La République des fourbes

Le pouvoir politique et ses partisans gonflent les polémiques et profitent de l’émotion provoquée par un nouveau crime monstrueux. Cette lamentable fourberie, cette diversion bien pratique évite ainsi de débattre du fond des problèmes, pendant que les humanistes de tous bords sont désunis, s’écharpent et se disputent à propos de la liberté d’expression ou de l’intolérance.

C’est épouvantable, c’est immonde, c’est terrible, quelle affreuse barbarie ! Les mots d’indignation de manquent pas, les réactions sont émotives à juste titre, car le meurtre d’un professeur dans notre beau pays de tolérance ne peut pas être admis. Il est pourtant bien réel et suit les précédents crimes commis, sur des journalistes, un prêtre, des policiers ou de simples citoyens dont l’origine posait problèmes à ces dingues. A chaque fois qu’un tel drame se déroule, l’émotion est la même et les réactions s’enchaînent déchirant ainsi à coup de petites phrases, l’unité démocratique ou la foi républicaine que chacun porte en étendard sur son cœur meurtri en cet instant.

Les commentaires commentent les commentaires, les paroles des uns confondent les paroles des autres, chaque personnalité qui en a l’occasion, se récupère l’horreur pour en faire sa propre offense et s'en va exacerber un peu plus un climat déjà délétère. Tout cela fait le lit du fascisme et des criminels fanatiques. C'est la politique du bavardage et de l'émotivité.

Médias et politiques traitent du phénomène, réagissent à l’émotion, gonflent les polémiques et sortent à leur tour les petites phrases qui nourrissent la spirale infernale de la bêtise ambiante. Qui osera parler un jour du fond ? Comment cela est possible dans ce pays ? Un pays qui devrait être encore et malgré tout, celui des lumières, celui des philosophes, celui de la culture générale enseigné à tous, dans tous les espaces protégés de la République.

Personne, rien, pas un mot depuis bientôt une semaine pour reprendre le fil de l’histoire politique de ce pays. L’animalité, la monstruosité, la haine se nourrissent ainsi de l’ignorance liée à la précarité. Mais les gouvernants feignent d’ignorer ce qu’ils engendrent eux-mêmes soit par leurs actions délibérées, soit par leur inaction volontaire. Pire encore ils stigmatisent ceux qui travaillent sur le fond, comme l’observatoire de la laïcité.

Où son les adultes éveillés et les éducateurs aux côtés des enseignants ? Pas dans les écoles, pas dans les quartiers populaires !

Où sont les poètes, les conteurs, les clowns –les vrais, les artistes -, pas dans les quartiers populaires, ni dans les écoles ! Ou si peu, si seuls et si malmenés.

Où sont les animateurs, les moniteurs de centres aérés ? Pas dans les écoles, pas dans les quartiers populaires !

Où sont les ilotiers, les gardiens de la paix ? Pas dans les quartiers populaires, ni devant les écoles !

Il ne suffit pas de crier à l’abandon de la laïcité si on ne lui donne pas les hommes et les femmes, les lieux qui permettent son expression et les moyens financiers qui vont avec.

Les mêmes qui crient au terrorisme aujourd’hui, et inventent de nouvelles lois, toujours répressives, qui reposent sur leurs émotions passagères, sont les mêmes qui ont détruit le tissu fragile sur lequel reposait l’éducation populaire depuis une trentaine d’années. Cette dentelle délicate dans laquelle se tissait ensemble et avec le même fil, l’intelligence, les connaissances de l’histoire et les arts des cultures qui finissent par se mélanger. Cette éducation d’enfants et d’adultes qui, à côté de l’éducation nationale se faisait le relais indispensable vers les plus démunis de notre société.

Les criminels de la République ne sont pas de pauvres et stupides gamins devenus des monstres, par l’ignorance et récupérés par les obscurantismes de tous bords. Les criminels véritables, sont des criminels qui s’ignorent parfois, ils n’ont pas d’armes, ils ont la violence d’actes politiques insidieux et pervers qui créent le désœuvrement et l’isolement. Tous les moyens qui permettaient l’esprit même de la République dans laquelle, l’égalité des citoyens est garantie ont peu à peu été rognés, démantelés, détricotés, à coup de politiques absurdes, dans lesquelles la maxime est toujours la même ; il faut diminuer la dépense publique.

 Résultat, où sont passées les maisons des jeunes et de la culture ? Que sont devenus les centres sociaux aux budgets si faibles ? Les centres aérés, les centres de loisirs dans lesquels les enfants de toutes origines étaient mélangés ? Quels moyens sont donnés par l’Etat, les Régions, les départements, les communes, les inter-communalités aujourd’hui aux colonies de vacances ? Ces lieux dans lesquels, des projets pédagogiques ambitieux permettaient à des gamins de partir trois semaines loin de leur famille, de leur quartier de leur environnement parfois sombres, pour découvrir d’autres pays, régions, cultures, mentalités, traditions et mêmes des religions.

Regardons de plus près comment vivent aujourd’hui les associations, les services communaux, les comités d’entreprises qui ont encore parfois la charge d’organiser toute cette vie en marge des études ou de l’emploi aussi précaire soit-il. Tout a été démantelé. Tout est devenu marchandisation et création de richesses dans une "concurrence libre et non faussée". Les comités d’entreprises on perdu une grande partie de leurs moyens d'actions et se noient dans le tourisme de masse, avec les seuls soucis la consommation débridée, pendant que de grosses associations font leur beurre sur des mini-séjours à thèmes pour les enfants surprotégés de la classe moyenne. Tout cela  à des prix exorbitants et sans aucun projet pédagogique à par celui de consommer des vacances ou de l'activité.

Avant que les ricanements, les commentaires simplistes ou le dénigrement de ces quelques lignes soient assénés, il est bien-sûr stupide d’affirmer que le terrorisme se lutte par les colonies de vacances ou les centres aérés. Mais pour autant, la lente agonie de l’éducation populaire n’est-elle pas une cause réelle et sérieuse de l’émergence du fanatisme dans les cités de nos tristes banlieues ?  N'est-ce pas là que les délinquants sont recrutés ? N'est-ce pas là que la République est absente ?

Les associations religieuses et les prédicateurs illuminés ont pris le relais de nos éducateurs disparus dans les quartiers et plus généralement ils ont pris la place de tous les adultes qui composaient l’éducation populaire, depuis les surveillants de collèges jusqu’aux animateurs de centres sociaux. A qui la faute ? Certainement pas aux acteurs eux mêmes qui ont fini par fuir ces vocations tant elles sont mal considérées, mais à ceux qui ont décidés la suppression de tous les moyens qui leur permettent de faire leur travail, ou d’exercer leurs talents, dans les associations laïques, dans les patronages et même dans certaines structures nées de milieux humanistes et religieux. On ne peut pas affirmer que la culture protège du sectarisme et de l’obscurantisme si on ne lui permet pas son expression et sa transmission. Pas plus que l’on éduque des ventres vides.

La politique de l’émotion est bien pratique, car elle gomme toute réflexion sur le fond. Elle fait du bruit où il faudrait du silence et de la réflexion. Les relais médiatiques de cette émotion, se transforment alors en espace de polémique et méprisent le débat nécessaire. Tout y est confondu et mélangé et tout le monde tombe dans le panneau, des caricaturistes, jusqu’aux penseurs les plus affûtés en passant par les futurs candidats à telle ou telle élection. Les journalistes des médias audiovisuels ne font plus leur travail correctement, un travail qui consiste à obtenir des précisions dans les affirmations de leurs « bons clients » ou de la recherche de la vérité, pris qu’ils sont par l’urgence de l’actualité et par les polémiques qu’ils engendrent eux-mêmes. Cette cacophonie devient alors inaudible et insupportable, tellement la bêtise prend le pas sur la raison. 

 La moindre phrase est scrutée, décortiquée, sortie de son contexte pour être reprise dans un autre. Le second degré n’existe plus. Les métaphores forment une vérité. L’imbécillité devient une référence tant le cynisme obscurcit la pensée. Les grands perdants de ce lamentable spectacle seront une fois encore les humanistes qui œuvrent pour une République juste et démocratique et qui perdent leur vie dans la sauvagerie. Face à ce désastre, la seule réponse que nous offrent les politiques au pouvoir, c’est encore une fois des interdits, un peu moins de liberté fondamentale et distillent la peur au lieu par exemple de créer de nouveaux postes d’enseignants, sous prétexte qu’ils ne servent pas à « relancer le pays ». Quand on est aussi crétin, il ne faut pas s’étonner que le pire advienne et que la monstruosité gagne du terrain. C'est la politique du simplisme et de l'émotivité et c'est la plus dangereuse. Et dire qu'on en a encore pour dix-huit mois, ça va être long.

 

What do you want to do ?

New mailCopy

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.