Olivier Tonneau
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Billet de blog 9 juin 2022

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Mélenchon : un risque de frexit ?

Une amie me demandant si, vraiment, Mélenchon premier ministre pourrait provoquer un frexit, j'ai tâché d'expliquer pourquoi c'était impossible et j'en ai profité pour revenir sur les fondements de sa politique européenne.

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En un mot comme en cent, il n’y a pas l’ombre d’un risque de Frexit si Mélenchon était premier ministre. Explications.

Jamais Mélenchon n’a défendu le Frexit, ni en 2012, ni en 2017, ni en 2022. En revanche, après avoir voté « oui » à Maastricht, il a voté « non » au référendum sur la Constitution européenne de 2005 (dont le résultat a été honteusement dénié par l’adoption du Traité de Lisbonne par voie parlementaire en 2008, ce qui est une brisure majeure dans l’histoire démocratique française récente). C’est qu’il avait alors pris conscience de la logique néolibérale des traités européens. 

En quoi consiste cette logique ? Principalement en la fameuse règle des 3% de déficit budgétaire (durcie depuis avec les 6-pack et 2-pack qui imposent 0.5% de déficit « structurel », comme on dit en opérant une distinction abstraite et intenable avec le déficit dit « conjoncturel ») et la règle du « no-bail out », qui interdit à un état d’en secourir un autre. Ces deux règles forment, dans une zone monétaire unifiée, une machine infernale.

Quand deux entités économiques font des échanges commerciaux, l’une des deux sera forcément en déficit relativement à l’autre. Quand ces deux entités n’ont pas la même monnaie, c’est la dévaluation qui permet d’équilibrer les choses : l’entité déficitaire dévalue (ça se fait naturellement si les cours du change sont flottants), ce qui lui donne un avantage compétitif et lui permet de reprendre l’ascendant commercial. Mais si ces deux zones partagent la même monnaie, les déficits ne peuvent pas se résorber : comme, de surcroît, l’entité excédentaire peut investir ses excédents, elle devient encore plus compétitive et toujours plus excédentaire. Dans cette situation, il n’y a qu’une façon de résorber le désquilibre : un transfert d’argent pur et simple de l’entité excédentaire vers l’entité déficitaire. Que cela paraisse injuste en Europe (« pourquoi les laborieux Allemands paieraient-ils pour ces fainéants de Grecs ? ») ne fait que révéler l’absence d’un sentiment européen qui fonderait la solidarité - dans n’importe quelle zone monétaire, ces transferts ont lieu en permanence : entre régions d’un même pays, entre Etats des Etats-Unis d’Amérique, etc. Pas d'équilibre budgétaire sans péréquation. Or l’Europe interdit cette péréquation.

L’autre idée contenue dans le dogme des 3%, c’est de rediriger toute l’activité économique des Etats vers le secteur privé. Avoir une activité économique suppose d’investir ; investir, c’est s’endetter ; qui ne peut pas s’endetter est réduit à l’impuissance. Aussi les Etats européens ne peuvent-ils mener aucun des immenses chantiers qui s’imposent – notamment autour de la transition écologique – et sont réduits à débloquer des sommes ridicules tout en faisant la dance du ventre devant les multinationales (le mythe du capitalisme vert).

C’est encore pour ôter toute puissance économique aux États que l’Europe leur interdit de se financer directement auprès de la banque centrale. Le présupposé est que les Etats sont irresponsables et s’endetteraient exagérément s’ils le pouvaient. Mais la défiance vis-à-vis des Etats est en réalité défiance vis-à-vis des peuples: c'est une thèse largement répandue dans la théorie politique libérale et qui remonte, en fait, aux racines de la théorie politique occidentale que la populace est irrationnelle et que le pouvoir doit être exercé par les personnes compétentes. Or dans les régimes démocratiques, les prétendants au pouvoir doivent flatter la populace, donc lui promettre tout et n'importe quoi: la démocratie est dangereuse parce qu'elle étend à l'élite les vices du peuple. Il faut donc restreindre autant que possible les marges de manœuvres des politiques et, pour cela, les soumettre aux acteurs qui sont, eux, rationnels parce qu'ils fondent leurs décisions sur la loi du marché. L’UE a donc obligé les Etats à se financer auprès d'acteurs privés sur les marchés financiers. Ceux-ci étaient censés, en augmentant les taux d’intérêt pour les emprunteurs peu fiables, être les garants du sérieux budgétaire. Mais les marchés financiers n’ayant pas vocation à réguler la vie économique mais à générer les plus gros profits possibles, ils ont déclenché des opérations spéculatives qui ont failli détruire l’UE entre 2008 et 2017. Cette expérience aurait dû balayer pour jamais les dogmes de la rationalité du marché, de la responsabilité des acteurs financiers, et rouvrir la question: et si, en définitive, les peuples étaient plus responsables que les banquiers? 

Il n'en a rien été et l'UE reste, structurellement, une machine à privatiser l’économie, ce qui se vérifie dans ses innombrables directives sur l’ouverture des services publics à la concurrence (transports, télécommunications, énergie) qui ont toutes eu des conséquences désastreuses. En France, la privation des barrages est à l’œuvre et cela pose non seulement un problème économique majeur mais aussi des problèmes de sécurité. Résidant anglais, je suis aux premières loges pour constater les méfaits des privatisations (il suffit de prendre le train).

Il faut donc sortir de la logique ultralibérale inscrite dans les traités européens. Or ces traités sont à durée illimitée : il n’y a aucune date fixée pour leur renégociation et ils ne peuvent être modifiés qu’à l’unanimité. Il suffit donc du veto de l’Allemagne ou de n’importe lequel de ses satellites pour l’empêcher. La stratégie de Mélenchon a toujours été : ceci posé, que fait-on ?

Premier constat, qu’il faut avoir le courage de poser : puisqu’il n’existe strictement aucune voie institutionnelle pour renégocier les traités, il faut en passer par une épreuve de force politique qui provoquerait une crise institutionnelle. En 2012-2017, au plus fort de la crise de la dette, Mélenchon souhaitait imposer cette épreuve de force et brandissait la menace : si les traités ne sont pas renégociés, on sort. L’objectif n’était pourtant pas le frexit mais bien la réorientation de l’Europe. Le principe était : sans la menace de la sortie, l’exigence de renégociation ne sera pas entendue. Le pari était : on ne fait pas l’Europe sans la France. Même l’Allemagne, si entêtée qu’elle soit d’un ordolibéralisme fondé sur une phobie de la dette et de l’inflation enracinée dans le traumatisme de la République de Weimar, comprendra qu’une sortie de la France de l’UE signe la fin de cette dernière.

Depuis, les choses ont changé parce que la situation a changé, à plusieurs titres. D’une part, en 2017, il y avait une Europe de gauche émergeante : Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, Corbyn en Angleterre, et il semblait que si les cartes sortaient dans le bon ordre, tout était possible. Je me souviens d’un événement qui m’a semblé, à l’époque, faire tout basculer : la tenue d’élections anticipées en Grèce en Janvier 2015. Si les calendriers électoraux avaient été respectés, on aurait voté en Espagne avant de voter en Grèce. En novembre 2014, Podemos avait pour la première fois été donné en tête dans un sondage ; si Podemos avait pu former un gouvernement avant l’élection de Tsipras, celui-ci n’aurait pas été aussi isolé dans sa lutte face à la Troika. Le bras de fer engagé par la Grèce et l’Espagne aurait donné une forme concrète à la politique de confrontation au niveau européen défendue par Mélenchon et peut-être aidé à obtenir ces 600 000 voix qui lui manquèrent pour être au second tour de l’élection présidentielle en Avril 2017. Cela aurait, par contrecoup, beaucoup aidé Jeremy Corbyn qui ne parvint jamais à crédibiliser sa position de résistance de l’intérieur lors de la campagne référendaire sur le Brexit. Quand on sait ce que le Brexit lui a coûté, et quand on voit qu’il est passé très près de la victoire lors des élections générales de Juin 2017, il est difficile de ne pas penser qu’un élément favorable comme l’émergence d’une Europe de gauche aurait suffit à faire pencher la balance en sa faveur. Mais aujourd’hui, cette Europe de gauche n’existe plus. De surcroît, l’expérience du Brexit a bien évidemment échaudé les esprits.

Mais la situation a également changé parce que l’UE elle-même a changé. Pour reprendre l’analyse de Coralie Delaume et David Cayla dans La Fin de l’Union Européenne, l’UE est en fait déjà morte : morte de s’être donné des règles tellement absurdes que nul ne peut les respecter. La BCE a dérogé, pendant la crise de la dette, à son propre mandat en émettant des quantités astronomiques de monnaie et en rachetant des titres de dettes ; quasi aucun état ne respecte la règle des 3% - même pas l’Allemagne puisque, même si personne ne semble le savoir, cette règle limite non seulement les déficits mais également les excédents budgétaires (justement pour éviter les situations de déséquilibre chronique que je décrivais plus haut). L’Allemagne tant vantée est dans l’illégalité depuis toujours quant aux traités européens ! Enfin, les crises provoquées par la Pologne ou la Hongrie ont montré que l’UE est incapable de sanctionner ses membres d’une façon substantielle. Même les rétablissements de contrôles aux frontières (par exemple à la frontière entre la France et l’Italie) ont montré que les principes supposément fondamentaux de l’UE ne sont que vaines paroles.

Dans ce contexte, Mélenchon affirme qu’il n’est même pas besoin de renégocier les traités pour s’en affranchir : il suffit d’y désobéir en jouant autant que possible, formellement, de la clause de l’ « opt-out » qui permet effectivement à un Etat de s’exempter de certaines dispositions. Evidemment, ces désobéissances ne sont pas des actes irrationnels et imprévisibles, comme si on allait faire n’importe quoi : mais il s’agit, par exemple, de créer un pôle public bancaire (c’est interdit !) qui pourra enfin financer de façon conséquente les grands projets qu’aucun acteur privé ne mènera – tout ce qui a à voir avec l’environnement et ne peut se régler dans une logique de marché. Il s’agit encore de refuser les privatisations de secteurs clés ou, dans le cas de nouveaux traités de libre-échange permettant l’importation de produits ne respectant pas les normes sanitaires, de refuser leur entrée en France. Bref, il s’agit de s’opposer à ce que l’Europe fait de pire. 

Si Mélenchon appliquait sa politique, y aurait-il une virulente réaction des partenaires européens et notamment de l’Allemagne ? Peut-être. Mais le SPD semble avoir infléchi – enfin ! – la ligne Merkel dans un sens qui laisse entrevoir de possibles convergences. Quand bien même il y aurait une opposition violente à la politique de Mélenchon, que s’ensuivrait-il ? J’entendais ce matin Gabriel Attal déclarer sur France Inter que si Mélenchon appliquait sa stratégie de la désobéissance, la France serait « jetée dehors ». C’est un mensonge éhonté, pour la bonne raison qu’il n’existe strictement aucune procédure pour l’exclusion d’un Etat de l’UE. On peut partir mais on ne peut pas être chassé.

Conclusion : il n’y aura pas de frexit. Au mieux, l’application de politiques sociales et écologiques dans un grand pays d’Europe initiera une réorientation profondément nécessaire de l’UE ; à défaut, elle profitera au moins à la France elle-même ; au pire, Mélenchon échouera et les choses continueront comme aujourd’hui – c’est-à-dire très mal. Quoiqu’il en soit, ce ne sera certainement pas pire !

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