Culture précaire

A l’aube d’une période électorale nationale, les acteurs culturels sont consultés. C’est le temps de la contribution aux programmes. Les nouveaux-elles élus-es invitent aux débats, écoutent parfois et les candidats-es prennent le risque de susciter des espoirs, dans un contexte lourd où la culture sert de variable d’ajustement politique. Retour sur ce contexte.

Le « Monde de la Culture »  se rassemble dans de grandes messes polies et glaciales ou fleure bon une certaine hypocrisie, comme si tous et toutes étaient soumis aux mêmes enjeux. Comme si tous les acteurs culturels étaient égaux. Balivernes ! Il existe deux types d’acteurs culturels. Ceux qui sont promotionnés par le magazine Télérama et l’institution culturelle, mais adossés aux multiples pouvoirs de baronnies locales ou au sein de réseaux de personnalités politiques. Les élites en quelque sorte. Et ceux moins prestigieux qui font un travail de terrain, sans véritable moyen, avec parfois beaucoup d’inconscience, et de débrouillardises mais toujours avec cœur pour que le projet vive coûte que coûte, sans jamais remettre en cause la pertinence de ce dernier. Deux classes sociales en quelque sorte qui ne se côtoient plus en dehors de ces grandes messes dans lesquelles les « petits » porteront la voie de la précarité qui au final profitera aux élites.

 Parler culture depuis une vingtaine d’année ne consiste finalement qu’à explorer les moyens financiers et à trouver les solutions de plus en plus rocambolesques pour faire vivre les arts et le partage de la connaissance avec les citoyens. Les débats, consultations ou états généraux se concentrent invariablement sur les baisses de subventions, ou plutôt la façon dont le saupoudrage financier doit s’organiser. Le système culturel français s’est peu à peu mué en un gigantesque outil de gestion de la précarité à tous les niveaux.

Avec 3,6 milliards d’euros consacré à la culture en 2017, pour un pays de 64 millions d’habitants, le financement de la culture par l’Etat donne l’échelle d’un modèle qui sera reproduit par les collectivité territoriales. La culture, compétence partagée par les institutions publiques, est ainsi soumise aux volontés des élus-es qui, en fonction de leurs choix politiques décideront comment ils saupoudrent à leur tour le financement d’un droit dont l’accès est désormais inscrit dans la loi, au même titre que l’Education. Les dernières victimes en date de ces politiques basées sur autre chose que l’intérêt général culturel, sont le musée Nicéphore Nièpce de Châlon-sur-Saône avec 40% de baisse du budget de fonctionnement, l’éviction de la directrice du centre culturel le Tobbogan de Décines (69) ou encore le festival d’Ile de France qui perd 68% de sa subvention régionale. A chaque fois c’est la même histoire, le résultat des élections locales se traduit invariablement par une modification de subvention ou la nomination/éviction d’un-e  dirigeant d’institution culturelle.

 Pour résumé, l’Etat annonce son budget et ses choix politiques, mais derrière chacun fait ce qu’il veut en fonction de son étiquette et bien sûr des dotations qui sont mises à sa disposition. Du coup, le financement croisé par les différentes institutions se révèle être un parcours du combattant dans lequel, l’acteur culturel se retrouvera en face d’interlocuteurs qui feront tout pour réduire leur participation au projet, comme dans une vulgaire négociation de marchands de tapis.

En cette période de recherches de subventions et plus largement de course aux financements les plus divers, pour les projets culturels qui seront proposés aux citoyens, la fameuse compétence partagée ressemble plus à un système où règne l’arbitraire et la connivence, qu’à un modèle aux critères d’égalité en matière de traitement des dossiers. C’est souvent la personnalité du porteur de projet, ses réseaux, ou son parcours qui prédomine sur l’originalité ou la pertinence de ce qui est proposé.

 Et le public dans tout cela ? Comme le rappelle très bien François Cheval sur le point de quitter le musée Nicéphore Niepce de Chalon-sur-Saône, dans l’interview qu’il vient d’accorder au journal Suisse Le Temps : « Les institutions ont oublié pour qui elles travaillaient. 50% de la population ne trouve aucun intérêt aux propositions culturelles, la démocratisation ne s’est pas faite. Nous avons oeuvré pour la bourgeoise locale, pour les convaincus, alors que l’argent mis dans la culture était un investissement énorme de la part des autorités. Ce n’est pas un hasard si le vote Front national atteint aujourd’hui de telles proportions. Ces électeurs cherchent des boucs émissaires et des solutions faciles. Or la culture est une quête de complexité, une analyse critique. On assiste à un recul et à une droitisation de la pensée. ».

 Dès lors, les acteurs culturels se transforment en représentants avec leurs petits dossiers sous le bras et des arguments promotionnels choisis puisque l’institution préfère le clientélisme. Une forme de solidarité entre les grands lieux de création ou programmation et les petites mains n’est même pas à l’ordre du jour. L’eut-elle été un jour ? Seule préoccupation commune de ces deux classes sociales ; trouver les solutions de la gestion de la précarité des structures et des individus. Alors on cherche, on s’arrange, on fait les avec les moyens du bords, jusqu’à rogner son  intention pour qu’elle rentre dans les cases bien propres d’appels à projets aux accents les plus ambitieux. Dans le cas du spectacle vivant ce fonctionnement pervers est éclairant à plus d’un titre.

 Les grands centres culturels conventionnés, - qui bien souvent doivent respecter un cahier des charges sur la médiation, afin d’obtenir les subventions qui leur permettrons de réaliser leurs créations ou leurs programmations -, utilisent les artistes comme variables d’ajustements de leurs budgets.

Les négociations portent sur les coûts plateau dans lequel le pouvoir du programmateur sera décisif, jusqu’à pousser les compagnies à réduire au maximum leurs frais de fonctionnement et de production. Pour nombre de théâtre seul compte l’artistique. Tout ce qui concerne l’administration ou la production doit sortir du champ du spectacle. Comme si il n’y avait que les artistes qui puissent faire fonctionner le spectacle.

 La médiation culturelle s’appuie sur la mise en concurrence des artistes, encore une fois afin de réduire les coûts au maximum pour que le cahier des charges soit respecté dans sa version la plus minimaliste possible. Les compagnies de leur côté sont contraintes de baisser le montant des salaires jusqu’à réduire les répétitions, voire à les faire totalement disparaître. Mais tout le monde fait comme si cela n’existait pas. Pour équilibrer les budgets, et embaucher l’indispensable personnel administratif, les compagnies ont recours aux emplois aidés dont l’aide est toujours proportionné au smic. La précarité est la règle en la matière. Ceux qui prennent les risques du mieux disant social, n’ont aucune chance de survivre dans le temps. Les dossiers de financements toujours plus exigeants, de plus en plus chronophages, dont la forme et les exigences varient selon l’institution, représentent plus de 30% du travail administratif d’une compagnie, auquel il faut ajouter la complexité des organismes sociaux avec leurs déclarations mensuelles, trimestrielles et annuelles. Tout cela sans compter avec les obligations fiscales et sociales en mutations permanentes. Bref une administration devenue professionnelle, avec du personnel formé, mais qu’il faut payer avec un lance pierre.

 En bas de cette échelle sociale, les artistes et les techniciens subissent cette précarité organisée et doivent trouver eux même leurs propres solutions de survie. Si les répétitions ne peuvent être prises en charge, c’est vers Pôle Emploi qu’il faut regarder, car les artistes non rémunérés pour le travail qu’ils font pourtant, utilisent leurs droits à l’intermittence. Du coup, afin d’obtenir le renouvellement du régime, il leur faut multiplier le nombres de collaborations avec les compagnies créatrices et multiplier le nombre de spectacles à jouer dans une même période. Chapeau l’artiste qui dans la même semaine passe d’une comédie de Boulevard, à un classique de Shakespeare tout en faisant une lecture ou un atelier d’éducation dans un lycée. L’aboutissement suprême de ce dumping social est visible chaque année au festival off d’Avignon où nombre de compagnies sont prêtes à tout, jusqu’à la faillite pour que les programmateurs venus faire leur marché les repèrent. Le pire c’est que l’ensemble des acteurs culturels, artistes, techniciens, organisateurs, producteurs et institutions, acceptent ce fonctionnement sans jamais le remettre en cause et Pôle Emploi devient ainsi le principal financeur de la culture mais il ne faut surtout pas l’admettre car ce serait faire injure aux institutions qui n’assument plus leurs responsabilités.

 Pourtant, malgré les mauvais  traitements que les politiques font subir à cette culture si précieuse dans ce pays si évolué, redevient à chaque élection nationale, le symbole de toutes les solutions aux problèmes de notre société, au même titre que l’éducation. Sauf à droite où les débats culturels, comme ceux de l’écologie, lors de la primaire à l’élection présidentielle n’ont même pas existé…

 Pour les autres, la Culture est LE recours à tous les drames de la société, de l’autisme jusqu’à la lutte contre le terrorisme. Il faut faire culture, il faut parler culture et toutes les idées sont bonnes à prendre. Allons-y gaiement, le monde va changer grâce à la culture ! C’est formidaaaable ! Alors, les artistes doivent aller dans les écoles, les centres sociaux, les hôpitaux, les maisons de retraite et les foyers pour handicapés. Il faut intervenir dans les quartiers, dans les zones rurales ou encore dans les entreprises. Il faut redynamiser les territoires et bien sûr participer aux grands évènements initiés par les collectivités locales. De la culture pour tous, de la culture partout, nous sommes en période électorale et c’est l’occasion rêver pour inventer de nouveaux concepts et une culture dont le principal élément sera finalement l’attractivité.

 Résultat, à Lyon par exemple, les petites compagnies seront sollicitées pour participer à la culture attractive comme « la fête des lumières » ou « tout le monde dehors ». Proposer des créations sur ces deux événements relève alors du sacerdoce. Les budgets sont forcément très faibles au regard des exigences et les compagnie candidates  à ces appels à projets s’appliquerons à présenter des dossiers qui ne seront équilibrés que sur le papier. Si par bonheur le dossier est accepté, les conditions de travail relèveront du bricolage par manque de budget de fonctionnement. Il faudra accepter de jouer dans les crottes de chiens pour un acte artistique qui relève plus de l’animation que du spectacle vivant, en mettant de côtés les règles sociales. Dans un grand élan d’imagination et d’intérêt culturel chevillé au corps, la ville de Lyon a créée le label des scènes découvertes. L’idée généreuse de départ est de permettre aux (petites) compagnies dites émergeantes (donc jeunes… ou pas) de jouer dans un « véritable » théâtre que la ville subventionne très partiellement et d’être inscrites dans de « véritables » programmations et ainsi d’obtenir une  visibilité et la chance probable (donc par certaine) d’être repérée. 

 Seul petit défaut de la formule, les théâtres en question qui sont eux même étranglé par leurs maigres budgets ne dépassent pas une jauge de 50 places et proposent des contrats de coréalisation dans lequel le mode de rémunération sera le partage de recettes au mieux à 45/55 % en faveur des artistes. Pour les compagnies c’est l’assurance de travailler à perte et plus préoccupant de se retrouver avec une sérieuse ardoise en terme de salaires et de cotisations sociales. Pour palier cette difficulté deux solutions existent. Soit la ville accorde une subvention de fonctionnement, soit la compagnie ne paye pas l’intégralité des salaires et des cotisations… Malheureusement, jouer dans les scènes découvertes lyonnaises n’assure pas d’obtenir la moindre subvention de fonctionnement. Les choses ne sont pas liées. Pas plus que l’obligation d’une licence d’entrepreneur de spectacle décernée par l’Etat, ne l’oblige à soutenir les compagnies titulaires de la fameuse licence. Mais à Lyon, l’illusion de scènes découvertes est totale et les compagnies candidates se disputent l’espérance d’un hypothétique repérage. La communication est parfaite et malheur au petit théâtre ainsi labellisé s’il ne fait pas le dos rond devant l’institution. Le public a une offre. C’est attractif. Tout cela pour quel résultat au final ?

 L’image de la ville et à travers elle l’image de ses élites… Lyon est une ville culturelle ! Qui pourrait prétendre le contraire ? Il y a des théâtres partout. Des grands évènements. La ville rayonne, toute l’Europe y accoure. Mais qu’en est-il du résultat sur la population ? Rien, ou si peux car l’institution a confondu pratiques culturelles avec consommation.

 Il est temps de redéfinir le rôle des artistes dans ce pays et à travers eux, le rôle de la culture. Ce n’est pas parce que chaque village, chaque quartier ou chaque collectivité possède un lieu de diffusion artistique que le contrat citoyen a été rempli. Respecter les artistes doit être l’honneur de cette Nation. Le fonctionnement et le financement doivent se concentrer sur les femmes et les hommes qui font vivre les arts qui permettront l’enrichissement intellectuel de la population. Il n’est pas normal que chaque nouvel-le élu-e ait ainsi le quasi droit de vie ou de mort d’une proposition ou d’un fonctionnement artistique. Il ne suffi pas de déclarer la culture comme élément fondamental de notre Nation, si celle ci n’est pas plus respectée. Un pays qui maltraite ses artistes est un pays qui prépare le chaos. Les élections présidentielle et législative qui s’annoncent vont être l’occasion de vérifier si les sursauts de sincérité seront à la hauteur de la tâche qui incombe aux prétendants. Certains en ont prit l’engagement, d’autres n’y songent même pas, mais les artistes et les acteurs culturels devront être vigilants ensemble à ce que de nouvelles règles soient étudiées à l’avenir si nous ne voulons pas perdre ce pays dans les profondeurs d’un abîme déculturé dans lequel seul le divertissement de paillettes aura le droit de citer.

https://www.letemps.ch/culture/2016/12/17/recul-culture-un-recul-pensee

http://www.humanite.fr/valerie-pecresse-signe-la-fin-du-festival-dile-de-france-628327

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