Extinction Rebellion: lettre à mes étudiants

Chers étudiants, depuis quelques heures les activistes d’Extinction Rebellion occupent les rues de Londres.  On pourrait difficilement vous en vouloir d’avoir autre chose en tête : dans quelques minutes, nous nous rencontrerons pour préparer votre toute première année d’études à Cambridge.

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Chers étudiants,

Depuis quelques heures, les activistes d’Extinction Rebellion occupent les rues de Londres.  On pourrait difficilement vous en vouloir d’avoir autre chose en tête : dans quelques minutes, nous nous rencontrerons pour préparer votre toute première année d’études à Cambridge. Bienvenue !

Je sais que vous ressentez beaucoup d’excitation mêlée d’appréhension, comme tous les nouveaux étudiants. Je ferai ce que je pourrai pour que vous profitiez de tout ce que Cambridge peut offrir – à commencer bien sûr par la stimulation intellectuelle. Dans quelques jours, nous commencerons notre cours d’introduction à la littérature française avec une tragédie du XVIIe siècle : Horace de Corneille. Dans cette pièce, deux villes sœurs se livrent une guerre sanglante qui met aux prises les amis, les maris et les femmes. A un moment pourtant, les deux armées se rebellent contre leurs généraux et refusent de voir des amis s’entretuer. Face à ce soulèvement, deux des personnages principaux, Sabine et Camille, réagissent très différemment. Sabine est convaincue que la rébellion des soldats, c’est-à-dire des gens ordinaires, est un signe des dieux qui atteste qu’ils condamnent une guerre insensée. Mais Camille se moque de cet espoir et déclare que les dieux ne s’expriment pas par la voix des peuples, mais uniquement par celle des rois.

Leur échange s’inscrit dans un débat dont on peut remonter le cours jusqu’au moyen-âge et, au-delà, jusqu’à l’Empire romain : d’où émane la légitimité politique ? Au Moyen-Âge, on posait un axiome : « Vox populi, vox dei » - la voix du peuple est la voix des dieux. Mais à mesure que les Etats-nations se sont constitués en Europe et ont commencé à lutter pour le contrôle des terres et de leurs ressources, ils ont dû lever des impôts toujours plus lourds pour financer des armées dans lesquelles les peuples étaient enrôlés de force. A travers toute l’Europe, les Etats ont fait face à des résistances acharnées et des rebellions de grande ampleur. Ils durent donc opprimer leurs propres populations pour pouvoir s’entretuer, et prirent soin, au passage, de réviser la théorie politique pour discréditer la voix des gens du commun : le pouvoir n’appartient qu’à une élite qui, seule, jouit de la raison nécessaire au bon gouvernement du monde.

Nous avons beau vivre dans des sociétés formellement démocratiques, cette doctrine est toujours aujourd’hui le discours dominant. Pourtant, à travers l’histoire, quand la violence des Etats atteint des seuils critiques, les mouvements populaires ressurgissent pour affirmer le droit des hommes à décider de leurs propres affaires. Si vous choisissez les modules FR5 ou FR10 dans les prochaines années, j’aurai la chance de vous initier à l’un des soulèvements populaires les plus célèbres : la Révolution française. Pour l’heure, je me contenterai de vous raconter une anecdote qui me semble pertinente aujourd’hui.

En 1789, des paysans normands se sont rebellés contre leur seigneur parce qu’ils étaient inquiets de la dégradation de leur environnement. Ce seigneur, endetté, vendait les arbres de ses terres pour faire face à ses besoins financiers immédiats. De ces arbres, on faisait des navires – navires marchands, militaires et négriers. Le commerce, l’esclavage et la marine de guerre avaient bien sûr partie liée : les vaisseaux de guerre conquéraient les terres exploitées par les esclaves et protégaient les routes commerciales. Bien sûr, les esclaves furent les plus affreusement touchés par ce système effroyable. Mais à tous les bouts de la chaîne, la terre elle-même était blessée. En Normandie, la coupe des arbres favorisait l’érosion de sols qui devenaient incultivables ; à Saint-Domingue ou Cuba, la monoculture intensive du sucre détruisait déjà la biodiversité. Ces maux étaient indifférents à notre seigneur normand et aux gouvernants qui s’étaient déjà rendus dépendants des capitalistes qui investissaient leur fortune aux colonies. Ils étaient bien visibles, en revanche, aux esclaves et aux paysans qui, aux quatre coins du monde, luttaient pour reprendre le contrôle de la terre.

De telles luttes ont eu lieu tout au long du vingtième siècle et continuent aujourd’hui. Depuis des décennies, les populations autochtones de la cordillère des Andes sonnent l’alerte : les glaces fondent, la neige disparaît et les équilibres naturels s’effondrent. De tous les coins du Sud, les mêmes cris d’alarmes se font entendre – sans jamais susciter la moindre réaction de la part des gouvernants nationaux et internationaux. Aujourd’hui comme hier, il est sidérant de constater qu’une approche supposément globale de l’économie mondiale induit l’aveuglement, l’ignorance, le mépris et la destruction, tandis que la clairvoyance semble ne plus être l’apanage que de ceux qui vivent, littéralement, au ras du sol. C’est pourquoi, une fois de plus, des gens ont décidé de se soulever contre des puissances irresponsables. Ce matin même, des milliers d’entre eux ont entrepris de paralyser Londres pour exiger que soient immédiatement prises les mesures indispensables à la préservation de notre habitat naturel.

Il y aura quelque chose d’étrange, presque absurde, à être confortablement assis dans mon bureau pendant qu’ils se feront arrêter. Pourtant cela en vaut aussi la peine. Pendant quatre années, vous lirez, écrirez et vous confronterez à certains des plus beaux fruits de l’esprit humain. Pour moi, alors même que ces années seront décisives pour l’avenir de l’humanité, ces études n’auront rien de frivoles. Elles nous rendront le sentiment de la valeur de tout ce qui est aujourd’hui menacé. Elles nous rappelleront l’infinie créativité humaine et nous aideront ainsi à garder l’espoir que la culture puisse l’emporter sur la puissance destructrice de l’argent – avec l’aide des femmes, des hommes et des enfants qui depuis ce matin occupent les rues de Londres. Avant de nous concentrer sur nos travaux du jour, je tenais à les saluer.

Bien cordialement,

Olivier Tonneau.

 

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