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Billet de blog 2 sept. 2022

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Éloge de Sandrine Rousseau

Les polémiques récurrentes visant Sandrine Rousseau suscitent, à gauche, des critiques mêlant confusément questions stratégiques et questions de fond. Sur les deux plans, elles me semblent erronées.

Olivier Tonneau
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Les polémiques récurrentes visant Sandrine Rousseau suscitent toujours les mêmes critiques venant de la gauche : cette « bourgeoise hors sol » entêtée des lubies « woke » sur le genre ou la race tient des propos qui ne peuvent que heurter l’électorat populaire et le précipiter encore davantage dans les bras du Rassemblement National. Ces critiques mêlent confusément désaccords stratégiques et désaccords sur le fond. Sur les deux plans, elles me semblent erronées.

            Que reproche-t-on à Sandrine Rousseau ? Il y a ceux qui sont foncièrement opposés à sa théorisation des genres (fluides, subjectivement déterminés), du féminisme (le patriarcat étant une catégorie fondamentale de son analyse des structures de pouvoir), de la race (socialement construite mais puissamment structurante) et des comportements sociaux induits par ces facteurs, qu’il faudrait modifier (il faut « déconstruire » les hommes qui – c’est l’objet de la dernière polémique – mangent trop de viande). Je ne tenterai pas ici de rallier quiconque aux opinions de Rousseau. Il n’est cependant pas nécessaire d’être en tous points d’accord avec elle pour partager ses combats.  

           Les inégalités entre hommes et femmes, et la prévalence d’un imaginaire masculin oppressif me semblent relever de l’évidence et justifier la continuation du combat féministe. Je suis personnellement sceptique sur l’ontologie subjectiviste du genre, inquiet d’une approche du genre fondée exclusivement sur la conscience du sujet, qui évacue bien vite les facteurs inconscients, ce qui me semble une régression anthropologique majeure. Ca ne m’empêche pas d’être pour la reconnaissance des droits sociaux des minorités de genre. Il me semble que l’omniprésence dans le débat public de propos tendanciellement ou ouvertement racistes justifie l’usage de la notion de « race sociale » comme catégorie d’analyse, bien que je sache qu’elle se prête à des simplifications et des pétrifications contre lesquelles il faut être vigilant.

           J’ai donc probablement des désaccords ontologiques avec Sandrine Rousseau, mais ces désaccords n’empêchent pas de vastes convergences dans l’analyse des pratiques, analyse dont s’ensuit la nécessité de mener un combat culturel de grande envergure.

            Une fois posées les divergences et convergences sur le fond, vient la deuxième objection : ce combat culturel n’est-il pas contre-productif ? Ne risque-t-il pas d’aliéner les classes populaires et d’enfermer la gauche dans le périmètre étroit des jeunes urbains diplômés ? Sous sa forme la plus radicale, cette objection devient accusation : Sandrine Rousseau délaisserait la lutte de classe pour ne se concentrer que sur les sujets dits « sociétaux ». J’ai même lu sous la plume d’un analyste politique très bien informé et généralement nuancé que Sandrine Rousseau ne s’intéresserait qu’aux comportements individuels et dénierait donc toute importance aux facteurs structurels, ce qui ferait d’elle une héritière d’Ayn Rand !

            La façon la plus simple de répondre à cette accusation est de rappeler la vigueur avec laquelle, depuis le début de la présente mandature, Rousseau lie systématiquement politique écologique et politique sociale, martelant qu’il ne peut y avoir de sobriété sans réduction des inégalités, et que toute lutte contre le dérèglement climatique exige une mobilisation de l’Etat, auquel il revient de prendre à sa charge l’isolation des logements, la mise en place d’alternatives à la voiture, la bifurcation du modèle agricole, etc. Il suffit d’écouter Sandrine Rousseau pour constater que, loin de mettre l’accent sur les gestes individuels pour dédouaner l’Etat, elle donne systématiquement la priorité à l’effort étatique, appelant de ses vœux un genre de plan Marshall qui ne se conçoit qu’hors des dogmes économiques austéritaires et libéraux. Je crois que selon la définition a minima du socialisme qui domine aujourd’hui le champ politique, Rousseau peut être qualifiée, aussi légitimement que Mélenchon, d’éco-socialiste.

            Ceci posé, l’objection se réduit à une question stratégique : quand bien même Rousseau prônerait une politique éco-socialiste, ses propos sur le genre ou la race ne font-ils pas écran à cette politique et ne tendent-ils pas à focaliser les débats sur des aspects non seulement secondaires, mais, de surcroît, élitistes et irritant le populaire ?

            A cette objection, trois réponses. La première, à la forme interrogative : quelle est l’alternative ? Flatter l’électorat populaire dans le sens du poil ? Il y a dans cette stratégie une condescendance insupportable qui se traduit par des propos grossiers tant sur le fond que sur la forme. En la matière, le nouveau champion est Fabien Roussel qui parle de ce qu’on a « dans le slip ». Faut-il vraiment penser que les classes populaires aiment qu’on leur parle sur ce ton ? Je crois tout l’inverse. Je me souviens des plus beaux moments de la campagne de Mélenchon en 2012 : une journaliste lui ayant demandé s’il n’exagérait pas l’intelligence de ses électeurs, celui-ci avait répondu en lisant Victor Hugo lors de son meeting suivant.

            Toute la beauté des campagnes présidentielles de Mélenchon a consisté en ce respect intellectuel pour le peuple, particulièrement frappant lors de la campagne de 2017. Prenant le contre-pied de tous les dogmes communicationnels, la France Insoumise mettait en ligne des vidéos allant de 30 minutes à cinq heures, qui recueillaient un nombre record de vues ; jamais le propos n’était simpliste ; souvent il était dérangeant. De très nombreux thèmes ont ainsi été introduits dans le débat public, contre l’avis des « stratèges » qui déjà pensaient qu’ils ne pouvaient que dégoûter l’électorat populaire. On oublie aujourd’hui l’audace qu’il y eut à aller contre les dogmes de l’équilibre budgétaire, à assumer le terme de « planification », à dénoncer les « douze salopards » de la Commission européenne.

            Je crois que le peuple n’est pas si bête qu’on croit, qu’il sait très bien quand on le singe, qu’il discerne parfaitement la part de mépris que recèle l’image qu’on lui renvoie de lui-même, qu’il est également sensible au respect qu’on lui témoigne en lui disant clairement ce que l’on pense. Je suis convaincu que dans la longue histoire des luttes, et particulièrement dans l’histoire du mouvement révolutionnaire depuis la Révolution française, l’enthousiasme populaire n’a pas seulement tenu aux objectifs fixés mais à la circulation des idées, à l’éducation populaire, à la lecture des brochures et des livres. La forme la plus fondamentale de la liberté réside dans la pensée. Offrir aux gens des espaces de pensée dans l’océan de bêtise et de propagande où nous barbottons tous est non seulement une forme de lutte, mais également un bien en soi.

            Mais je ne veux pas forcer le trait ; sans doute y a-t-il, dans toutes les classes et en tout homme, une résistance à la pensée qui s’exerce concurremment au désir de vérité. Se remettre en question est aussi douloureux qu’exaltant. Nul doute, donc, qu’il peut être aussi difficile pour les gens du peuple que pour les classes moyennes de remettre en question leur vision du monde. Cela ne change rien au fait qu’il faut mener ce combat, espérer que la vérité l’emporte sur l’identité, car c’est de cette victoire que dépendent toutes les autres. A l’ère de la communication reine, on ne répétera jamais assez que seule la vérité est révolutionnaire.

            Mais, me dira-t-on, vous donnez donc au combat culturel la prééminence sur les enjeux matériels ? Le marxisme ne m’aurait donc pas appris que ce sont les conditions matérielles qui dictent les conceptions culturelles, et qu’il faut donc agir d’abord sur les premières ? Le marxisme m’a appris tout autre chose. Ce n’est pas ici le lieu d’un exposé sur les relations complexes entre infrastructure et superstructure. Il suffit de rappeler que l’axe fondamental d’une politique marxiste consiste à aider le prolétariat, classe en soi, à devenir une classe pour soi ; c’est bien d’un travail culturel qu’il s’agit. De même aujourd’hui, alors que la lutte sociale ne peut plus se dissocier de la lutte écologique, il s’agit de donner aux victimes du changement climatique tous les outils pour comprendre les enjeux et se situer collectivement face à eux.

            Pourtant, objectera-t-on encore, stigmatiser les mangeurs d’entrecôte (qui ne se trouvent pas exclusivement dans les milieux populaire) ne revient-il pas à faire porter la responsabilité du changement climatique sur les individus, donc à prôner la politique des « petits gestes » qui exonèrent les puissants de leur responsabilité et masquent la nécessité de changements structurels ? J’ai dit plus haut que Sandrine Rousseau ne perd jamais une occasion, au contraire, de mettre l’accent sur la nécessité des transformations de structure. Mais il faut souligner un autre point.

            Dans la lutte contre le changement climatique, les « petits gestes » ont bien leur importance, non seulement quantitative et concrète, mais parce que sans réflexion sur les comportements individuels, on ne saurait pas habiter les nouvelles structures, quand bien même on parviendrait à les implémenter. Ce n’est pas par manque de moyen qu’on mange de la viande. Imaginons une société où l’on serait parvenu à généraliser l’agriculture paysanne et à mettre le bio à portée de toutes les bourses, imaginons qu’on ait même augmenté les salaires ; le choix se posera toujours de manger de la viande plutôt que des légumes. Imaginons qu’on ait réussi à mettre en place une infrastructure de transports en commun permettant à chacun de se passer de sa voiture ; la tentation existera toujours de préférer son propre moyen de locomotion, où l’on peut écouter la radio sans être gêné par autrui. On peut multiplier les exemples à l’infini.        

            Autrement dit : s’il est vrai, selon la belle formule désormais consacrée, que « l’écologie sans lutte de classe, c’est du jardinage », il est également vrai que la lutte de classe sans combat culturel ne fait pas l’écologie. Sandrine Rousseau a donc entièrement raison de mener tous les combats de front.

            Que des hommes se vexent de s’entendre dire que l’entrecôte est un totem de virilité ne fait que confirmer la justesse d’une autre affirmation de Sandrine Rousseau : ils ont bien besoin d’être déconstruits. Peut-être ses propos aideront-ils certains d’entre eux à en prendre conscience. Les réfractaires seront peut-être convaincus par leurs femmes et leurs enfants. Quoiqu’il en soit, le débat est lancé, on ne peut que s’en féliciter.

            Mais, objectera-t-on peut-être encore, ces propos donnent trop de munitions aux médias, ils prêtent à la polémique, au bad buzz. De toutes les objections, c’est la plus faible et la plus lâche. Il devrait pourtant être évident pour tous qu’aucune lutte n’est possible si l’on se plie aux règles du jeu médiatique. La dimension la plus précieuse des stratégies élaborées par le Parti de Gauche et Mélenchon dès 2008 était précisément d’assumer la lutte frontale contre les médias, « deuxième peau du système ». La virtuosité avec laquelle Mélenchon débusquait les éditorialistes de leur position de prétendue neutralité a toujours été l’un des aspects les plus jubilatoires de sa pratique politique, et les excès occasionnels étaient un faible prix à payer pour le succès d’ensemble de la stratégie.

            Sandrine Rousseau parvient aujourd’hui avec le même brio à renvoyer dans les cordes les Tartuffes et les propagandistes : c’est un rare talent. Il est d’autant plus déplorable qu’à gauche, certains fassent chorus aux attaques qu’elle subit, dans un désir panique de préserver une respectabilité qui les condamne, à long, moyen ou court terme au conformisme le plus plat. Nous devrions au contraire la soutenir de toutes nos forces, élargir les brèches qu’elle ouvre pour, espérons-le, nous y engouffrer un jour. Le chemin de la victoire passe par ces voix étroites.

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