Pauvre de nous !

La semaine qui vient de s’achever a été le théâtre de toutes les absurdités et colères humaines qui nous conduiront vers la catastrophe . Le peuple souffre, consomme sans retenue et montre sa capacité de réaction parfois responsable et d'autres fois monstrueuses. Les choses doivent changer. En sommes nous simplement capable ?

C’est juste le lendemain d’une émission politique plutôt intéressante à la télévision et dans laquelle la préoccupation environnementale était le sujet principal, que tout ce qui a put être dit, suggérer, avec tristesse, avec urgence, avec véhémence parfois et alarme a été balayé. Le « Black Friday » est arrivé avec sonnets et trompettes. Tous les médias s’en sont donnés à cœur-joie. Des affiches, des e-mails, (je préfère courriels), des publicités sur internet, en ville sur les panneaux Decaux, dans les magasins bien-sûr. Ce « Black Friday » venu tout droit des USA eu raison en un instant du cri d’alarme et du coup il faut bien l’admettre, du désarrois de Nicolas Hulot et de nous-même - sorte de minorité des citoyens conscients. Oui ce fut un vendredi noir et le samedi qui suivit le fut tout autant. La ruée avide et stupide vers les magasins, les centres commerciaux, vers tout ce qui brille aura certainement marquée son emprunte carbone de façon irrémédiable. Et nous en sommes tous responsables. Pauvre et misérable humanité ! Pauvre de nous !

Ce « nous » devrait pourtant concerner chaque citoyen, quelque soit sa condition, sa classe sociale, son âge. Un « nous » qui n’est que le pronom personnel d’un grand collectif humain.

 Cette sombre connerie de « Black Friday » venue des Etats Unis d’Amérique - une parmi tant d’autres - et qui transforme les cerveaux en liquide opaque, dans lequel les citoyens semblent faire de l’apnée, n’a d’intérêt que la surconsommation futile et imbécile, qui une fois encore, en un instant, enrichira quelques êtres pendant que d’autres se seront rassasiés d’objets futiles.

 Avec cette chose, le « nous » disparaît et le peuple se transforme en populace. C’est cette même semaine que l’un des plus gros capitaliste de la planète se fait prendre les doigts dans le pot de confiture. Comme si l’avidité minable de ce petit homme ne pouvait avoir de limite. On parle de millions d’euros de salaire alors que les ouvriers dans ses usines ont du mal à joindre les deux bouts de leur existence, mais lui en veut toujours plus, encore et encore. Dans quel but ? Pour quoi faire ? Seul un psychiatre pourrait y répondre. La vrai question qui importe le pays en cette sinistre semaine c’est le fameux « pouvoir d’achat ». Un terme intéressant si l’on y réfléchi un instant. Comme si nos moyens de vie, de survie, de subsistance, comme si le fruit du travail, souvent difficile, qui occupe la plus grande partie de notre existence, soit un peu moins de huit heures par jour – une existence qui n’a plus de sens lorsqu’il faut courir dès le matin pour déposer les enfants chez la nounou, aller à la crèche, à l’école, au collège, au lycée, aller ensuite travailler, en passant par les bouchons, se faire engueuler par des chefs et des sous-chefs, revenir chercher les enfants, les laver, les nourrir, les coucher et s’endormir enfin, devant la télévision ou au mieux avec un bouquin, avant que le cycle ne recommence avec sont lot de stress et de factures ; comme si le salaire que nous percevons pour un travail que nous avons du mal à trouver n’avait de ressort que dans le pouvoir de l’achat et de consommer. « On mange, on boit, toujours la foule, plus personne. Les âmes sont un sol aride où le pied sonne » a écrit Victor Hugo dans la légende des siècles. Ainsi nous ne serions présents sur cette terre que dans ce seul but de consommer et de consumer notre environnement pendant que notre esprit se vide ? C’est en tout cas ce que ce terme de « pouvoir d’achat » nous donne à percevoir. L’avidité de quelques-uns aura raison de la majorité devenue imbécile ? C’est impensable !

 Le mouvement des gilets jaunes doit nous alerter, non pas sur ce qu’ils réclament ; « vivre mieux », sans que l’on sache très bien ce qu’il y a derrière, mais plutôt sur la disparition de toute idée collective. Les gilets jaunes sont un peuple de travailleurs dont les frustrations s’expriment avec une colère immense. Une colère sourde, faite d’incompréhensions et de méconnaissances d’un système solidaire qui ne cesse de subir les assauts du capitalisme et devant lequel les forces de gauche et le syndicalisme se montrent incapable de réaction. D'où le discrédit. Qui sont-ils ces gilets jaunes ? C'est le peuple ! Ce sont des auto-entrepreneurs, des artisans, des commerçants ou des petits patrons et des salariés-es sans reconnaissance ni soutiens, qui tous, tentent de survivre par leurs propres moyens et qui n’ont de richesse que leur force de travail. Ils mélangent tout, les cotisations sociales avec les impôts et les taxes du carburant, ne font pas de différence entre cotisations et impôts. Tout cela pour eux ne sont que des choses à payer à l’Etat. Ils ne font pas différence entre l’Etat, les organismes sociaux et tout ce qui ponctionne les maigres revenus sur un bulletin de salaires ou une facture. Ils ne sont pas à blâmer, car beaucoup de salariés-es se fourvoient également bien malgré eux. Ils ne peuvent pas faire cette différence puisque tout cet argent qu’il faut payer est à eux. Un revenu puisé dans le travail de chaque jour. Ils ont la haine des syndicats, ne comprenant pas d’où ils viennent, ni à quoi ils servent et pensent que tous les syndicalistes ou les politiques sont des corrompus et des profiteurs.

Ces gilets jaunes sont autant d’individus que la République a laissé de côté et qui aujourd’hui témoignent d’une absence totale d’accompagnement social et éducatif. La récupération par les organisations d’extrême droite est facile. Du coup tout le monde veut y participer ou tenter de récupérer pour ne pas laisser les fachos s’immiscer et l’on assiste aux vidéos montées de toute pièce pour faire genre nous y sommes et nous comprenons. Pathétique ! Cette idée contestataire et jaune est née sur l’immatériel Facebook et n’a d’autre ressort que l’intérêt individuel de tous ceux qui se sont crus pour eux-mêmes, l’espace d’un bref instant, en droit de revendiquer leur ras-le-bol et exigent de vivre mieux. C’est légitime, c’est juste et c’est vrai, mais cela reste qu’une somme d’individus aux besoins simples et individuels. Une somme d’individus ne fait pas un collectif et le malheur reste qu’en l’absence de structure ayant une capacité d’organisation suffisante pour prendre en charge une forme de manifestation, c’est un immense foutoir pas sympathique du tout qui a provoqué deux morts et plus de 500 blessés.

 Qu’auraient dit les médias et les politiques de tous bords si un mouvement syndical s’était terminé de la sorte ? Ce lamentable résultat est de la responsabilité des gouvernements et classes politiques qui depuis plus de vingt ans n’ont eu de cesse de dénigrer et mépriser les organisations syndicales et les associations dans des formes de concertations ou négociations qui n’en étaient pas. Ce résultat vient également de la responsabilité des organisations syndicales, qui ne forment plus correctement leurs militants, qui ont rompu avec l’idée d’un syndicalisme politisé, dans le sens de la culture politique participant à façonner la société. Des organisations syndicales qui ne brillent pas par leur transparence et semblent être totalement déconnectées de la vie quotidienne du peuple et même de leurs propres militants. Le discrédit s’est imposé et c’est très regrettable. Seul la sauvegarde de l’emploi est la maxime dans le monde syndical ! Tout est revendiqué au nom de l’emploi. L’emploi pour quoi faire ? Mais pour mieux consommer voyons !

 Le capitalisme a réussi ce tout de force de rassembler ceux qui auraient dû être les plus marxistes aux côtés de ceux qui exploitent. Et presque tout le monde trouve cela normal. L’exemple de l’automobile est sans doute le plus frappant, car il réussi à mettre dans le même cercle de conscience, le patron d’industrie qui profite, l’ouvrier qui a besoin de son emploi, le syndicaliste qui milite pour l’emploi du second et le gilet jaune qui a besoin d’un véhicule pour travailler, se déplacer, consommer lors du « Black Friday » et plus généralement chaque week-end. Et tout ce petit monde est bien à sa place et patauge dans une société de la médiocrité et du mauvais goût, que nous avons façonnée depuis plusieurs décennies et qui a fait de l’automobile la dépendance du peuple. La bagnole ! Cette boite à quatre roues est le réceptacle de nos identités sociales et cristallise toutes les frustrations et la bêtise humaine. Toute nos vies sont conditionnées dans ces tas de ferrailles.

Faire une société est autre chose. C’est ce que Nicolas Hulot a tenté d’exprimer, jeudi soir. Il faut le saluer, pour cela. Le problème n’est pas ici de savoir d’où vient-il, ni ce qu’il a fait, mais de regarder ce qu’il propose et le constat qu’il pointe. 

La vérité c’est que notre société s’enfonce de plus en plus et dans un mouvement accéléré vers les abîmes de la décadence. Au bout du chemin ce sera les guerres, la destruction de la planète et la fin de notre espèce. Il est urgent de réagir et pas seulement à titre individuel, si nous voulons sauver nos enfants et tout ce qui peut l’être. La politique entière doit être tournée vers le changement pour un meilleur environnement et avec cela une certaine radicalité et sans compromission, tout en éduquant les plus fragiles d’entre nous - les gilets jaunes par exemple. L’automobile n’a plus d’avenir. Le transport des marchandises nécessaires à la vie doit être repensé. Pour quelle raison, dans ce pays traversés par des millions de camions en transit, le train n’a pas été adopté comme la solution obligatoire du transport des marchandises ? Pour quelle raison le transport collectif de qualité et public n’est pas un service gratuit sur l’ensemble du territoire ? Pour quelle raison faudrait-il acheter des véhicules de plus en plus subventionnés, mais pas totalement pour que le recours au crédit bancaire reste obligatoire ? Une seule réponse à tout cela. L’avidité de quelques-uns ! Voilà pour le transport, le pire c’est que nous pourrions poser les mêmes idées sur d’autres sujets. La santé, l'énergie, la culture, les loisirs et même l’éducation n’y échappent pas.

 L’idée démocratique toute seule ne suffit plus, les citoyens ne votent plus, car cette démocratie perd du temps et une fois encore ne fonctionne que sur l’avidité du pouvoir de certains. La corruption et le lobbying détruisent la République de l’intérieur et nous sommes impuissants, silencieux et donc complices. Il faut trouver autre chose, et faire plier ce capitalisme de plus en plus débridé et soutenu par tous nos Gouvernements depuis 1983. Avec la naissance de l’industrie au XIXème siècle est née l’idée de la dictature prolétarienne. Ce chemin brutal dans d’autres pays a conduit les peuples vers l’absence de liberté, interdit la spiritualité, développé le productivisme, et accéléré la destruction de la planète. C’était une mauvaise route qui n’a finalement aboutie qu’à la chute du système communiste et provoqué aujourd’hui des sociétés encore pires,  dans lesquelles l’empathie nécessaire à l’humanité n’existe plus. Résultat, la guerre et les haines ressortent avec plus de forces.

Plus que d’écologie, il s’agit aujourd’hui de protéger les êtres humains et les environnements, les écosystèmes, les biodiversités et de restaurer la préservation et l’éducation de la science des sols, comme le préconisent Lydia et Claude Bourguignon. Faire plier le capitalisme pour parvenir à protéger notre patrimoine naturel et environnemental et du coup notre vie, devra nécessairement passer par les interdits et les obligations. Ces solutions radicales sont solubles dans une démocratie aménagée et protectrices des fondamentaux, à commencer par la préservation de l’espèce humaine et de son environnement. Tout ce qui met en danger ces fondamentaux met en danger la démocratie elle même.

 L’idée de « décarbonner » la société ou de renoncer aux énergies fossiles est une belle idée, mais elle devra se faire par le rapport de force et contre un système capitaliste arque bouté sur la rentabilité immédiate. Alors oui, pour nous protéger les pouvoirs politiques devront obliger les camions à prendre les trains une fois le système ferroviaire déployé et revenu dans le service public. Oui, il faudra rendre les transports en commun gratuits partout et interdire la circulation d’engins polluants dans les villes. Oui, il faudra rendre les centres villes aux piétons et aux transports doux. Oui, il faudra imposer partout des systèmes relais pour limiter l’utilisation des automobiles. Oui, il faudra limiter le nombre de véhicules dans les familles et obliger les banques à prêter des crédits sans gagner d’argent. Oui, nous devrons renoncer au tourisme de masse dans les immenses paquebots destructeurs de mers, d’océans et de patrimoines historiques. Oui il faudra taxer fortement le kérosène et limiter les grands voyages en avion. Notre confort ne peux être le même et il doit être réduit. Il n’y a pas d’autre solution. La décroissance de certains pans de la société est une nécessité et doit forcément s’accompagner de dispositif de protection sociale si l’on veut que le peuple y contribue généreusement. Si l’heure est grave et les changements climatiques irréversibles, la négociation n’est plus possible et seule la radicalité environnementale est légitime.

Une seule question reste. En sommes-nous capables collectivement ? Pas si sûr, tant que les forces de gauche et syndicales ne sont pas prêtes à s’unir sur quelques fondamentaux. Les égos surdimensionnés prennent toute la place. Même le parti communiste s’agrippe à la candidature d’une future présidentielle alors qu’il a toujours été contre la cinquième République. Pour quoi faire ? Pour continuer à exister ? Chacun y va de sa petite paroisse avec son petit drapeau. C’est ridicule et minable, le temps perdu ne se rattrape pas. L’homme providentiel est dangereux, seul le collectif peut être porteur d’utopie, mais il ne peut se développer sous cette surcharge d’imbécilités. « La démocratie - pont nouveau de la civilisation - subie en ce moment l’épreuve redoutable de la surcharge. La démocratie prouve sa solidité par toutes les absurdités que l’on entasse sur elle, sans l’ébranler. Il faut qu’elle résiste à tout ce qu’il plaît aux gens de mettre dessus. Aujourd’hui on tente de lui faire porter le despotisme ! » Toujours Victor Hugo mais dans "Shakespeare". L’écologie n’est pas compatible avec le capitalisme et la démocratie a des limites. Pour la préserver il faut savoir la recadrer et s’appuyer sur sa force éducatrice.

Toutes nos protections sociales volent en éclat pendant que notre environnement se détruit. Il est grand temps de réconcilier les deux et de jeter les appareils obsolètes que sont devenus les partis politiques et leurs permanents. Une réflexion commune doit émerger, sans visée électorale, sans ambition de pouvoir mais uniquement dans le but de sortir quelques idées de solidarité et de bon sens qui seront soumises au peuple. Tout cela s’appelle une nouvelle offre politique, dans laquelle l'environnement devra être au centre de toutes nos préoccupations, comme la liberté et l'égalité ont été au centre de la construction de notre modèle passé. Manifestement la fraternité et la solidarité ont été laissé de côté. Il serait bon de se réveiller.

 

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