La fabrique du climatonégationnisme

Malgré les alertes publiées par les scientifiques et les ONGe, nous sommes collectivement incapables de prendre les décisions nécessaires pour enrayer notre destruction de notre milieu. Si les politiques et les entreprises défendent leurs propres intérêts plutôt que ceux de leurs enfants, le système médiatique demeure incompatible avec la sensibilisation nécessaire.

Détourné à son compte par Emmanuel Macron au sujet du réchauffement climatique, le slogan “Make our Planet Great Again” a fait grand bruit. Plus que l’écho d’une ferme intention politique d’ancrer l’environnement au cœur des préoccupations du pouvoir, le Président français a souhaité prendre le contre-pied de l’obscurantisme climatique incarné par Donald Trump. Bien que l’initiative soit louable et qu’il soit nécessaire de soutenir la recherche au sujet des bouleversements climatiques, l’opération oublie de très nombreux pans des sciences environnementales, et surtout, laisse penser que nous sommes en capacité de revenir à un état climatique jugé “formidable”. Cette proposition soulève plusieurs degrés d’appréciation des enjeux environnementaux, laisse planer l’espoir de solutions, et ainsi n’attaque en rien la racine du problème : l’idée même de développement. Malgré les éléments avancés et observés, tant par les scientifiques que par les associations écologistes, nous ne manifestons pas collectivement notre sensibilité aux enjeux, et n’appréhendons pas les relations de causalité qui entraînent la dégradation de notre milieu. Malheureusement, les médias d’informations généralistes, préoccupés par leur pérennité, ne peuvent ni apprécier publiquement les limites de notre modèle, ni soutenir une démarche décroissante et résiliente, qui irait à l’encontre des intérêts de leurs propriétaires, de leurs rédactions, et des enseignes qui y font leurs annonces.

LE DÉNI FACE AUX LIMITES

Défendus à voix haute par les entreprises, les militants ou les gouvernements, les intérêts particuliers des différents acteurs sociaux dissimulent les hautes falaises qui entourent notre modèle de société et sa destruction du milieu. Au sujet de la crise écologique, « nous sommes, selon le psychothérapeute Serge Vidal, dans la phase du déni, c’est-à-dire le refus d’accepter la réalité et toutes les conséquences d’une perte imminente ». Le déni, selon le modèle d’approche comportementale théorisé par Elisabeth Kübler-Ross, est la première étape par laquelle passe tout individu, avant de faire son deuil. Oui, notre société consommatrice de ressources, destructrice de biotopes pluri-millénaires, et motrice de l’anéantissement de la biodiversité érode tant son environnement qu’elle est vouée à sa perte. Nous franchissons les limites du système-Terre, sans tenter, pour l’instant, la moindre inflexion de cette macabre dynamique. Nous devons en faire le deuil plutôt que de tenter vainement et à tout prix de s’accrocher à notre modèle productiviste.

Les initiatives promptes à concilier développement économique et préservation environnementale sont au mieux des mirages, au pire des constructions à même de défendre les intérêts des plus riches, comme l’a montré le journaliste Fabrice Nicolino. Au-delà de l’emploi d’un vocabulaire volontariste de la part de certains gouvernements, qui a pu laisser penser que l'écologie était devenue une priorité, plusieurs dénis sur la situation écologique coexistent. Ce qu’on appelle le climatonégationnisme est l’idée la plus médiatisée et la plus sournoise. Mais parmi les conscient·e·s de l’impact qu’aurait un réchauffement de plusieurs degrés sur nos vies, nombreux sont celles et ceux qui, dans les gouvernements, dans les directions d’entreprises et sur les plateaux télé, ne réalisent pas, ou feignent d’ignorer, les causalités et les incidences des bouleversements du milieu en cours.

SCEPTICISME OU NÉGATIONNISME ?

Au moment des premières recherches en climatologie, il était légitime de douter des résultats laissant penser qu’un réchauffement était en cours. La science, sceptique par essence, s’enrichit des expériences, des observations, et des connaissances dans différents domaines. Surtout, plus qu’une étude marquante, c’est un ensemble de faisceaux de différentes origines décrivant un phénomène qui permet d’apprécier sa réalité. Toute découverte scientifique nécessite donc confirmation. Selon ce principe, dès les années 1980, les recherches semblaient indiquer l’existence d’un réchauffement climatique. Au fil des études, - d’organes scientifiques différents, et dans plusieurs spécialités -, la réalité de cette évolution s’est imposée, puisqu’aujourd’hui, 97% des travaux de recherche confirment ce dérèglement. Le scepticisme, au gré des intérêts de ses défenseurs, s’est donc progressivement transformé en négationnisme scientifique. Les interventions de scientifiques a priori très sérieux, mais ouvertement négationnistes, comme Vincent Courtillot, permettent donc de générer du scepticisme quant aux éléments exposés par leurs contradicteurs très majoritaires. Ce doute instillé, acceptable autrefois, devient dangereux pour la société dans son ensemble, car il permet de préserver les schémas d’hier, et empêche le profond labour nécessaire à une mitigation du phénomène. Toujours stimulé par une campagne efficace des milieux économique et énergétique, le doute amène des évolutions politiques trop superficielles. Bien aidé par quelques figures de proue comme Donald Trump, mais aussi par un lobby bien organisé, le climatonégationnisme continue d’infuser dans la société comme s’il s’agissait d’une idée comme une autre.

LOBBIES ET COMMUNICATION

Les majors pétrolières, bien au fait des effets de l’adjonction de gaz à effet de serre dans l’atmosphère depuis plusieurs décennies, ont toujours tendance à se référer à des scenarii datés donc obsolètes pour aborder le problème du réchauffement climatique. Plusieurs phases peuvent être identifiées pour analyser la communication de ces entreprises. Premièrement, elles ont longtemps financé des organes de propagande climatonégationniste comme l’institut Heartland, qui ont bénéficié d’une large couverture médiatique. Depuis une dizaine d’années, elles souhaitent mettre en cause d’autres éléments, souvent sans fondement, que les seules émissions anthropiques, comme le positionnement terrestre par rapport au soleil. Comble de leur cynisme, elles ont été jusqu’à clamer que s’il venait à y avoir trop de glace en Arctique, cela nuirait aux ours polaires, et que donc ce réchauffement serait positif ! Désormais, les climatonégationnistes, visiblement convertis à l’idée qu’un dérèglement global est en cours, utilisent la géo-ingénierie pour tenter de montrer que nous réussirons à le mitiger, voire à l’annuler, à l’aide de technologies et de techniques qui n’ont jamais été testées, et qui n’ont aucune valeur scientifique.

Dans ces enjeux de communication, les mots employés sont centraux. La linguiste Sylvia Jaworska relève comment l’expression “changement climatique” a été employée bien plus souvent que “réchauffement climatique” dans les travaux des grandes entreprises pétrolières. Bien souvent, cette différence se retrouve dans les articles de presse, et a pour effet de minorer la réalité auprès du grand public.

L'INCAPACITÉ À CORRÉLER

Une très riche étude publiée par Media Matters nous permet de mieux envisager la couverture médiatique du réchauffement climatique aux États-Unis. En 2017, les rares fois où ce phénomène a été abordé dans les principaux médias télévisuels, il s’agissait de relayer et de débattre des propos polémiques de Donald Trump. Plutôt que d’envisager la responsabilité de notre macro-système, ou de constater tant les bienfaits que les méfaits de tel ou tel choix sociétal. Les événements météorologiques extrêmes de l’année dernière, pourtant nombreux en Amérique du Nord, n’ont presque jamais été corrélés avec le dérèglement climatique. Les causalités ne sont pas suffisamment analysées par les principales chaînes de télévision, et l’écho donné à la lutte contre le réchauffement climatique est inexistant. Même la “grande marche pour le climat”, ayant rassemblé une foule inédite à Washington D.C., n’a pas été relayée par les très populaires émissions du dimanche états-uniennes. Si l’on s’informe via les journaux télévisés dominants aux États-Unis, les propos de Donald Trump sont la seule chose importante à retenir au sujet réchauffement climatique, et aucune mobilisation publique ne cherche à lutter contre ce danger. La journaliste Rebecca Leber a démontré que relayer les propos polémiques de Trump a rendu, et rend encore son discours plus populaire.

De ce point de vue, si l’on considère les médias comme une source d’informations fiable, alors les plus puissants omettent le problème en relayant les frasques de Trump, plutôt que les connaissances progressivement acquises par la communauté scientifique. Entre la problématique globale, et les projets climaticides locaux, le lien n’est pas toujours mis en évidence. Ainsi, ne pas faire le lien entre des projets de pipelines comme Keystone XL et le réchauffement climatique global est au mieux un oubli coupable, au pire une causalité dissimulée.

Les contextes locaux peuvent être importants dans la perception du dérèglement climatique. De fortes disparités existent au Canada où la logique est la suivante : “dis-moi d’où tu viens et je te dirais ce que tu penses”. Ainsi, les Québecois sont plutôt convaincus du rôle de nos sociétés dans le réchauffement climatique, alors que les habitants des autres régions sont au mieux sceptiques, au pire dans le déni.

UN VENT FROID VENU DE L’EST ?

En Europe, bien que la conscientisation gagne du terrain, l’épisode de froid du mois de février a été le théâtre du même déni. La fake news du “Beast from the East”, ce courant d’air glacial supposément venu de Russie, n’est en réalité qu’une conséquence du dérèglement climatique comme nous l’explique le consultant scientifique Robert McSweeney.

Les médias francophones ne sont pas en reste. Une sorte de schizophrénie s’est emparée des rédactions au sujet du réchauffement climatique. D’un côté on vilipende ou on moque Trump pour ses déclarations négationnistes sur le sujet. De l’autre, on se gargarise du retour de la croissance, alors qu’elle est précisément la cause de ce déséquilibre environnemental. Le développement économique nécessite de l’énergie, qui n’est jamais propre. Au sein d’une rédaction cohérente, on ne peut pas à la fois prétendre “défendre le climat”, et se réjouir du rebond économique forcément consommateur d’énergie, ce sont deux idées antagonistes. Prenons l’exemple du journal français généraliste de référence : Le Monde. On s'y inquiètera des migrations liées aux changements climatiques, puis on se rassurera car les frontières agricoles évolueront ; aussi, on ne se rendra pas compte que l’euphorie économique de nombreuses entreprises est directement liée à la consommation d’énergie et de ressources à travers le monde, et donc, à notre atteinte vis-à-vis de notre environnement. Pour le sociologue Jean-Baptiste Comby : “si la question du climat occupe une place de plus en plus importante dans le débat médiatique au cours des années 2000, la présentation qui en est faite connaît une torsion significative : l’accent est mis sur les conséquences de l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, beaucoup moins sur ses causes”.

LE TRAIN CLIMATIQUE PEUT EN CACHER UN AUTRE

Le réchauffement climatique n’est pas le seul sujet environnemental important. La sixième extinction de masse, - le déclin brutal de la biodiversité, d’origine anthropique -, est un phénomène bien documenté par les biologistes, inquiétant à plus d’un titre, et qui pourtant, ne fait que rarement la une des journaux. Cette étude québécoise nous permet de mieux envisager cette inégalité de traitement. Certaines années, le dérèglement climatique est huit fois plus abordé que les atteintes à la biodiversité. La question climatique est mise au premier plan de la préoccupation environnementale depuis 1988 par le GIEC, l’organe onusien consacré à la synthèse scientifique et à la communication autour du réchauffement climatique. Celui-ci bénéficie d’une couverture médiatique assez large. Alors que l’IPBES, son alter ego dédié à la biodiversité, est beaucoup plus jeune et rayonne moins sur les ondes. Autre raison invoquée par ces chercheurses : le débat, parfois houleux, entre climatonégationnistes et climatologues, a permis dès les années 1990 de médiatiser la question du réchauffement climatique. Il n’existe pas de conflit de ce type pour la biodiversité. Or, ces tensions sont vectrices d’audience et donc de temps d’antenne. Un consensus trop marqué au sujet de la disparition du vivant - bien que le dérèglement climatique bénéficie désormais d’un tel consensus, une fois les négationnistes marginalisés - n’est pas porteur aux yeux des rédactions et de leurs directions.

Même si les études scientifiques et les alertes des ONGe se multiplient pour informer de l’effondrement du vivant, l’analyse des recherches sur Google montre que l’intérêt du public pour ce sujet n’évolue pas. La biodiversité est perçue comme un élément esthétique, pas comme un maillon de la chaîne de fonctionnement de notre milieu. De nombreux lieux communs régissent nos références collectives, parmi lesquels : les spectres de la croissance économique, l’émancipation grâce au travail, la supériorité de la démocratie sur toutes les autres formes d’organisation… Pour autant, la pensée écologiste n’a toujours pas réussi à faire infuser les impératifs climatique et biodiversitaire au sein de l’opinion publique. Du moins, ce n’est en rien un concept prédominant, et l’écologie arrive, selon l’INSEE, très loin parmi les sujets de préoccupation des Français ; l’environnement de façon générale n’est pas un thème qui mobilise les électeurs. La Suède se démarque sur ce plan, car le réchauffement climatique y est la préoccupation principale.

LE DÉBAT COINCÉ ENTRE CROYANCE, PERSUASION ET CONNAISSANCE

La conscience collective des atteintes à l'environnement est défaillante. Certaines croyances, qui sont souvent plus efficaces que l’exposition des faits scientifiques, continuent de se répandre efficacement. Il est, par exemple, largement admis que le déploiement des énergies renouvelables permettrait de lutter contre les changements climatiques en France, alors qu’il n’en est rien puisque la production de notre électricité est très largement décarbonée. Autre croyance bien répandue mais scientifiquement démontée : l’idée selon laquelle les parcs naturels permettraient de sanctuariser et de protéger l’environnement. Par opposition, le lien étroit entre notre développement et la dégradation du milieu, bien qu’avéré, n’intègre toujours pas l’imaginaire collectif. Il a fallu plusieurs décennies pour que la réalité du réchauffement climatique soit communément admise en Europe, combien de temps faudra-t-il pour que la cause majeure de ce phénomène émerge ?

L’arène médiatique amène souvent un raisonnement binaire pour savoir “qui a raison”. Les débatteurs, qui ont pour certains la fâcheuse tendance à volontairement exagérer leur position afin d’exister dans le paysage médiatique, participent bien souvent de cette caricature. Chacun choisit les données qui l’arrangent, et n’accorde que très peu d’importance aux propos de son contradicteur. Malheureusement, quand l’on évoque le dérèglement climatique ou la sixième extinction de masse, il n’est plus nécessaire d’avoir un débat sur la réalité des phénomènes. Il serait plus juste d’en cibler et d’en hiérarchiser les causes précises, ainsi que d’évaluer l’impact global sur nos sociétés à court, moyen, et long termes.

C’est bien là tout l’enjeu des bouleversements environnementaux : passer de la croyance que le développement est notre seul salut, à l’assurance que ce développement est notre réelle menace. Passer de l’inaction quotidienne et organisée, à l’action globale, acceptée et intégrée. S’affranchir des débats inutiles sur la réalité du phénomène pour réfléchir aux causes et envisager un modèle global pour demain.

IL N’Y A PAS D’ÂGE POUR DEVENIR SCEPTIQUE

Puisque le débat est institué dans la société, du repas familial jusqu’aux plateaux de télévision, il a logiquement fait son apparition à l’école. Afin d’apprendre à nos chères têtes blondes qu’une situation n’est jamais blanche ou noire, mais que la vérité se situe dans un entre-deux raisonnable. Que les fascistes et les antifascistes sont les deux faces d’une même pièce. Que les climatonégationnistes et les militants écologistes sont les deux symptômes d’une même maladie. Certains manuels scolaires, sous couvert d’existence d’un débat, comme l’un paru chez Nathan, n’hésitent pas à relayer des points de vue ouvertement climatonégationnistes, plutôt que de s’en tenir au consensus des climatologues sur les origines du réchauffement climatique.

Pire, les sujets d’examen, mais surtout leurs corrigés, invitent des collégiens à énoncer des phrases comme : “la transition énergétique pour la croissance verte va permettre de pallier le manque de pétrole nécessaire aux activités humaines”. Quel enseignant de sciences sérieux peut bien énoncer une telle ineptie ? La croissance verte n’existe pas, et le renouvelable ne remplacera en rien le pétrole.

Un autre phénomène participe de cet aveuglement quant à la sixième extinction de masse, surtout chez les jeunes. Les documentaires, nombreux et parfois très bien réalisés, dont le discours tend à alerter d’une biodiversité en danger, sont par définition très chargés en images spectaculaires, en animaux nombreux et vigoureux. Ce paradoxe permet, selon la photographe Arefa Tehsin, de cultiver le doute des spectateurs quant à la réalité de cet anéantissement.

LA FABRIQUE DE L’INACTION

Dans des médias dominants, des points de vue paraissent pour tenter de susciter l’émotion et la volonté de changement. Pourtant, très majoritairement, l’idéologie solutionniste, qu’on peut également nommer techno-fondamentalisme, s’est emparée des médias de masse et propose, tantôt un pneu connecté miraculeux, tantôt un bateau qui ramassera pour nous nos déchets plastiques en mer.

Les concepts de développement durable et de transition écologique renforcent cette vision solutionniste. Selon le politologue Luc Semal, puisque d’autres modèles que le nôtre sont envisageables, il nous apparaît logique que ceux-ci vont émerger et nous sortir de l’ornière environnementale dans laquelle, pourtant, nous nous embourbons.

“Des solutions existent”, “nous pouvons agir individuellement, à notre échelle”. Un sondage Ipsos illustre cette persuasion quasi-générale de notre capacité à affronter le réchauffement climatique. Nous nous considérons comme aptes à rendre le monde meilleur, et de cette conception naît la fabrique de l’inaction.

Les Français pensent donc que des actions sont possibles, et que l’économie est le premier levier de changement. Ils considèrent d’ailleurs que les entreprises ne sont pas assez mobilisées, 77% d’entre-eux pensent que les grandes sociétés “peuvent agir de manière efficace”, ils attendent même qu’elles “innovent et permettent ainsi à leurs clients-consommateurs de s’adapter aux effets du changement climatique”. Il ne serait alors plus question de lutter contre le dérèglement, mais bien, de la part du secteur privé, d’offrir les solutions vertueuses et économiquement viables. Pourtant, les activités économiques menées par les grandes entreprises sont la cause principale du réchauffement climatique, comment l’économie pourrait devenir une solution ? L’État, dont le rôle essentiel est de faciliter l’activité économique, ne peut pas, lui non plus, être le moteur d’un bouleversement du paradigme occidental croissanciste. Les opérations de communication des gouvernements ne masquent pas leur insatiable volonté de développement.

La responsabilité des politiques dans l’émergence de ce modèle est engagée. Face à l’amphithéâtre de la prétendue représentation nationale, il serait trop réducteur de penser que la totalité de nos élu·e·s soit complètement aveugle devant cette problématique. La frange gauche de l’Assemblée est plus consciente du péril écologique, bien que ses desseins souvent croissancistes et productivistes vont à l’encontre des recommandations des scientifiques. Le climatonégationnisme apparaît progressivement, si l’on tourne le regard vers la droite. Même si l’écologie intégrale, une idéologie écologiste et catholique très inspirée du regard inquiet du Pape François, se développe dans les cercles de réflexion de la droite extrême.

EN FINIR AVEC LA MANIPULATION DE L’OPINION DE BERNAYS

Les événements extrêmes imputables au dérèglement climatique se déroulent souvent loin des centres de décision et des activités qui émettent le plus de gaz à effet de serre. Selon une étude de psychologie environnementale, il apparaît peu probable que la distance joue un rôle dans la mobilisation de l’opinion a posteriori. Que les sécheresses se déroulent sur un autre continent ou qu’un cyclone vienne dévaster le proche littoral, l’assimilation avec le dérèglement climatique n’est pas immédiate et de subtils signaux dans la manière d’informer le public peuvent changer la perception du phénomène et l’identification des causes. Dès lors, informer est une priorité, sans minorer, sans enjoliver, sans positiver, sans empirer.

Les publicitaires, de l’agro-alimentaire aux nouvelles technologies, ont réussi, depuis Edward Bernays, à faire évoluer les choix de vie de milliards de personnes ; nous sommes bien capables de promouvoir la sauvegarde de notre milieu afin d’assurer la survie de notre espèce, non ? Il apparaît dès lors nécessaire de passer de la fabrique du consentement théorisée par l'intellectuel Walter Lippmann, à une fabrique de l’adaptation, plus encline à être résiliente aux évolutions environnementales. Il est anti-avenir de consommer, de voyager loin, de produire plus. Même si la tentation construite du développement peut nous ronger.

George Marshall, l’auteur de Le syndrome de l’autruche, estime pour sa part que les références culturelles utilisées par les écologistes ne touchent pas suffisamment celles et ceux pour qui l'écologie n’est pas, a priori, un sujet d’intérêt de premier ordre. Les évolutions culturelles sont longues, populations et institutions n’ont pas la même résilience que la communauté scientifique face aux connaissances acquises et aux évolutions observées.

DES INTÉRÊTS CONTRADICTOIRES

Le journaliste Hervé Kempf considère l’écologie comme le “parent pauvre des médias dominants” parce qu’elle contreviendrait aux désirs de croissance, de développement et d’expansion largement répandus dans les lignes ou sur les ondes. Il se place là dans la contestation des principaux canaux d’informations actuels. Il y a en effet une concentration inédite de la propriété des médias d’audience nationale entre les mains de plusieurs grandes fortunes. Pourtant, ces médias ne sont pas des investissements a priori rentables, ils doivent être subventionnés par la force publique pour se maintenir à flot. Pourquoi alors ces grandes fortunes, très avisées et bien conseillées quand il s’agit de placer leur argent, choisissent-elles de s’établir dans le paysage médiatique ?

Cette question n’est que trop rarement posée, et la réponse n’est pas forcément agréable à lire. Serge Dassault disait qu’il avait pris possession du journal L’Express pour “exprimer son opinion”. Son projet n’était pas directement économique, mais bien idéologique, afin de faire entendre sa vision et de la transmettre. Car il n’a pas fallu attendre le scandale Cambridge Analytica pour constater une forme de manipulation des masses par les médias. La plupart des grands médias répond à un schéma précis : une vision de la société libérale, européiste, croissanciste, climatoconsciente mais pas prête à tout renier pour lutter contre le réchauffement climatique, à la fois compassionnelle vis-à-vis des réfugié·e·s et soucieuse de ne pas toutes et tous les accueillir. Il n’est pas question ici de crier au grand complot de l’affreux grand patron qui choisirait personnellement le ou la journaliste qui traitera de tel ou tel sujet en respectant scrupuleusement la ligne éditoriale définie. Simplement, les journalistes et les rédactions qui peuvent s’établir dans les titres dominants et évoluer au premier plan respectent les principes énoncés ci-dessus, et suivent, sans trop de méandres, le cours des intérêts de leur employeur.

Le projet de construction de l’aéroport de Notre-Dames-des-Landes a été l’un des débats publics les plus médiatisés de ces dernières années. Malheureusement, ces échanges ont été parcellaires, car de nombreux éléments accablants attestant de la défaillance d’intention et de réalisation du projet, n’ont été rendus publics qu’après la décision du gouvernement d’abandonner cette construction. Pourtant importants, ces paramètres n’ont pas été repris par les médias les plus consultés. Parfois, les causalités de certains phénomènes sont faussées ou les implications environnementales sont passées sous silence. C’est par exemple le cas pour les conflits ayant cours au Nigéria, où des tensions d’abord liées à la dégradation du milieu sont évoquées publiquement comme des conflits avant tout ethniques.

UN TUTEUR OU UN RELAIS ?

Certes, les médias ne dirigent pas l’opinion comme la hausse du taux de CO2 influence l’élévation globale de la température. Ceci dit, leur implication dans les débats de société ainsi que sur les préoccupations de l’audience est majeure. Le nier relève davantage de l’aveuglement, alors que l’élément souvent avancé par les médias consiste à relativiser leur influence, se considérant comme de simples journalistes. D’ailleurs, comme le dit si bien Christophe Barbier, le rôle d’un éditorialiste est d’être le “tuteur sur lequel le peuple peut s’élever”. Outre la bienveillance supposée de ce cours d’agronomie, il convient de s’interroger sur les sujets abordés par ces éditorialistes, et la vision du monde qu’ils peuvent exposer le matin à la radio, la journée sur les réseaux sociaux, et le soir à la télévision. Il convient aussi de réaliser qu’un sujet abordé dans un média, peu importe lequel, gagnera en importance selon le temps et l’espace qui lui sont consacrés. Les discours, les expressions, et les éclats permettent ainsi d’inonder les médias, et a fortiori, de gagner en légitimité. Ainsi, l’on peut penser que parler davantage des sévices irréversibles dégradant le milieu et leurs causes, pourrait sensibiliser et surtout concerner davantage nos sociétés. Avoir un suivi régulier des questions environnementales plutôt que le relais ponctuel d’une étude comme c’est fait la plupart du temps, à un moment où l’actualité jugée plus porteuse est moins dense. Car la priorité des grands médias est l’audience et la rentrée publicitaire qui s’en suit, pas la qualité de l’information, qui n’est, au mieux, qu’un moyen d’arriver au premier objectif. Pour preuve d’une ambigüité entre qualité de l’information et audience, la première chaîne d’informations en continu française se félicite ainsi publiquement d’avoir les parts de marché les plus importantes sur un hommage à un soldat tué, sans jamais se réjouir de la pertinence de leurs enquêtes.

COMPLEXIFIER ENCORE LE SYSTÈME OU LE RECOMPOSER ?

L’essor du droit environnemental est vu par certaines comme un moyen de renverser le paradigme croissanciste et de défendre les communs face aux assauts répétés de notre prédation de ressources et de notre artificialisation du milieu. Pourtant, l’édiction de règles environnementales ne prévaut, souvent, que dans le cadre national, et va à l’encontre des intérêts économiques jusqu’alors dominants. De nouvelles lois impliquent une complexification de notre système, et ne préfigurent, au mieux, qu’une tentative d’adaptation de notre modèle, en tentant de concilier les intérêts des uns et des autres. Tant la politique étatique que les médias grand public ne peuvent faire émerger de perspective globale résiliente, les changements ne pourront se faire qu’en-dehors des canaux et des schémas habituels. La préoccupation environnementale ne s’imposera pas sans nouveau rapport des sociétés avec le plus grand nombre, leurs conditions de vie, leurs aspirations. Toute richesse créée, demandant forcément de l’énergie, l’est aux dépens de quelque chose et/ou de quelqu’un, dans le temps et/ou dans l’espace. Ainsi, s’enrichir revient à porter atteinte au milieu et donc à amputer le monde de l’autre. La géophysicienne Sarah Myhre tente, avec détermination et ambition, d’expliquer comment ces éléments sont liés, et que seule une nouvelle vision globalisante de notre rapport au pouvoir et au monde peut nous permettre de surpasser la déprimante perspective d’un effondrement. Reconstruire au lieu de bricoler, recomposer au lieu de remixer. Il apparaît pour le moins paradoxal qu’à une époque que l’on prétend libre, nos dirigeants avancent qu’“il n’y a pas d’alternative”. Pourtant, même si complexes et par définition fourre-tout, des approches globalisantes d’analyse de nos sociétés existent. L’écoféminisme décrit par la philosophe Catherine Larrère, souhaite déconstruire et retourner les formes de domination que nos sociétés occidentales peuvent exercer tant sur l'environnement naturel que sur les femmes. Le mouvement des villes en transition initié par le permaculteur Rob Hopkins, tente de défendre une approche volontariste et collective pour rebâtir nos sociétés. Les approches porteuses d’espoir émergent, mais le supposé relais médiatique est a minima défaillant, et plus vraisemblablement opposé à ces nouvelles dynamiques.

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