Pourquoi j'ai signé la pétition pour un Conseil de déontologie du journalisme

« Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre », affirmait Simone Weil. C'est pour que ce besoin soit satisfait que la création d'un Conseil de déontologie du journalisme est de nécessité publique.

« Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre », écrit Simone Weil dans la recension des besoins de l’âme qui ouvre L’Enracinement. « Il n’en est pourtant jamais fait mention. On a peur de lire quand on s’est une fois rendu compte de la quantité et de l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés. On lit alors comme on boirait l’eau d’un puits douteux. » Qui pourrait contester l’actualité de ces lignes quand Eric Zemmour, abondement promu par la radio et la télévision, trône sur les étalages des gares ? Qui peut écouter, ne serait-ce que dix minutes, une émission comme Les grandes gueules sans grimacer de douleur à l’idée que ces mots empoisonnés se répandent sur les ondes ? Comment accepter les collusions entre le pouvoir et les médias si cruellement mises en lumière dans le documentaire Les Nouveaux chiens de garde, censuré par France télévision ?

Tout le monde s’accorde à dire que la qualité de l’information est indispensable à une démocratie véritable. C’est prendre une grande responsabilité que de choisir pour métier de fournir cette information. En effet, poursuivait Simone Weil, « Il est des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. » Parce que nous n’avons pas le droit de laisser sombrer l’information dans le mensonge et la médiocrité, j’ai signé la pétition initiée par Jean-Luc Mélenchon pour la création d’un conseil de déontologie du journalisme en France.

Il est facile d’anticiper les réactions que suscitera cette pétition, notamment chez les premiers concernés. La Société des journalistes ne vient-elle pas d’apporter « son soutien à Nathalie Saint-Cricq, Léa Salamé, et François Lenglet, cibles d'attaques odieuses et inacceptables de la part de Jean-Luc Mélenchon » qui s’est scandalisé sur son blog de la façon dont il avait été traité lors de son passage à L’Emission politique ? Etrange solidarité qui ne prend même pas la peine de revenir sur ce qui s’est passé lors de l’émission ni d’examiner la teneur des critiques de Mélenchon. Il a attaqué des journalistes, tout est dit : faut-il croire qu’ils sont par nature au-dessus de tout soupçon ?

Je ne doute pas que beaucoup de gens qui n’ont pas vu l’émission, et même des gens qui se désolent que le débat public soit réduit à un cirque sans consistance tel que celui orchestré par Salamé, prendront son parti contre Mélenchon. C’est un paradoxe qu’avait déjà relevé Simone Weil : « Tout le monde sait », observait-elle, « que lorsque le journalisme se confond avec l’organisation du mensonge, il constitue un crime. Mais on croit que c’est un crime impunissable. Qu’est-ce qui peut bien empêcher de punir une activité une fois qu’elle a été reconnue comme criminelle ? D’où peut bien venir cette étrange conception de crimes non punissables ? »

Je crois que cette étrange immunité journalistique vient de ce que ceux qui la défendent s’imaginent, ce faisant, défendre la liberté de la presse. Si bas que sombrent les journalistes, il vaut toujours mieux qu’ils soient libres, car s’ils ne l’étaient pas, c’est la société qui ne le serait plus. Le contrôle de la presse, c’est bien connu, est l’un des traits caractéristiques des régimes dictatoriaux. Que de confusion dans ce raisonnement ! Puisqu’il n’y a pas de liberté publique sans recherche de la vérité, et puisqu’il n’y a pas de recherche de la vérité sans liberté d’expression, le devoir d’informer devient la caution du droit de désinformer, la liberté de mentir induit la perversion du discours public et finit par miner la liberté publique. On voit bien qu’il faut sortir du cercle vicieux qui ruine l’information en croyant la protéger.

Mais, objectera-t-on, quiconque serait juge de l’information, serait maître du vrai et faux, du mensonge et de la vérité, c’est-à-dire qu’il deviendrait un genre de dictateur des opinions. Il faut avoir cédé à toutes les sirènes du relativisme pour accorder une quelconque valeur à une telle objection. Prenons quelques exemples. Quand France 2 prend la peine de faire un montage d’un discours de Mélenchon, tronquant une citation, déplaçant des applaudissements, pour accréditer la thèse de son « blues » affirmée par le présentateur, la manœuvre relève-t-elle de la subjectivité ? Ne doit-elle pas être sanctionnée ? Est-il normal qu’un professionnel de l’information, doté d’une carte de presse qui lui ouvre toutes les portes, puisse commettre une telle forgerie sans être sévèrement puni ?

Il ne s’agit pas de contrôler les journalistes mais d’avoir envers eux des exigences. Il n’est pas si compliqué d’énoncer leurs devoirs élémentaires. Quand l’un d’entre eux affirme à Danièle Obono que Mélenchon « a écrit » qu’il avait le blues, il se trompe ; il croit citer Mélenchon quand il ne fait que reprendre les affirmations répétées en boucle par ses collègues. Mais cette erreur est-elle acceptable de la part d’un homme dont le premier devoir est de vérifier ses sources ? Peut-on accepter, de la part d’un professionnel qui ne perdrait sans doute pas une occasion de rappeler la noblesse de sa mission, un tel laxisme ? « Quel sens cela a-t-il d’alléguer qu’ils sont de bonne foi ? » demandait Simone Weil. « Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu’il est de bonne foi. »

Je n’ai pris pour exemples que deux cas concernant Jean-Luc Mélenchon. Je pourrais aisément les multiplier et recenser des fautes autrement graves. La conclusion serait la même : oui, les journalistes doivent être comptables de leurs actes. Il faut prendre la mesure de l’énormité de la contradiction qui semble passer pour une évidence : au prétexte que les journalistes remplissent une fonction capitale pour la société, ils devraient n’avoir de compte à rendre à personne. L’importance de leur fonction n’exige-t-elle pas, au contraire, que l’on prenne toutes les mesures pour s’assurer qu’ils la remplissent correctement ? Simone Weil n’hésitait pas à affirmer qu’il est « honteux de tolérer l’existence de journaux dont tout le monde sait qu’aucun collaborateur ne pourrait y demeurer s’il ne consentait parfois à altérer sciemment la vérité. »

Il ne s’agit pourtant pas de mettre l’information au service de l’Etat. Elle ne l’est déjà que trop, et le porte-parole de la France Insoumise n’aurait guère intérêt à ce qu’elle le soit davantage. Il s’agit de soumettre l’information à une instance indépendante, à ce troisième pouvoir sans lequel la séparation de l’exécutif et du législatif devient vaine : le pouvoir judiciaire. « Mais qui garantit l’impartialité du juge ? », écrivait Simone Weil, anticipant l’objection. Elle répondait ainsi :

« La seule garantie, en dehors de leur indépendance totale, c’est qu’ils soient issus de milieux sociaux très différents, qu’ils soient naturellement doués d’une intelligence étendue, claire et précise, et qu’ils soient formés dans une école où ils reçoivent une éducation non pas juridique, mais avant tout spirituelle, et intellectuelle en second lieu. Il faut qu’ils s’y accoutument à aimer la vérité. »

Il en est que cette réponse ne satisfera pas. Serait-ce qu’ils ne croient pas qu’il se trouve de telles personnes en France ? Si c’était le cas, alors ce n’est pas seulement à la justice de l’information qu’il faudrait renoncer, mais à la justice elle-même. Simone Weil nous rappelle en effet – ce sont les derniers mots de son texte – qu’ « il n’y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si l’on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité ». Qui l’aiment assez pour la défendre, pour la mettre au-dessus des solidarités corporatistes, et pour prendre le risque inhérent à l’exercice du jugement plutôt que de se complaire dans une société où le devoir d’informer se réduit au droit de mentir impunément.

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