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Billet de blog 18 avr. 2011

Une certaine corruption de pensées

Quand de petits épisodes du quotidien révèlent un malaise plus profond de notre société. Réflexions.

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Quand de petits épisodes du quotidien révèlent un malaise plus profond de notre société. Réflexions.

C’était il y a une dizaine de jours, alors que je rentrais sur Lyon au retour de Paris. Assis paisiblement à ma place de TGV, le « Monde » en main, cherchant de quoi alimenter mon indignation quotidienne. Un couple de jeune cadre dynamique s’assoit sur deux des trois places libres à mes côtés. C’est le TGV de 18h30, celui qui se trouve entre les départs précipités de la fin de journée ou les départ loupés du début de soirée. C’est curieux il n’est jamais plein à craquer. Visiblement mes deux voisins travaillent ensemble, ou plus exactement, lui est sous les ordres d’elle. La question du « ensemble » réside plus dans le tutoiement que dans une certaine égalité qu’ils pourraient afficher. Il est plus jeune et elle, possède cette assurance carnassière que l’on peut deviner chez certains cadres aux dents longues. Elle parle, elle n’arrête pas de verser un flot de paroles interrompues par des onomatopées, ponctuées de sigles intraduisibles, de réflexions, de pauses et des questions-réponses qu’elle fait elle-même. Lui, un peu sous le charme reste poli. Silencieux. Il acquiesce, il opine du chef et jamais à aucun moment ne se sentira en droit de la couper dans son élan. C’est la limite du « ensemble ».

Ils sont face à face et utilisent la tablette commune pour déplier leurs ordinateurs portables et se mettre immédiatement au travail. Intérieurement, je me dis que décidément il n’y a pas beaucoup de place pour le moindre moment d’intimité ou de disponibilité à autre chose que le travail. Après tout les deux heures de transport peuvent aussi être un moment détente. La conversation de mes voisins, passe de la critique des collègues absents et aperçus dans la réunion du jour. Là encore je me dis, que décidément il n’y a que des gens qui vont en réunion, ou qui reviennent de réunion dans les TGV entre Paris et Lyon.

Soudain, repliant son ordinateur la jeune femme glisse cette phrase extraordinaire ; « j’ai décidé de t’augmenter ! ». Le silence se fait, mon voisin, lève les yeux de son écran et le repli instantanément. Il ne sait trop quoi dire. Sa joie est intérieure et sa méfiance peut être aux aguets. Avant que le moindre son ne sorte de sa bouche entrouverte, elle ajoute ; « à partir de maintenant, nous allons te payer tes heures supplémentaires ! ».

Alors que je viens de trouver de quoi me révolter dans le Monde, - deux pages sur les gaz de Schiste – un flot d’indignation remonte le long de mes artères et mon regard complètement brouillé par ce que je viens d’entendre, se détourne furibard vers les deux jeunes gens. Je n’ose pas intervenir, de quel droit d’ailleurs ? Cette position de témoin qui devient gênante. Le gamin est en train de se faire rouler dans le farine, par une greluche prête à tout pour se faire mousser et obtenir dans le dos de son « collègue », la gratitude d’une direction satisfaite qui n’aura pas à augmenter les salaires puisque les heures supplémentaires suffiront largement à contenter la faiblesse d’un salarié qui ne connaît pas ses droits. Comment pourrait-il en être autrement ?

Laurence Parisot présidente du Medef explique sans problème sur France Inter ce matin, que l’idée en France, d’une mauvaise répartition des richesses est fausse. En mélangeant très subtilement la situation des petites, voire très petites et moyennes entreprises avec celle des grosses, voire très grosses du cac40, la patronne de l’Ifop crée le doute. Comme si le monde de l’entreprise était unique. Quelques minutes plus tard la présidente du Medef contredira elle-même ce mélange des genres en expliquant la vraie difficulté des petits patrons à vivre et qu’ils n’ont rien à voir avec leurs « homologues » du Cac40. Cette fois-ci l’argument est utilisé pour souligner que la richesse n’est pas entre les mains des chefs d’entreprises. Cette roublardise du propos s’immisce dans les esprits au quotidien. L’idéal serait de nous faire admettre qu’il est impossible dans le monde de l’entreprise d’augmenter les salaires et qu’il faut trouver ailleurs les solutions d’un meilleur pouvoir d’achat. De la même manière, l’idée du travailler plus pour gagner plus est en train de répandre malgré le travail de pédagogie des organisations syndicales.

Cette malhonnêteté intellectuelle je ne peux m’empêcher de la lier avec la séquence du TGV.

Le pire dans cette anecdote, c’est que la jeune femme au dynamisme carnassier, doit être convaincu de l’énormité de ce qu’elle raconte. Elle sépare salaire et pouvoir d’achat alors que les deux sont intimement liés. Comment en est on arrivé à ce niveau d’inconscience ? Tout est détricoté. Comment pourrions nous dans ce pays gagner de nouveaux droits, si la génération dirigeante ne connaît même plus ce qui fait le socle du bien commun inscrit dans le code du travail. Certes, les politiques sont responsables pour partie de ce qui se joue. Certes, la faiblesse des organisations syndicales fragilise chaque jour le progrès social, malgré leurs efforts pour garantir nos acquis sociaux. Mais, nous les journalistes, n’avons-nous pas aussi une part de responsabilité dans le caractère pédagogique de l’information que nous transmettons ?

Attention aux d’amalgames toutefois, Médiapart comme d’autres sociétés de presse sont la preuve vivante qu’une liberté de ton et surtout qu’un réel travail d’investigation permet de forger et de défendre le libre arbitrede chacun. Pourtant, la position d’une « élite » du journalisme aux manettes de l’information audiovisuelle qui n’a que l’obsession des élections présidentielles depuis 2007, n’aide pas à élever l’esprit critique dans ce pays. Plus grave qu’une corruption classique, ce dont nous assistons relève de la corruption de pensées et fragilise chaque jour un peu plus le libre arbitre de chacun. La précarité accrue de la profession de journaliste est également un facteur inquiétant de ce qui se joue. Si nous n’y prenons pas garde, c’est la démocratie qui en souffrira. Alors, à vos plumes !

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