 mars dernier. « Le phénomène n’est pas isolé », indique Marie Hélène Thomet, déléguée CGT de la FNAC et secrétaire du syndicat de site. « Nous avons connaissance de cas récents similaires dans d’autres enseignes qui n’ont pas tenu a communiqué » précise un communiqué de la CGT. Ces éléments de structure du bâtiment, qui tombent sur la tête des salariés, voire des clients, ne semblent pas émouvoir les directions de magasins ni la direction du GIE.

 

 

 

Une chose est sûre à Lyon. Parler des conditions de travail au centre commercial de la Part-Dieu reste tabou. En 2010, alors que plusieurs procès verbaux étaient dressés, il fut impossible d’obtenir le moindre entretien officiel, ne serait-ce que pour valider les témoignages des salariés. Les services de l’Etat ont renvoyé toutes nos demandes vers le service de presse de la Préfecture. Celui-ci, après avoir joué la montre a d’abord invoqué des élections en cours et une obligation de réserve, puis, devant notre insistance, a demandé des précisions sur « l’angle » de l’article. Chose inacceptable sous risque de livrer nos sources. La démocratie s’arrête à la porte de la Préfecture, qui a désormais tous pouvoirs.

 

Le Groupement d’intérêt économique (GIE) qui dirige le centre commercial refuse tout dialogue avec les représentants syndicaux et préfère les renvoyer devant chaque direction d’établissement. Sur 260 enseignes, il n’existe que sept commissions d’hygiène et de sécurité (CHSCT), puisque la plupart des magasins appartiennent à des réseaux de distributions et ont moins de dix salariés sur le lieu de travail. « Nous travaillons dans un centre commercial, mais nous avons l’impression d’être totalement seuls » déclare l’une d’entre elle.

Sans interlocuteur, comment améliorer ou tenter d’améliorer quoi que ce soit ? C’est à partir de ce constat que le syndicat CGT du site, créé en 2008, a décidé de réagir avec l’aide du Comité régional Rhône-Alpes. Une étude de grande ampleur, sur les conditions de travail en centre commercial a été diligenté et financé par le Conseil régional.

 

« Lors des premiers entretiens, j’avais l’impression de revenir au b.a-ba de la construction du droit du travail », s’étonne Régis Guichard pour le cabinet Transformations sociales, qui a été à l’initiative du projet. 672 questionnaires ont été remplis et traités par ce dernier, qui a complété son étude par des entretiens individuels. De ce travail de deux ans et demi, il en ressort un document de 40 pages, qui répond point par point à ce que veut dire travailler en centre commercial. Des troubles du sommeil dus, à 71,82%, au bruit et à l’absence de lumière naturelle. Pas de convivialité organisée, ne serait-ce que dans un local commun. Ici, les salariés travaillent dans le commerce, mange dans le commerce et ne voient que des clients, sans possibilité de souffler. Le 8 février dernier, Christiane Puthod, vice présidente au Conseil régional, a convoqué tous les acteurs de ce difficile dossier pour mettre à jour, devant la presse, l’enquête de la Part-Dieu. Les services de l’Etat, DIRECCT (Directions Régionales des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l'Emploi) et inspection du travail, étaient présents, comme la plupart des organisations syndicales concernées. Quand aux employeurs et à la direction du GIE, ils ont préféré la politique de la chaise vide. Devant l’absence d’obligations juridiques liées à ce type de management indirect, les services de l’Etat continuent pourtant à soutenir l’idée que le dialogue social reste le meilleur moyen d’arranger la situation. Avec qui ? De leur côté les salariés vont accentuer la pression avec les organisations syndicales et l’aide du Conseil régional qui a promis de na pas en rester là.

 

Contact Transformations Sociales:

info@formatsocial.com

 

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