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Billet de blog 11 avr. 2011

UN COUPLE AU COEUR DES FRACAS

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Les Henaff avaient entre 20 et 30 ans dans les années 1930 : une génération à la volonté sans concession pour gagner la liberté, une mémoire à faire vivre pour inciter les générations futures à la réflexion. C’est ce que désiraient Germaine, qui vient de nous quitter, et Eugène, disparu il y a 45 ans.

article publié dans la Nouvelle Vie Ouvrière du 8 avril 2011

Lutter contre l’oubli est un devoir. Indignez-vous ! propose Stéphane Hessel. « Si vous partez battus, alors vous n’arriverez à rien, si vous vous battez, alors vous arriverez peut-être à quelque chose », prévient Raymond Aubrac, un autre survivant de cette époque. « Quand on a côtoyé des personnes comme celles-là, on a côtoyé le meilleur de ce que l’humanité est capable de donner », aimait à dire Germaine Henaff qui s’est éteinte le 15 février, à l’aube de ses 99 ans. L’histoire de Germaine et d’Eugène commence en 1935 dans les locaux de la bourse du travail de la rue Charlot, dans le 3e arrondissement de Paris. Elle, midinette de la haute couture parisienne, en a marre de se faire exploiter par un patron paternaliste et suffisant de misogynie. Eugène, « Gégène » pour les intimes, est alors un militant important à l’UD CGTU de la Seine. Il saura lui transmettre toutes les ficelles de la lutte syndicale et l’art de la négociation.

Les midinettes de la haute
Germaine mène la grève dans la haute couture durant plusieurs semaines. Ces midinettes de mai 1935 auront baladé les forces de police à travers tout Paris, s’envolant à chaque approche de la répression. D’elles, certains hommes politiques diront qu’elles sont les hirondelles qui ont fait le printemps. De cette première rencontre avec Gégène naîtront une semaine de congés payés, le droit d’appartenance syndicale dans l’entreprise, le juste paiement des heures de travail et surtout la certitude de ne plus jamais se laisser exploiter par qui que ce soit. La victoire grisante de cette lutte syndicale cimente alors un amour passionné entre les deux jeunes gens. Ils se marient en janvier 1936, alors que le printemps qui suit promet d’autres joies dans l’effervescence populaire.
L’engagement politique à l’époque est nécessaire et logique ; du combat syndical, il faut tirer l’argument d’un choix de société. Tout est imbriqué. Il faut gagner des droits et oser parfois l’impensable. L’engagement au parti communiste ? C’est fait depuis longtemps pour Gégène. Germaine ? Après avoir un peu hésité, elle découvrira la réflexion intellectuelle et collective. Le peuple est là, derrière les militants. Le peuple pousse, exige et réclame, mais il est aussi capable de se coucher outre-Rhin. Pire, il se fait massacrer derrière les Pyrénées. Gégène est furieux, le fascisme approche, il faut lutter contre la bête immonde. Il fait partie de la délégation qui se rend en Espagne pour livrer un avion baptisé Commune de Paris : acquis grâce à la solidarité des comités de défense pour l’Espagne républicaine. Dans le même temps, il participe à l’élaboration des revendications qui feront le socle des accords de Matignon signés le 7 juin 1936. Ses amis se nomment, entre autres, Benoît Frachon, Ambroise Croizat, André Tollet ou Raymond Semat. Pour Germaine et Eugène, la vie est un tumulte d’amour, de peurs et de victoires, de colère et d’indignation, de joies intenses desquelles naîtront trois enfants en trois ans. Comme s’il fallait faire vite, comme si ces temps menaçants accéléraient la vie ! Ont-ils seulement conscience de leur époque ? Oui, sinon comment expliquer cette lucidité lorsque, début 1940, Gégène est déjà dans la clandestinité. Prisonnier des Allemands à Châlons-sur-Marne sans que son unité n’ait eu le temps de combattre, il fomente déjà une insurrection pour gagner de meilleures conditions de détention. Une fois la chose en partie acquise, il s’évade. Pour commencer une autre lutte faite de drames et de larmes… Pacte de non-agression, armistice, Vichy et Pétain : que faire ? Résonnent l’appel du 18 juin, que peu de personnes entendent, puis celui des communistes le 10 juillet : « Un peuple comme le nôtre ne sera jamais un peuple d’esclaves ! »
Dans la clandestinité
Très vite, l’organisation clandestine se met en route. Maladroitement. Chacun fait ce qu’il peut. La répression pétainiste est en ordre de marche : on arrête et torture, on emprisonne et guillotine. Les premières victimes ? Les militants communistes, puis les militants syndicaux, enfin les humanistes. Germaine et Eugène ont tout pour plaire.
Chaque instant, chaque acte est sujet à la vigilance. Le moindre détail peut être fatal. Gégène est arrêté en octobre 1940, envoyé à Fresnes puis à Fontevraud. Ensuite à Clairvaux, d’où il sera transféré vers Châteaubriant avec Léon Mauvais, Jean-Pierre Timbaud et tant d’autres… Germaine cache les trois enfants : Yvette, Jacqueline (1) et Michel. La famille Chaplain, dont elle est issue, sera force de solidarité et de courage. La famille Henaff est séparée, mais ce déchirement décuple la colère. Gégène s’évade de Châteaubriant, avec l’aide de Germaine et des Chaplain. Lorsqu’il apprend que 27 de ses camarades ont été fusillés, le chagrin est insoutenable. Il ne s’en remettra jamais. Désormais, il doit maîtriser sa colère, contrôler son impulsivité de boxeur et son intelligence. C’est précisément la tâche de Germaine, qui s’en acquitte brillamment, alors qu’elle est aussi agent de liaison. Eugène est désigné pour prendre la direction des syndicats clandestins, ainsi que la liaison entre les FTP (Francs-tireurs et partisans) et la MOI (Main-d’oeuvre immigrée). Après avoir participé au comité militaire national, qui le mettra au vert pour le protéger, il poursuit à Lyon le combat engagé à Paris afin de préparer l’insurrection nationale devant conduire à la libération de la France. « C’est de loin à la fois la part la plus difficile et la plus précieuse qu’il apporta au combat général pendant l’occupation », écrira Albert Ouzoulias, un autre grand résistant, à propos de son ami Eugène. Les époux Henaff sont traqués par la milice et la Gestapo. Ils assistent impuissants à l’assassinat de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme, et de son épouse à Neyron. C’est là, près de Lyon, qu’ils se cachent jusqu’à la Libération. Eugène a une santé précaire. Malgré la paix, la guerre laisse des traces. Après encore vingt années de militantisme à l’Union des syndicats CGT de la région parisienne, son coeur flanche en 1966. « Nous n’avons pas toujours eu raison, mais si nous nous retournons et regardons notre vie, c’est tout droit ! » disait Eugène à ses enfants. La formule est simple, elle décrit pourtant parfaitement la droiture de ces deux amoureux. nx
(1) Jacqueline Henaff termine l’écriture d’un livre sur cette histoire passionnante.

Hommage à Germaine Henaff. Une femme d’exception.


Née le 30 avril 1912 à Malakoff (92) dans une famille de huit enfants,
Germaine Henaff fut une militante de la CGT et une communiste combattante, de la période la plus sombre de l’histoire contemporaine française jusqu’à nos jours. Petite main puis première main dans la haute couture, elle anime en 1935 la grève chez Lanvin. L’action se propage aux maisons Chanel, Worth, Paquin, Molyneux ou encore Nina Ricci, jusqu’à la signature d’un accord au terme de plusieurs semaines de lutte : garanties des salaires, reconnaissance des sections syndicales, une semaine de congés payés et élection de déléguées d’ateliers.
En 1951, Germaine assume la responsabilité des rubriques féminine et pratique au sein de la rédaction de La Vie ouvrière. Cette fonction de journaliste, elle l’avait déjà approchée en 1937. Elle la poursuit jusqu’en 1975, année de son départ en retraite. Germaine Henaff fut également membre actif de l’Association des anciens combattants de la Résistance (Anacr), créée après la Libération. Elle en fut élue en 1980 membre du bureau départemental de Seine-Saint-Denis puis du conseil national. Décorée de la médaille de la Résistance, de la croix de guerre au grade de lieutenant et de la médaille des anciens combattants, elle décède le 15 février 2011.

Un hommage solennel lui sera rendu le 30 avril à 11 heures, jour de ses 99 ans, au cimetière du Père Lachaise où elle a rejoint Eugène.

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