Voter Macron, est-ce bien utile ? Question déprimante : quand elle se pose dès le premier tour, c’est que la démocratie n’est décidément plus qu’un exercice de spéculation. Mais puisqu’elle se pose, il faut bien y répondre. En commençant par en préciser le sens : utile, peut-être, mais à quoi ?

J’entends dire que Macron est le meilleur rempart au Front National. Je n’en suis pas certain : je crois qu’il ne faut pas exclure un « effet Clinton » qui verrait le plus béat des défenseurs de la mondialisation heureuse être cueilli à froid par la plus amère de ses critiques. Il se pourrait même que Fillon, qui empiète sur les positions moralement conservatrices de Le Pen, et Mélenchon, qui lui dispute la critique du libéralisme, soient mieux armés pour lui faire face. Il y a pourtant une raison de penser que Macron est le mieux placé des trois : c’est ce que disent les sondages que chacun scrute tout en sachant qu’il ne devrait pas y croire. Mais si l’on se fie aux sondages, croyons-y jusqu’au bout : ils donnent Le Pen perdante aussi bien contre Fillon et Mélenchon que contre Macron. Nous devrions donc nous sentir libres de voter pour celui que nous préférons, en gardant toutefois à l’esprit que si l’heure du Front National n’est pas encore venue, elle pourrait bien sonner dans cinq ans. Nous y reviendrons.

S’il est inutile de voter Macron contre Le Pen, à quoi cela peut-il donc bien servir ? J’entends dire qu’il faut voter Macron pour faire barrage à la « droite dure » de Fillon. Encore faudrait-il être certain qu’une présidence Fillon serait plus rude qu’une présidence Macron. Si l’on considère leurs positions sociétales, économiques et sociales, rien n’est moins sûr.

Sur le plan sociétal, il est évident que Macron est préférable à Fillon, catholique conservateur. Mais les convictions de Fillon constituent-elles réellement une menace? Se traduiront-elles en actes ? Je veux bien parier qu’il ne se passera rien : la droite a toujours tempêté contre les avancées sociales (abolition de la peine de mort, droit à l’avortement, mariage pour tous) mais elle n’est jamais revenue dessus. Fillon a juré ses grands dieux qu’il ne toucherait pas au droit à l’avortement et n’annonce que des modifications à la marge de la loi Taubira, avec de telles réticences que tout laisse à penser qu’il ne cherche qu’à flatter les illuminés de Sens Commun.

Sur les questions économiques et sociales, les programmes des deux candidats sont extrêmement proches. Il est vrai que Macron prend soin de cacher son jeu. Ainsi sur la durée légale du temps de travail : quand Fillon propose de l’abolir purement et simplement, Macron prétend maintenir les 35h dans la loi. En réalité, cela revient au même puisque Macron veut renverser la hiérarchie des normes et abolir le principe de faveur qui veut que l’accord en entreprise ne peut déroger à l’accord de branche, et celui-ci à la loi, que s’ils sont plus favorables aux salariés. Macron a dit plusieurs fois qu’il ne voyait pas plus d’intérêt à inscrire dans la loi 39h que 32h ou quelque durée que ce soit puisqu’il donnerait de toute façon la possibilité aux entreprises de déroger à une durée légale qui n’aurait plus aucune valeur contraignante.

Sur les retraites, les deux candidats sont aussi flous l’un que l’autre. Tous deux promettent des réformes qui ne prendront effet qu’après la fin du quinquennat ; tous deux promettent la fin des régimes spéciaux ; Fillon annonce l’allongement de la durée de cotisation et Macron se cache derrière un jargon qu’il vaut la peine de décrypter. Les contradictions sont nombreuses. D’une part, Macron annonce qu’un euro cotisé ouvrira pour chacun les mêmes droits, c’est-à-dire que chacun touchera en proportion de ce qu’il aura cotisé. Le montant des pensions est donc calculé sur une base individuelle, c’est-à-dire par tête ; en latin, caput ; c’est donc une retraite par capitalisation que propose Emmanuel Macron, même si la collecte des fonds se fera toujours par répartition. Les femmes, qui ont souvent des carrières professionnelles discontinues, apprécieront.

Plus généralement, Macron en finit donc avec le calcul de la retraite sur une base salariale déterminée. Les jaloux se réjouiront qu’enfin les retraites des fonctionnaires ne soient plus calculées sur la base de leurs six derniers mois de salaire ; mais ils feraient bien de se rappeler que les retraites du privé sont calculées, depuis la réforme Balladur, sur les vingt-cinq meilleures années. Avec la réforme Macron, une vingtaine d’années seront réintégrées au calcul : mieux vaudra avoir commencé sa carrière professionnelle comme cadre supérieur – et tant pis pour les travailleurs peu diplômés qui auraient progressivement gravi les échelons professionnels. Peut-être se feront-ils une raison : c’est malheureusement une névrose répandue chez les travailleurs du privé que de rêver au nivellement des retraites par le bas plutôt que lutter pour l’alignement de leur propre retraite sur celles du public…

La conception qu’on se fait des retraites touche à tout : à l’idée qu’on se fait des métiers, des parcours de vie, mais aussi du partage du temps de travail – car revenir à soixante ans avec quarante annuités, c’est aussi une façon de le réduire. Mais grâce au système Macron, tous ces débats seront clos : il annonce fièrement que le montant des pensions et la durée de cotisation seront désormais pilotés « automatiquement ». Voilà un beau rêve de technocrate : mettre tout le monde d’accord par la soumission à l’algorithme. Il a confirmé hier à l’Emission Politique que la durée de cotisation augmenterait, mais vous ne pourrez plus vous en plaindre puisque l’ordinateur aura parlé. Les réformes Fillon et Macron étant équivalentes dans leurs effets, je ne sais pas s’il ne vaut pas mieux la première pour éviter, au moins, cette expulsion des retraites du champ du débat politique.

Fillon et Macron se posent également tous deux en champions des « économies ». Le premier veut supprimer 500 000 fonctionnaires et le second 120 000. Le premier veut réduire la dépense publique de 100 milliards et le second de 60. On est donc tenté de choisir le moindre mal. Mais encore une fois, il faut se garder de prendre les programmes au pied de la lettre. Fillon a déjà été repris par François Baroin qui prévenait que les baisses des dotations aux collectivités locales seraient insoutenables. Macron, pour sa part, n’a rien dit de la façon dont il entendait faire ses « économies » : il fixera, dit-il, des objectifs à ses équipes, à charge à elles de trouver d’une façon ou d’une autre des dépenses superflues. Bel exemple d’idéologie managériale qui postule qu’on peut toujours faire mieux et n’envisage pas que ses équipes lui répondent qu’en réalité, aucune économie n’est possible et qu’il est au contraire urgent d’investir dans des services publics tendus à rompre.

Le fait est que dans l’état actuel des services publics, les deux programmes sont tout simplement insoutenables et qu’ils ne pourront être mis en œuvre sans un bras de fer avec tous les corps intermédiaires. La question qui se pose est donc : lequel des deux candidats est le mieux placé pour gagner ce bras de fer ? Macron dispose ici d’un avantage. Le passé récent montre que lorsqu’il s’agit de liquider les acquis sociaux, la gauche dite « de gouvernement » (c’est-à-dire la gauche de droite) est bien plus efficace que la droite officielle parce qu’elle divise et démoralise l’opposition. Or Macron pourra mener sa politique de casse sociale avec le soutien du Parti Socialiste, qui s’empresserait en revanche de s’opposer à un gouvernement Fillon.

Cette casse sociale n’aura qu’une conséquence que chacun connaît : faire monter le Front National. Encore une fois, Macron pourrait bien être, à cet égard, plus dangereux que Fillon car il aggravera la confusion idéologique provoquée par François Hollande. C’est sous François Hollande que le Front National a finalement pris racine dans le paysage politique. Jusqu’en 2012, l’électorat du FN était volatile et le FN, s’il progressait en pourcentages grâce à l’augmentation de l’abstention, progressait peu en nombre de voix. Les élections intermédiaires sous le dernier quinquennat ont montré que le FN est désormais une force solide, constante, en progrès réel. Preuve qu’une trahison de gauche a des conséquences plus graves pour la société dans son ensemble qu’une trahison de droite puisque c’est elle qui légitime la dénonciation de l’ « UMPS », c’est-à-dire de politiques identiques menées par des élites interchangeables. Une victoire d’En Marche ! signerait l’acte officiel de naissance de l’UMPS : rien ne serait plus efficace pour cristalliser l’opposition au « système » que l’arrivée au pouvoir d’un mouvement technocratique « ni droite, ni gauche ». Au terme d’une présidence Macron, il n’y aurait plus d’autre alternance possible que le Front National. S’il est aujourd’hui inutile de voter Macron pour barrer la route à Le Pen dont l’heure n’est pas encore venue, il est peut-être essentiel de voter contre lui pour empêcher son triomphe dans cinq ans.

Mais alors, comment faire barrage à Fillon demain, au Front National après-demain ? La réponse est bien simple : il faut qu’une gauche véritable vienne proposer une alternative crédible à l’opposition mortifère entre mondialisation malheureuse et nationalisme aigri. Il faut voter Mélenchon.

Pour faire barrage à Fillon, les sondages suggèrent que le vote Mélenchon est tout-à-fait viable : l’écart entre eux est dans la marge d’erreur et le candidat de la France Insoumise connaît une impressionnante dynamique. S’il s’agit de faire barrage à Le Pen dans cinq ans, le vote Mélenchon est absolument vital, et ce pour la raison que c’est le seul vote à offrir le seul antidote qui vaille contre la gangrène xénophobe et nationaliste : l’espoir. Il n’est pas étonnant que l’émotion la plus fréquemment associée à la candidature de Mélenchon soit la joie – joie d’imaginer une société solidaire, libérée de la crainte morbide de la précarité, de la lutte pour des emplois toujours plus rares et plus mal payés, de la haine des immigrés, enfin mobilisée pour des objectifs d’intérêt général. On n’endiguera la spirale infernale dans laquelle la France, l’Europe et même le monde sont entraînés qu’en faisant renaître la foi en ces « jours heureux » qu’imaginait le Conseil National de la Résistance, formule opportunément reprise par Mélenchon lors du second débat présidentiel. Macron, aussi déterminé que Fillon à liquider les derniers acquis du CNR, ne nous sera par contre d’aucune aide.

 

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