Quand Le Monde fait parler les morts: la construction d'une "génération Bataclan"

Pour commencer la nouvelle année, le journal Le Monde a mis un point d’orgue à son recueil de « portraits » des victimes des attentats du 13 novembre, proposant une photo de groupe qui révèle toutes les ambigüités de sa démarche, pose plusieurs problèmes et finit par mettre fort mal à l’aise.

       Le premier problème est celui de la méthode. Le Monde explique avoir interrogé « leurs conjoints, parents, fratries ou, à défaut, amis proches ». C’est moi qui souligne. Que signifie cet "à défaut"? Des familles ont-elles refusé, et quelle fut dans ce cas lattitude du Monde? Car enfin il nest marqué nulle part que les portraits publiés aient été autorisés par qui que ce soit. Certains portraits sont si vagues quil est difficile dy voir autre chose quune broderie autour de quelques anecdotes recueillies au sortir des funérailles. Il eût été beau que Le Monde ouvre ses colonnes aux familles ayant souhaité s’exprimer, mais l’exhaustivité visée par le journal pervertit le témoignage en opération de communication. 

        Combien, dans ces conditions, de mots volés, de souvenirs recomposés selon les fantaisies des auteurs ? Quel degré d’abstraction dans ce qui s’est révélé, écrit le journal, « un portrait de groupe extraordinairement cohérent », et comment savoir si la cohérence tient au regard des journalistes plutôt qu’à la personnalité des victimes ? Le soupçon de manipulation serait moins aigu si la cohérence affichée par Le Monde ne correspondait pas, comme par hasard, à l’idéal-type de la France dont le quotidien du soir se fait, à longueur d’année, l’apologiste. Européisme, libéralisme et même l’éloge de la flexibilité affleurent tout au long de l’article. « Son espace, c’est l’Europe, puis le monde » -  une Europe symbolisée… par Easyjet. La crise ? Quelle crise ? Cette « sacrée bande de parisiens » n’est pas une génération surdiplômée condamnée aux stages et CDD mais une jeunesse qui« prend son temps, au gré des petits boulots, des rencontres et des diplômes ». Au charme bohème de la précarité succède tout naturellement, quand il est temps, une réussite qui ne dépend que de soi : il suffit, « un beau jour, de trouver sa voie et d’y réussir. »

      Dans le monde délicieusement ouvert des entreprises low cost et des petits boulots, qu’est-ce qui donne à la jeunesse sa joyeuse insouciance ? L’héritage évidemment, culturel et financier. Ainsi les jeunes de la « génération Bataclan » sont-ils « issus de classes moyennes. (…) De la mondialisation, ils ont fait un atout, tout en restant ancrés dans un solide lien familial et un mode de vie français, attirés par ces cafés et ces quartiers qui intègrent la modernité sans perdre la tradition. » Telle est l’homogénéité du groupe social présenté par Le Monde que lorsqu’on lit que la « génération Charlie » (c’est la même) a choisi Paris pour « sa culture, son art de vivre, d’aimer et de se mélanger », on finit par se demander avec qui ils se mélangent sinon avec eux-mêmes. La réponse recèle une telle énormité qu’on ose espérer qu’elle tient du lapsus : cette jeunesse fraternelle, nous dit Le Monde, n’est « ni la France du CAC 40, ni la France du bling-bling », mais pas non plus… « la France des banlieues rebelles ». 

      Il ne s’agit pas de contester l’analyse sociologique mais de s’étonner du prisme idéologique à travers lequel se dessine une classe moyenne heureusement mondialisée, qu’un gouffre sépare des pauvres comme des riches (bien qu’elle ait été « massacrée, un verre de champagne à la main »). La génération Bataclan est ainsi constituée en seule dépositaire de tout ce que la vie recèle de trésors : « la beauté, l’esthétique, la musique, l’art, le plaisir, la science, l’éducation, la diversité, la mixité, la tolérance, la liberté, l’égalité… et la fraternité. » Diversité, mais laquelle ? A ce degré d’homogénéité, la fraternité ne se réduit-elle  pas à l’entre-soi ?

      Je ne prétends nullement, avec ceux qui ont cru pouvoir mépriser du bout des lèvres les résistants des terrasses, critiquer les victimes. Je dis, en revanche, que bien qu’ayant (à peine) passé la quarantaine, j’ai bien des occasions de discuter avec les jeunes de cette génération que décrit Le Monde et je ne les reconnais pas dans le portrait qui en est fait. Qu’ils aient voyagé, qu’ils fassent, face aux galères professionnelles, de nécessité vertu, qu’ils aient les mêmes goûts (après tout ils allaient au même concert et dans les mêmes cafés), ne signifie nullement qu’ils se félicitent du monde comme il va. Je ne connais aucun trentenaire qui se fasse le héraut béat de la mondialisation heureuse ni des valeurs du terroir.

      Sans aucune précision quant à la méthode adoptée par le journal, sans savoir combien de familles consentirent à l’élaboration de ces portraits, ni si elles ont eu l’opportunité de les relire avant publication, sans autre source de confiance que l’autocongratulation de journalistes qui disent avoir été guidés par l’ « empathie », je ne peux trouver dans le portrait-robot proposé par Le Monde que celui de la génération rêvée d’un journal de centre-droit qui s’est acharné depuis six ans à déminer toute indignation sociale, à saper tout élan progressiste. Pour avoir suivi la couverture faite par Le Monde de la crise grecque, des risibles incidents d’Air France, de la loi Macron, et généralement de toutes les questions sociales, je ris de bon cœur quand ses journalistes se perçoivent comme « les spécialistes du négatif, les experts de la noirceur », et je ne m’étonne pas qu’ils projettent jusque sur les morts leur vision lénifiante d’une société sans conflits. Je ne m’étonne pas non plus, mais j’en suis choqué, de l’incroyable captation mémorielle qu’ose le journal dont l’équipe s’intronise comme rien moins que « les dépositaires d’une mémoire, la mémoire du 13 novembre. » 

      Le Monde aurait pu se faire le vecteur de témoignages. Il est regrettable qu’il se soit pernicieusement autorisé de ces témoignages pour se faire le promoteur d’une analyse politique des attentats du 13 novembre qui est bien loin d’ouvrir sur une France diverse et solidaire. Si les événements dramatiques ayant endeuillé la France peuvent délivrer des ressources symboliques pour la refonder, il faudra les chercher ailleurs.

 

 

 

 

           

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