L'homme qui marche

Avec son nouveau chantier artistique, Christiane Véricel, et la compagnie Image Aiguë répondent de belle manière à une actualité qui favorise la peur et les replis identitaires parfois violents. En ouvrant le spectacle à l'intervention du public, cette militante de l'Education populaire va plus loin que la simple création artistique et se positionne au cœur de nos débats de société.

 

image-aigue © Nicolas Bertrand image-aigue © Nicolas Bertrand
L'homme qui marche. Trois mots juxtaposés qui possèdent en eux tout ce que notre espèce peut produire de meilleur comme de pire. L’actualité nous prouve chaque jour que cet homme marche sur la tête. Les métaphores que l’on peu en tirer sont innombrables. Ce sont trois mots qui composent également le nouveau chantier artistique imaginé par Christiane Véricel et sa compagnie Image Aiguë. Plus qu’un spectacle c’est en réalité un formidable moment d’intelligence. Une intelligence partagée qui répond de belle manière aux heures sombres que notre société subie. Par la parole, par le rire, le sourire et le débat devenu plus que nécessaire pendant cet état d’urgence.

De la marche de deux comédiens sur le plateau, la proposition artistique de Christiane Véricel se construit au fur et à mesure en un moment d’intervention du public. C’est pour cette raison qu’il est préférable de parler de chantier artistique plutôt que de spectacle.

 La séance oscille entre moments artistiques et conversations avec la salle. Chacun peut dire, réagir, imaginer ou suggérer ce que l’histoire va donner à voir. Chacun s’approprie cette brève histoire et s’identifie à ce quelle exprime dans le contexte que l’actualité commune. Les thèmes sont toujours les mêmes. La faim, le territoire et sa frontière, le pouvoir, la rivalité ou encore le partage. Or, ce qui pourraient n’être que des thèmes de débats ou de simples discussions deviennent, entre les mains de cette militante de l’Education Populaire, de véritables moments de poésie et de grâce, qui invitent à la prise de parole. Il n’y a pas de texte comme au théâtre plus conventionnel, tout juste des bribes de conversations entre les comédiens. L’énergie du clown est constante et à travers elle le rire gomme ce que les circonstances possèdent de plus tragique. C’est cette même énergie qui ouvre le chemin de la poésie du geste, du regard et de la musique.

 Tous les talents d’Image Aiguë et de sa directrice sont là. Savoir mettre sur un plateau des adultes et des enfants dont les origines et les cultures sont multiples avec des couleurs de peaux qui s’harmonisent. Les cœurs se mêlent, les sourires s’entrelacent, les corps se frôlent ou se bousculent. L’acrobatie n’est pas loin. Elle est suggérée. Le rire, le sourire et la bonne humeur sont toujours présents.

Passer les frontières et affronter un pouvoir autoritaire, pour une seule raison toujours la même. Vivre, ou plutôt survivre ! Et à travers elle, gagner son pain, le partager, ou pas… Croiser l’autre, cet étranger bizarre sur le même chemin sinueux. Observer l’autre, cet humain inconnu qui pourrait nous faire peur, sans véritablement de raison.

 A travers cette expérimentation, et le forum « une âme pour l’Europe » Christiane Véricel et Nicolas Bertrand - tous deux co-directeurs de la compagnie Image Aiguë - démontrent que les artistes doivent prendre leur place dans la gestion de la cité, dans l’organisation de la société. Ils doivent participer en allant au plus près du peuple. Dans les quartiers, dans d’autres structures que les théâtres, sans pour autant les ignorer.

Les artistes du spectacle vivant ont certes besoin de lieux adaptés, mais ils peuvent aussi s’imaginer dans le plus simple appareil urbain. « Comment soigner les âmes si l’on ne sonde pas les plaies ? » demandait Victor Hugo. Les terribles évènements de janvier et du 13 Novembre dernier  auront au moins eu ce mérite. Nous faire toucher du doigt que si une partie de la population se sent méprisée, ou simplement ignorée par les acteurs culturels ou éducatifs, - théoriquement la catégorie humaine la plus partageuse des émotions ou des idées -, de redoutables retours de bâtons sont à craindre.

L’obligation de l’immédiateté permanente de notre société si moderne ramène les êtres humains à leur état primitif. Le regard mal compris ou mal interprété devient rapidement source de crime. L’émotivité des circonstances de l’actualité prédomine sur l’intelligence. On légifère sur l’émotion. Le peuple se réveille pourtant et réclame du débat et de l’intelligence quand les dirigeants montrent les muscles, dans un élan patriotique certes nécessaire mais qui doit s’appuyer toujours sur la démocratie.

Ainsi la société marche sur un fil fragile, qui pourrait rompre à chaque instant sous l’épreuve de la surcharge des émotions. Le danger de l’actualité immédiate démontre qu’un évènement chasse l’autre, dans un temps de plus en plus raccourcis sans que rien ne soit un minimum analysé. En revenant à la simplicité du moment, à l’apprentissage de ce que le spectateur observe la Compagnie Image Aiguë revient à l’essentiel de la conscience humaine. « L’homme qui marche » est alors un moment d’échange respectueux et salutaire. Les discussions et les débats qui s’enchaînent font la preuve qu’un peuple cultivé répond aux sollicitations qui lui sont proposées. L’Education Populaire est l’élément indispensable qui réuni les individus au-delà des besoins primaires. Christiane Véricel et son équipe l’on bien compris depuis près de trente ans. C’est cette infatigable constance qui permet à des enfants, des jeunes et des adultes de se révéler et à leur tour de propager de la réflexion. L’homme qui marche sera à voir le 28 novembre prochain à 13h30 au Goethe Institut de Lyon.

 

 

 

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