Thierry Breton, Commissaire assassin

Nommer Commissaire à l'industrie militaire l'ancien patron d'une entreprise qui s'est signalée par son comportement criminel au Royaume-Uni: décision symptomatique de l'idéologie qui continue de dominer la Commission européenne, et révélatrice des véritables enjeux de l'Europe de la défense.

Avec la nomination de Thierry Breton au poste de Commissaire européen au marché intérieur et à l’industrie militaire, l’Europe de la défense est à nouveau sur toutes les lèvres. Le refrain est connu : face à la Chine et aux Etats-Unis de Trump, l’Europe doit assurer sa souveraineté – tiens ? Quand il s’agit d’Europe, ce n’est plus un gros mot. Derrière ces éléments de langage, la vraie question est cependant posée par Valeurs Actuelles, le journal à l’indécence révélatrice : Thierry Breton peut-il relancer l’industrie européenne de la défense ? Souveraineté et enjeux industriels, ce n’est pas vraiment la même question. Mais il faut avouer qu’il est infiniment plus facile de se représenter Thierry Breton en fondé d’affaire des industriels de l’armement qu’en défenseur de la souveraineté des peuples.

            Thierry Breton est l’ancien patron d’une grande multinationale - et pas n’importe laquelle : c’était le patron d’Atos. Atos, une entreprise qui aime particulièrement les marchés publics, c’est-à-dire ces privatisations qui ne disent pas leur nom et qui consistent pour l’Etat à sous-traiter ses missions. Privatisations discrètes, qui échappent totalement aux citoyens, sauf s’ils prêtent attention à de petits logos qui se mettent à fleurir sur leurs factures d’hôpital par exemple (les miennes sont taguées Serco). Thierry Breton est donc idéalement placé pour favoriser l’entrée par effraction du capital dans ce qu’il reste en Europe de services publics. Mais il y a mieux. Atos n’est pas seulement l’une de ces sangsues qui s’engraissent de l’argent des contribuables, c’est aussi l’une des plus avides et des plus violentes. Au Royaume-Uni, l’entreprise a poussé les choses si loin qu’elle a fini par devenir un objet de scandale.

            Le gouvernement de David Cameron lui avait sous-traité une mission particulièrement sensible : l’allocation des pensions d’invalidité. Dans un contexte d’austérité maximale, la mission d’Atos était bien évidement d’en supprimer le plus possible. A cette fin, l’entreprise a fait preuve d’une inventivité sans borne. Une amie avocate en droit social me racontait le cas d’une femme hémiplégique dont l’entretien dura cinq minutes. On ne lui posa qu’une question : savait-elle s’habiller seule ? Elle répondit « oui » - elle s’était inventé un système de barres et de poignées qui le lui permettait en effet. Quelques jours plus tard, un courrier l’informait que si elle pouvait s’habiller, elle pouvait travailler et que sa pension d’invalidité était révoquée. Un cas parmi des dizaines de milliers. Les témoignages abondent sur la toile, comme celui de cet homme qui accuse Atos d’avoir tué son fils. Des infirmières chargées des évaluations ont expliqué qu’on leur avait demandé de duper les patients. L’entreprise a d’ailleurs reconnu que parmi les personnes qu’elle avait déclarées aptes au travail et dont elle avait conséquemment supprimé l’indemnité qui leur permettait de subvenir à leurs besoins, onze mille étaient mortes avant d’avoir trouvé un emploi et plus de la moitié vivaient dans la misère.

            Atos a aussi eu l'idée de supprimer les invalidités à vie, ce qui a permis de radier toutes les personnes marginalisées qui manquaient à aller faire vérifier tous les trois mois qu'il leur manquait une jambe ou qu'elles étaient schizophrènes. Le harcèlement induisait une multiplication des évaluations et contrôles extraordinairement lucrative : Atos se partageait avec l’autre entreprise chargée d’évaluer les pensions, Capita, la coquette somme de 824 millions de livres entre 2013 et 2017. Ces profits ne furent nullement remis en question quand la Haute Cour de justice jugea le système mis en place par Atos « manifestement discriminatoire » envers les personnes souffrant de maladies mentales.

            Le crime paie. C’est qu’en définitive, Atos a rempli sa véritable mission : face au scandale national suscité par ses violences, le gouvernement conservateur a pu verser de grosses larmes et se plaindre qu’il avait été « trompé » par son prestataire de services. La dilution des responsabilités n’est-elle pas l’un des objectifs de la sous-traitance en cascade ? Parlez-en aux employés de la SNCF, passée maîtresse dans l’art de déléguer le sale boulot. Il faudrait vraiment une naïveté confinant à la bêtise pour croire que des opérateurs privés qui promettent de couper dans les budgets tout en prélevant de généreux bénéfices entendent y parvenir autrement qu’à la tronçonneuse.

            A force que les entreprises se gorgent de deniers publics, on finit cependant par se demander : le mammouth est-il si gras qu’on puisse éternellement le dépecer ? Non, sans doute. Mais on peut toujours inventer de nouveaux projets dont le public financera la réalisation par le privé. Au fait, pourquoi pas l’armement ? La nécessité d’accumuler des armes n’a d’autre limite que la perception que l’on parvient à construire des menaces qui pèsent sur nous ; le complexe militaro-industriel n’est-il pas depuis déjà cinquante ans le moteur de l’économie américaine ? Il serait tout de même dommage que l’Europe se prive d’une si belle opportunité quand il s’agit de relancer sa croissance. Entre en scène Thierry Breton, le patron assassin devenu chef des armées.

            Naïveté, bêtise ou monstrueux cynisme, comme toujours on hésitera à qualifier les raisons de ceux qui ont pu nominer Thierry Breton à la Commission européenne, comme de ceux qui ont validé la nomination du commissaire assassin. Au fond, peu importe. Ce qui compte, c’est l’énième confirmation que la Commission européenne est le truchement par laquel des dirigeants élus organisent le pillage des peuples qu’ils prétendent représenter. Espérons que la grève qui commence en France le 5 décembre provoque des ondes de choc assez puissantes pour déferler sur Bruxelles.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.