«Tous pourris!» La nouvelle censure imposée à la parole critique


           « Tous pourris ! » disent les populistes. C’est la mise en garde du Monde, du Figaro, du Point, de France Info, d’Europe 1, de France Inter, de l’Express, du Midi Libre… J’en passe. Ces populistes sont bien sûr Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, les « extrêmes » qui se rejoignent comme dans un certain dessin de Plantu. Citoyennes, citoyens, vous voilà prévenus : nonobstant les affaires Tiberi, Chirac, Woerth, Takieddine, Sarkozy, Karachi, Guérini, Cahuzac et plus modestement Ayrault (condamné en 1997 à six mois de prison avec sursis et 30 000 francs d’amende pour délit d’octroi d’avantage injustifié), ne vous laissez pas aller à penser qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France.

           Nonobstant l’inanité de la réforme bancaire constatée par tous les observateurs (Financewatch, les Economistes Atterrés ou encore… les banquiers eux-mêmes !), interdisez-vous de penser que le gouvernement est soumis à la finance. Nonobstant les liaisons dangereuses entre gouvernants et lobbies patronaux (Moscovici co-président du Cercle de l’Industrie, Hollande dinant avec Merkel à l’European Round Table of Industrialist), n’allez pas croire que le gouvernement ferait la politique du grand patronat. Ne soyez pas choqués de la parfaite concordance entre les desiderate de Parisot et les lois soumises au vote du Parlement. Ne vous étonnez pas d’entendre chaque jour que la France est sous surveillance des marchés, qu’il faut leur obéir pour préserver l’indépendance de la nation ; ne vous demandez pas si renoncer à son indépendance, c'est précisément obéir aux marchés. Ne vous posez aucune de ces questions, votre santé mentale en dépend : les fascistes sont à vos portes ; comme dans Les Contes de la Rue Broca, prononcer la phrase « Tous pourris ! », c’est libérer la sorcière qui viendra nous hanter.

           Mais les injonctions médiatiques ne convainquent personne. Elles n’ont d’autre effet que de nous faire taire. Elles fonctionnent comme un rappel à la décence et la bonne éducation : votez, respectez les institutions, croyez en vos représentants, sortez les doigts du nez et les mains des poches. Nous obtempérons mais grommelons un peu tout de même, par-devers nous, qu’on a quand même bien l’impression qu’ils sont tous… enfin, vous voyez ce que je veux dire. Puisque nous sommes, au fond, tous d’accord, commençons par nous le dire. Plutôt que de nous enfoncer à jamais dans un silence de mort, autorisons-nous un instant l’outrance de l’indignation et crions tous ensemble :

           TOUS POURRIS !

           N’est-ce pas que ça fait du bien ? Et maintenant, réfléchissons. Commençons par retrouver un peu de mesure : nul n’en doute, il y a de braves gens en politique, dans l’industrie et même dans la finance. Ils ne sont donc pas, à strictement parler, tous pourris. Le fait n’en reste pas moins : ces braves gens, car il y en a, ne parviennent pas à changer quoi que ce soit à l’état désastreux de notre vie politique. Les braves gens sont impuissants face aux pourris, car il y en a aussi. La conclusion s’impose : la pourriture qui gangrène la vie politique française n’est pas une question de personnes mais une question de système. C’est le système qui réduit les braves gens à l’impuissance, donne le pouvoir aux pourris et en pourrit d’autres : pour rénover la république, il ne faut donc pas changer les personnes mais le système. Or cette conclusion nous permet de faire une différence entre les « extrêmes » dont les journalistes nous disent sur tous les tons qu’ils se rejoignent.

            Marine Le Pen, en effet, ne prétend nullement changer le système : elle réclame une dissolution de l’assemblée et des élections législatives. Si ces élections avaient lieu, de nouvelles personnes viendraient occuper les mêmes places. Bien sûr, Marine Le Pen espère que ses fidèles seraient élus et nous n’en serions pas mieux lotis. Jean-Luc Mélenchon, en revanche, dénonce la « pourriture intrinsèque d’un système » et c’est pourquoi il appelle à une Constituante qui permettrait de rénover les structures pour permettre aux braves gens de contrôler les pourris plutôt que l’inverse.

            Marine Le Pen propose une solution conjoncturelle à des dérives personnelles et Jean-Luc Mélenchon une solution structurelle à la dérive d’un système. Deux approches radicalement différentes puisque l’une espère jouir du pouvoir absolu qu’offre le système actuel à son chef, et l’autre entend remédier à l’absolutisme induit par le régime présidentialiste. Une autre différence de taille entre ces deux approches, c’est que Marine Le Pen est opportuniste et cherche à profiter de la crise, tandis que Jean-Luc Mélenchon milite pour la sixième république depuis de longues années. Il n’est d’ailleurs pas le seul.

            Comment les médias peuvent-ils confondre Le Pen et Mélenchon ? C’est, répondront les éditorialistes, qu’ils utilisent les mêmes mots : "pourris", "nettoyage", "(anti) système", etc. Or les éditorialistes ont une conception sophistiquée du discours politique : celui-ci ne vise pas à présenter des arguments, échanger des idées, mais à manipuler l’inconscient du pauvre peuple au moyen de mots-clés qui vont stimuler ses pulsions les plus viles. Parler de finance internationale, c’est réveiller l’antisémite qui dort en chacun de nous. Parler de révolution (certes citoyenne), c’est raviver le goût du sang que nous avons hérité de Robespierre. Vouloir le protectionnisme, c’est haïr l’étranger. Dire "planification", c’est invoquer les mânes de Staline et "nationalisation" celles de Mussolini. 

           Quel dommage que les journalistes ne s'intéressent qu'à la sémantique censée viser l'inconscient populaire et pas aux arguments s'adressant à la raison de chacun! Ce sont eux qui, par l'isolement de mots hors contexte, créent des champs lexicaux historiquement marqués. Ils n'analysent pas les discours mais les atomisent et ce faisant, dissolvent la pensée qu'ils réduisent à des clichés qu'ils ont beau jeu de dénoncer ensuite. C’est une forme de censure insupportable qui s’exerce lorsqu’est ainsi interdit l’usage de mots sans lesquels on sera bien en peine de décrire l’état actuel de notre société. Oui, il faut parler finance internationale, pourriture, collusion, oligarchie : c’est avec ces mots que l’on peut appeler au sursaut démocratique dont Edwy Plenel souligne la nécessité. Plutôt que de discréditer Mélenchon, prenons-le au mot et discutons : cette nouvelle constitution, comment l’écrirons-nous ? Quelles règles voulons-nous pour séparer les intérêts privés de l’intérêt général ? Quel statut pour nos élus ? Quels droits de regard et de révocation pour nous ? C’est en s’emparant du débat sur la constitution que nous dépasserons l’indignation populiste pour engager la reconstruction politique et sociale qui s’impose.

 

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