Macron et les propriétaires: remarques économiques, anthropologiques et morales

En exhortant les propriétaires à baisser les loyers, Emmanuel Macron a révélé deux vices de la théorie libérale. L’un est économique. L’autre, plus profond, est anthropologique : c’est l’incompréhension du rôle de la loi dans la construction de la morale collective et donc de la responsabilité individuelle.

 En exhortant les propriétaires à baisser les loyers de cinq euros pour compenser la baisse des APL, Emmanuel Macron nous a bien fait rire. Il a aussi révélé deux vices de la théorie libérale. L’un est économique et réside dans l’ignorance de la loi sur laquelle toute la théorie est pourtant censée reposer : l’offre et la demande. L’autre est plus profond car il est anthropologique : c’est l’incompréhension du rôle de la loi dans la construction de la morale collective et donc de la responsabilité individuelle.

Le vice économique tient en deux mots. Evidemment, plus on peut dépenser en loyers et plus ceux-ci sont élevés. Les aides au logement sont donc logiquement inflationnistes. Les études empiriques l’ont d’ailleurs confirmé ; je remercie Sidartha Gordon pour m’avoir indiqué celle-ci et celle-là. Subventionner les locataires revient donc en dernière analyse à enrichir les propriétaires aux frais des contribuables, ce qui est absurde et choquant, et Emmanuel Macron a parfaitement raison de souhaiter revenir en arrière. Malheureusement, il ne suffit pas pour cela de supprimer les subventions. La demande de logement est en effet, pour parler dans le jargon des économistes, « inélastique ». Une demande est dite élastique quand elle est facilement ajustable à l’offre ; si le prix des pommes triplait soudainement, vous achèteriez des poires et voilà tout. Mais vous devez vous loger et n’avez donc pas le choix : il faut payer le prix demandé. Tant que la demande se maintient, les propriétaires n’ont aucune raison de baisser leurs prix. Il faudrait que la décrue s’amorce quelque part, qu’un nombre assez important de propriétaires revoient leur prix pour que les autres soient contraints de faire de même ; mais puisqu’aucun n’y est contraint, tous agissent, dans le jargon, comme des « concertistes » - ils accordent leurs violons. Les prix ne baisseront donc pas.

A moins, bien sûr, que les propriétaires ne soient collectivement mus par un motif de justice : si les APL ont baissé, pourraient-ils penser, il est juste que les loyers baissent d’autant. C’est apparemment ce qu’espère Emmanuel Macron. C’est pourtant triplement absurde. Absurde, d’abord, parce qu’il n’existe pas de « juste proportionnalité » entre le montant des loyers et celui des APL. Qui a dit qu’elles devaient en couvrir 10, 20 ou 30% ? Le calcul de leur montant n’intègre d’ailleurs pas seulement le loyer mais aussi les revenus du locataire. Absurde, ensuite, parce que c’est demander aux propriétaires de renverser la logique même qui fonde la politique de Macron, c’est-à-dire celle du marché. Le président voudrait que les propriétaires déterminent volontairement les prix du marché au lieu de s’y conformer ; autrement dit, il exhorte les particuliers à diriger l’économie que l’Etat ne conduit plus. Mais une économie dirigée ne peut l’être que selon une vision globale des intérêts communs ; comment un particulier pourrait-il en juger ? Pourquoi ne conclurait-il pas qu’il faut en réalité baisser les loyers de 200 euros pour assainir le secteur de l’immobilier ? Triplement absurde, enfin, pour la raison anthropologique annoncée plus haut sur laquelle je reviendrai plus tard.

L’exhortation aux propriétaires étant injuste et vouée à n’avoir aucun effet, le gouvernement ne peut sortir de l’impasse où il s’est enferré qu’en faisant usage des deux moyens dont il a la prérogative : la loi d’une part, et l’intervention directe dans l’économie d’autre part. Si Emmanuel Macron veut que les propriétaires baissent les loyers, il n’a qu’à les y contraindre en les plafonnant. S’il veut que les loyers baissent d’eux-mêmes, il peut également agir sur la demande en initiant un vaste programme de construction de logements publics. C’est ce qu’avait fait le Royaume-Uni après la seconde guerre mondiale. Le parc immobilier public avait progressivement pris une telle ampleur que lors de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, un anglais sur trois était locataire de l’Etat. Il ne pouvait y avoir, dans ces conditions, aucune flambée des prix de l’immobilier puisque l’état ajustait constamment l’offre à la demande.

Thatcher ayant entrepris la liquidation du parc public, l’Angleterre s’est progressivement enfoncée dans une crise du logement d’une extrême gravité, crise qui devrait nous intéresser d’autant plus que les gouvernements Blair puis Cameron ont tenté d’y remédier en mettant en place les politiques aujourd’hui annoncées par Macron : « libérer le droit de l’urbanisme, les procédures, réduire les coûts, les normes, libérer le foncier public et parapublic plus fortement en permettant de vendre à bas prix ». Toutes ces mesures n’ont fait qu’aggraver les choses : c’est ce que j’explique dans un article publié par Europe Insoumise, nouveau média bientôt en ligne mais déjà sur Facebook et que je vous invite au passage à suivre et faire connaître.

Venons-en pour conclure au vice anthropologique du discours d’Emmanuel Macron. Dans un de ces élans philosophiques qu’il affectionne, il sermonne les propriétaires : « C’est cela, la responsabilité collective ». Tout le libéralisme est condensé dans ces quelques mots. Pour les libéraux, la loi est toujours une contrainte qui non seulement restreint illégitimement la « liberté » (d’entreprendre) mais de surcroît infantilise les individus qui n’ont plus à juger par eux-mêmes. Il faut donc légiférer le moins possible et inciter chacun à se responsabiliser. D’un certain point de vue, cette doctrine est juste mais elle ignore une dimension fondamentale de la construction d’individus responsables.

Un individu devient moralement responsable, donc autonome, quand il a intégré la loi ; il n’est plus alors besoin de le surveiller ni de le contraindre. Cette loi qu’il intègre n’est évidemment pas celle qui s’élabore au Parlement ; ce n’est pas le code civil mais la morale à l’aune de laquelle l’individu jugera, précisément, de ce qui est bon pour la société. Plus la morale est puissante et moins la loi civile a besoin d’être contraignante ; c’est en ce sens que Saint-Just imaginait, dans ses Institutions Républicaines, des formes de vie qui cultiveraient le sens moral des citoyens et permettraient un effacement progressif des appareils répressifs. Une telle démarche scandalise les libéraux qui, ardents défenseurs de l’individu, nient toute nécessité d’une construction collective des individus en laquelle ils voient la racine du « totalitarisme ». L’individu libéral est sa propre création, son propre maître et sa propre fin. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit foncièrement égoïste. Mais la conclusion va de soi : cet individu égoïste ne peut être conduit à agir conformément au bien commun que par la contrainte. L’effacement de la morale a pour corollaire nécessaire l’inflation du droit.

Les libéraux ont cru pouvoir nier cette conclusion en postulant que la poursuite par chacun de son intérêt propre menait naturellement au plus grand bien pour tous, théorème qui fut réfuté aussitôt qu’énoncé (par exemple dans les délicieux Dialogues sur le commerce des blés (1768) de l’abbé Galiani) et continuellement contredit par l’histoire. L’exhortation de Macron à baisser les loyers n’est qu’une nouvelle manifestation de sa fausseté : aucune main invisible ne venant mettre l’économie en ordre, il est réduit à supplier les agents d’agir conformément à une morale que tout son système intellectuel contredit. « La France a besoin de jeunes qui veulent devenir milliardaires », avait-il déclaré il y a quelques mois ; ces jeunes ne seront pas enclins à baisser les loyers.

Faut-il alors enfermer tous les propriétaires dans des camps de rééducation ? On n’ira pas jusque-là. Il serait bon toutefois de se rappeler que la morale n’est pas un domaine séparé de l’économie et de la politique ; elle ne se réduit pas à saupoudrer la course au profit de bons sentiments. La morale s’enracine dans une culture ; or l’économie et la politique, c’est aussi de la culture. Plutôt que de faire la morale aux possédants, le président devrait faire de la morale, c’est-à-dire de la politique : il pourrait réguler l’économie de telle sorte qu’elle n’attise pas les pulsions d’agression et de cupidité.

Mais ne pas attiser les pulsions n’est pas suffisant ; il faut encore les refouler – c’est la fonction de ce que Freud appelait le « surmoi culturel » qui doit fait peser une menace si terrifiante qu’on n’ose même plus rêver de désobéir à ses règles. Pendant deux siècles, les classes possédantes ont été inhibées par le souvenir des révolutions de 1789, 1830, 1848, 1870 et 1917 et la conscience que la patience du peuple, si longue qu’elle soit, n’était pas infinie. Il n’est pas surprenant que l’essor du néolibéralisme soit allé de pair avec l’effacement de la mémoire et la perte du sens des révolutions passées. Ces souvenirs semblent heureusement faire retour et de nombreux livres, documentaires, pièces de théâtre ou même bandes dessinées attestent que l’objet révolution est en train de se réchauffer. Quels effets peut-on attendre de ce travail de la culture ? Il a certes pour vertu de remobiliser les opprimés mais il serait naïf d’imaginer qu’il pourrait réinhiber les oppresseurs. Au point de dégénération morale auquel sont parvenues les classes dominantes, il n’y a sans doute pas d’autre moyen de les reciviliser que de leur infliger une nouvelle défaite qui fera date : si la morale s’ancre dans la culture et si la culture est un travail sur l’histoire, la seule façon de faire de la morale est de faire l’histoire – c’est-à-dire la révolution.

 

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