L'ombre d'un doute: confessions d'un universaliste en cours de décolonisation

Le débat s’envenime tous les jours entre « laïcards » et « islamo-gauchistes », deux insultes si mal définies que j’ai pu être qualifié de « raciste qui prend la défense des privilèges des mâles blancs de l’Assemblée nationale » mais aussi accusé de « justifier la dialectique indigéniste ». Je ne réponds que pour introduire dans le débat ce qui me semble faire défaut: l'ombre d'un doute.

Le débat s’envenime tous les jours entre « laïcards » et « islamo-gauchistes », deux insultes si mal définies qu’elles peuvent frapper n'importe qui. Tel que vous me voyez, j’ai ainsi été qualifié de « raciste qui prend la défense des privilèges des mâles blancs de l’Assemblée nationale » mais aussi accusé de « justifier la dialectique indigéniste ». Ces accusations sont d’autant plus étonnantes que mes positions politiques sont parfaitement claires : ce sont celles qui sont exposées dans le programme de la France Insoumise, L’Avenir en commun, et les livrets Laïcité et Antiracisme qui le complètent. Mais si les débats sont aujourd’hui si virulents, c’est qu’ils mettent en jeu bien davantage que des positions programmatiques – ils engagent des sentiments viscéraux ou, pour employer un mot si galvaudé qu’il est totalement démonétisé, des « valeurs ». Il y a des mots qui semblent révéler des idées dont il est insupportable qu’elles soient dans les têtes.

J’ai souvent le sentiment que les débats autour de l’islamisme mettent face-à-face des gens déterminés, pour parler comme une amie psychanalyste qui utilisait, je crois, une formule de Lacan, à « occuper la place de la vérité dans le discours ». Ce qui me frappe, c’est la prétention à tout savoir de l’autre dont on n’hésite pas à dire qu’il est inconsciemment raciste ou repentant obsessionnel. Le problème n’est pas seulement de croire qu’on peut lire dans la tête de l’autre, mais aussi – et c’est peut-être plus grave – de croire qu’on peut lire dans la sienne propre, comme si « je » n’était pas un autre. Plutôt que de dire à chacun sa vérité, je vais donc commencer par raconter mes doutes à mon propre sujet. Je viendrai ensuite aux Indigènes de la république, dont j’ai eu le malheur de citer un texte dans un précédent billet, ce qui me vaut des questions récurrentes : aurais-je des accointances ? La réponse est non. Je dirai ensuite ce que j’ai appris de leur faillite. Enfin, je conclurai comme je pourrai, c’est-à-dire assez mal puisque je n’ai aucune certitude à partager. Ce texte étant strictement personnel et ne défendant aucune position programmatique, la seule vertu qu’il pourrait avoir est d’introduire ce qui me semble souvent manquer dans les débats entre « laïcards » et « islamo-gauchistes » : l’ombre d’un doute. 

 1. Charlie en Angleterre

J’ai déjà dit que jusqu’en 2011, je ne m’intéressais pour ainsi dire à rien sinon à la philosophie et la musique. Je n’ai rien suivi des débats sur le voile à l’école ni la burqa, j’ignorais le mot « néolibéral », je ne pensais jamais au racisme. En 2011, ce fut l’effet Mélenchon et je me suis pris de passion pour la Révolution française et Robespierre. J’ai chanté la Marseillaise et l’Internationale pour la première fois et senti grandir en moi un patriotisme qui m’a sidéré. Rien dans ma vie ne m’avait prédisposé au patriotisme et voilà qu’habitant en Angleterre, je me trouvais à défendre passionnément la France à tous bouts de champ. C’est quand je me suis retrouvé à défendre l’école française, que j’ai à peine fréquentée (et absolument détestée), que j’ai été pris d’un doute.

Puis eurent lieu les attentats de janvier 2015. Je n’avais jamais lu Charlie Hebdo, je ne savais pas qui était Philippe Val, j’avais quelques souvenirs du grand Duduche et voilà tout. Il a fallu quelques heures pour que l’émotion collective m’emporte et pourtant j’ai bientôt vécu ces meurtres comme un deuil personnel. J’étais engagé dans un mouvement de gauche, or la gauche anglaise a été d’emblée anti-Charlie : mon mur Facebook était couvert de posts affirmant peu ou prou que la tuerie était une revanche de l’histoire contre un état colonial, etc. J’en fus profondément blessé, j’ai haï le pays tout entier pendant quelques semaines et j’ai fini par prendre la parole publiquement. D’abord dans un billet publié sur ce blog qui a aussitôt fait le tour du monde – ce qui ne m’était jamais arrivé – avant d’être repris par le Guardian. J’y distinguais soigneusement islam et islamisme, référais le terrorisme à la déréliction sociale, et défendais Charlie Hebdo contre toute accusation de racisme. Je ne disais pas que j’étais Charlie.

J’ai fini par le dire quelques jours plus tard. Les attaques contre la France, son histoire et ses morts se poursuivant, j’en fus proprement excédé et quand Time m’a contacté pour un article sur le numéro de Charlie qui disait en une « Tout est pardonné », j’ai cette fois écrit un texte furieux qui m’a d’ailleurs valu quelques menaces de mort. J’étais bien parti pour devenir le Charlie anglophone et quelques semaines plus tard, une revue universitaire me contactait pour me demander de contribuer à un ouvrage collectif sur l’après-Charlie. J’acceptais – et tout a commencé à changer.

 2. L’inféconde régression des Indigènes de la république

J’ai fait ma maîtrise sur Pascal et mon doctorat sur Diderot : je suis ce qu’on appelle dans le monde anglo-saxon un « early-modernist ». Je n’avais donc aucune légitimité à écrire un article sur l’après-Charlie et pourtant je me suis mis au travail plein de certitudes. J’étais sans pitié pour la « victimisation » et le « communautarisme ». Mais il fallait bien, par souci d’objectivité, lire les écrits de l’adversaire et c’est ainsi que j’en suis venu à lire les Indigènes de la république. Pourquoi le nier ? Le volant critique de leur pensée, celui qui porte sur le déni du racisme dans la société française et sur les mécanismes qui servent à se donner en toute occasion bonne conscience, m’a profondément ébranlé. Je sais bien que de nombreux militants antiracistes répondront avec impatience que les Indigènes n’ont rien dit de nouveau. Soit. Il n’en reste pas moins que je n’avais rien lu d’autre et que je me suis trop bien reconnu dans le miroir qu’ils me tendaient pour n’en être pas troublé. C’était alors, par ailleurs, le bon temps de la recherche, et la discipline politique qui exige de se défendre à toute force de la contamination par les idées mauvaises ne s’imposait pas à moi : je pouvais prendre le risque d’être brûlé par une pensée.

Mettons cependant les choses au point : je ne suis d’accord avec aucune thèse programmatique des Indigènes. Je ne soutiens pas leur revendication de reconnaissance politique des communautés. Les exactions commises par l’état d’Israël ne me feront pas soutenir le Hamas. Je n’ai jamais pu suspendre mon aversion pour l’intégrisme religieux, cette forme de vie qui me semble si pauvre et si morbide, et je suis convaincu que toute alliance avec ses promoteurs ne peut mener qu’au désastre. Nous pourrions donc en rester là : les Indigènes ont été, pour moi, un instrument d’auto-critique mais jamais une force de proposition. Mais puisque nous sommes sur le sujet, je vais tenter d’expliquer comment je comprends le naufrage d’un mouvement qui avait commencé par jeter, avec son Appel de 2005, un sacré pavé dans la mare. Il me semble que c’est une histoire instructive.

Lorsque les Indigènes lancèrent leur Appel, leur constat initial était que la focalisation exclusive de la gauche sur la classe tendait à invisibiliser les oppressions fondées sur la race. Considérant que les discriminations raciales étaient structurelles en France et qu’aucune formation politique n’en faisait sa priorité, ils en concluaient que les populations victimes de ces discriminations (les « indigènes ») ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et devaient s’organiser. Pour cela, ces populations devaient d’abord prendre conscience d’elles-mêmes comme formant un groupe avec un intérêt commun. Contrairement à ce qu’on s’imagine, les penseurs des Indigènes ne viennent pas des Frères musulmans mais du marxisme : ils voulaient, pour paraphraser Marx, transformer les populations d’origine coloniale d’un groupe « en soi » à un groupe « pour soi ». Mais comment ? En 2007, Sadri Khiari, ancien militant de l’extrême-gauche tunisienne, racontait l’évolution de sa pensée :

« Quand on a commencé à construire les Indigènes, j’avais moi-même beaucoup de mal à comprendre que des populations issues de l’immigration en France ne se mobilisent pas principalement sur les formes que je dirais « matérielles » de la discrimination raciale : le logement, le travail, etc. Il y a des actions, des initiatives, des luttes contre la violence policière, pour la Palestine et contre toutes les insultes qui se déversent dans les médias concernant les Arabes, les Noirs et les musulmans. Or le point commun entre ces trois exemples est justement cette question de dignité. »[i]

Fait remarquable au regard des dernières productions des Indigènes, Khiari ajoutait que « concernant la Palestine, les indigènes ne connaissent pas les enjeux locaux. Ils ont une connaissance très faible de la situation politique là-bas. Et pourtant ils se mobilisent, car à travers ce combat ils affirment une dignité. » L’unité des indigènes devait donc se faire non sur la base de l’intérêt économique mais de la dignité de la communauté. En tirant cette conclusion, les Indigènes savaient à quoi ils s’exposaient. Dans un texte intitulé « L’Apport de l’Appel des Indigènes de la République », Saïd Bouamama prévenait:

« Le mot communautariste est un piège. Il est propulsé dans le débat politique pour mettre sur la défensive et obliger à la justification. Si communautarisme il y a, c’est celui du fonctionnement social. Faut-il encore rappeler que la domination fonctionne justement en inversant l’ordre de causalité ? Les indigènes émergent face à un communautarisme des majoritaires, construit par le fonctionnement social et de classe, et on les accuse d’être les causes du communautaire. Un de nos slogans lors de la marche clarifie cette question : "les indigènes contre l’indigénat !" »[ii]

Face au communautarisme majoritaire, Bouamama répondait que « c’est la réalité sociale actuelle qui nous construit, nous gère, nous assigne à une place objective indigénisée. Le moment d’identification qu’est la reprise du stigmate, nous l’assumons ».[iii] La reprise du stigmate est un procédé bien connu : on pense à la « négritude » césairienne mais on pourrait remonter aux sans-culottes. C’est aussi un procédé dangereux. On entend bien chez Bouamama qu’il ne doit s’agir que d’un « moment » - reste à savoir comment, quand on y est entré, on en sort. Question d’autant plus difficile que les Indigènes étaient bien forcés de constater que les populations qu’ils voulaient réunir sous le vocable d’ « indigènes » étaient diverses, qu’elles n’étaient pas toutes stigmatisées de la même façon et qu’elles ne faisaient pas spontanément cause commune. En 2005, Sadri Khiari le soulignait :

« Les populations issues de la colonisation ne sont pas homogènes socialement ; certaines sont privilégiées par rapport aux autres, s’intègrent plus ou moins au monde "blanc" ou aspirent à y être reconnues quitte à servir de relais dans l’oppression des autres indigènes. Les dominés – et qui le restent pleinement – peuvent être aussi dominants : aux hiérarchies de classes, de sexe, de préférence sexuelle, s’ajoutent aussi des conflits de "mémoire" (par exemple, dans les rapports entre Africains noirs et Arabes. »[iv]

Il concluait que « l’unité des indigènes cherche à se construire à travers de multiples tensions et cette unité ne recouvre pas nécessairement et, parfois, s’oppose à l’unité des ouvriers, des femmes, des homos ou des athées à l’échelle de l’ensemble de la société. » (p. 71) Parmi les multiples marqueurs identitaires des populations d’origine postcoloniale, l’un posait d’emblée un problème particulier : l’intégrisme musulman. Dès l’Appel, on avait reproché aux Indigènes la signature de Tariq Ramadan, ce dont ils s’étaient justifiés en affirmant qu’on ne pouvait « faire de la politique à la première personne du pluriel sur la question de l’immigration postcoloniale sans faire de la politique aussi avec des musulmans car c’est un fait : une partie conséquente de cette immigration se déclare "musulmane". Il faudra donc bien soit accepter de faire de la politique avec entre autres des musulmans, soit comme de coutume décider de confisquer leur parole, ou mieux, de parler à leur place. »[v]

On voit dans cette phrase tous les écueils qui allaient miner les Indigènes. Le problème peut se formuler assez simplement. Si l’on réunit pêle-mêle des gens qui ne sont d’accord sur rien, on n’a pas un ensemble mais un simple agrégat. Si l’on veut donner à cet ensemble une cohérence, il faut lui donner des principes, mais cela suppose d’exclure ceux qui ne les acceptent pas. On comprend bien la volonté inclusive, mais on ne voit pas comment des paroles contradictoires pourraient générer une cause commune. Saïd Bouamama avouait la difficulté quand il écrivait que « le refus d’accepter la construction d’un "racisme respectable" antimusulman, se construisant à partir de causes nobles (et partagées par nous) – l’égalité entre les sexes, la laïcité, etc. – fait partie de notre identité sociale et politique ».[vi]

Ainsi s’ouvrait le grand écart des Indigènes : nous prenons le parti des musulmans parce qu’ils sont victimes de racisme et, pour cette raison, nous refusons de nous associer aux attaques contre les intégristes qui portent atteinte à ces nobles causes que sont l’égalité des sexes et la laïcité. Mais alors comment défendre ces nobles causes ? C’est pour résoudre ce problème que Sadri Khiari a forgé le concept de « régression féconde » qui a perdu les Indigènes. La régression consistait à prioriser le regroupement des Indigènes, fût-ce sur des bases réactionnaires, en espérant qu’une fois regroupés ils évoluent d’eux-mêmes vers les valeurs secrètement partagées par les Indigènes et la société dite « blanche ». A partir de ce moment-là, les Indigènes s’enferrent dans une logique insensée : la rupture avec le monde Blanc étant pour eux le préalable à toute émancipation, elle est bonne quelle que soit sa forme, dût-elle les contraindre à renoncer à eux-mêmes.

On a parfois le sentiment, à lire Sadri Khiari, qu’il déteste d’autant plus les féministes ou les militants gay qu’il sait qu’ils ont raison, ce qui signifie que les intégristes ont tort et justifie la stigmatisation dont ils sont l’objet. Cette étrange haine de ceux avec qui on est d’accord éclate dans des textes d’une violence apocalyptique dont le plus saisissant est peut-être la conclusion de son livre Pour Une Politique de la racaille :

« Les indigènes n’ont que faire de la "solidarité antiraciste" des Blancs. Nous ne sommes pas sympathiques. Je hais le paternalisme encore plus que la haine. (…) Et puis, allez !, puisque vous y tenez tant, je vais vous le dire : nous ne sommes pas racistes, nous ne sommes pas sexistes, nous ne sommes pas homophobes, nous ne sommes pas particularistes, nous ne sommes pas pour l’inégalité de classes et nous détestons la pollution ! Mais nous ne le sommes pas parce que nous partagerions vos "valeurs". Nous ne le sommes pas parce que vos valeurs montrent constamment leurs limites en se pensant supérieures à la pensée des autres peuples et qu’elles sont pour cela impuissantes à changer le monde. Nous ne le sommes pas parce que nous irons au-delà de vos valeurs. Avec vous. Contre vous. » [vii]

Les indigènes seront les véritables communistes, les véritables écologistes, ils donneront naissance à un universalisme enfin débarrassé du double-fond colonialiste, reconquis par les colonisés au terme de la régression féconde : voilà l’horizon d’attente. Mais la fécondation de la régression n’est pas advenue. Les Indigènes avouent eux-mêmes que leurs marches n’ont pas réunis grand-monde. L’intégrisme gagnant, pendant ce temps, du terrain, Khiari a fini par lui concéder un rôle moteur dans la dynamique Indigène. Dans La Contre-révolution coloniale en France, il évacuait tout jugement de valeur sur les différentes formes d’islamisation à l’œuvre dans la société Française au motif que prendre parti serait déjà faire le jeu de l’adversaire :

« Ceux parmi nous qui opposent les différents courants au sein de l’Islam français entre "réactionnaires" et "modernistes" ou "progressistes", reprenant ainsi les catégories qui ont justifié la "mission civilisatrice", font fausse route. L’échelle de "valeurs" à partir de laquelle il paraît pertinent d’évaluer la démarche non pas religieuse mais politique de chaque organisation musulmane est celle qui permet de mesurer la relation, parfois paradoxale et mouvante, que cette démarche entretient avec la dynamique décoloniale. » [viii]

Khiari se félicitait du « renforcement de la Puissance indigène, revigorée par la revendication musulmane » et traçait des plans pour l’avenir :

« Même s’il ne se dit pas en termes de contestation politique, si on ne voit pas d’immenses manifestations et des grèves de musulmans, s’il n’y a pas encore de candidats musulmans drainant des centaines de milliers de voix aux élections, l’augmentation du nombre de mosquées, de barbes et de voiles constitue un phénomène politique majeur, une défaite flagrante de la stratégie de la « beurisation » des jeunes issus de l’immigration. Cet islam procède du mouvement de consolidation de la puissance politique indigène. »[ix]

J’ai lu les textes des Indigènes un peu dans le désordre et c’est donc récemment que j’ai découvert ces lignes. J’avoue que j’en ai été sidéré. Comment un homme comme Sadri Khiari, venu de l’extrême-gauche tunisienne, a-t-il pu en venir à mettre ses espoirs dans l’essor d’un parti musulman ? Hormis le fait que je suis tout-à-fait contre les partis religieux de façon générale, je ne peux pas imaginer qu’un tel parti soit autre chose qu’un parti intégriste. Sa formation serait, pour le coup, le signe d’une régression terrible. Mais quelle fécondité pourrait-on en espérer ? De quelle façon miraculeuse des revendications réactionnaires sont-elles censées se transformer en leur contraire ? On n’en sait rien. On verra bien plus tard par quels chemins l’islamisme lui-même se régénèrera pour donner naissance au monde vraiment libre. Si noire que soit la nuit dans laquelle il plonge le monde, il faudra bien la traverser puisque la libération est à ce prix.

La régression féconde a été pour les Indigènes un suicide politique puisqu’il ne saurait évidemment pas être question d’une quelconque alliance avec un parti qui appelle de ses vœux l’essor de l’islamisme politique. En concédant à l’intégrisme un rôle moteur dans la « dynamique décoloniale », les Indigènes ont par ailleurs fait fi des contradictions qu’ils avaient eux-mêmes relevées au sein des populations d’origine post-coloniales et se sont aliénés ceux qui auraient peut-être accepté que toutes les paroles s’expriment, mais certainement pas que la plus agressive et la plus intolérante d’entre elles domine les débats. La régression féconde a également été, je crois, un suicide intellectuel : elle a transformé un mouvement qui voulait porter un « antiracisme politique » en un genre de secte millénariste.

Le basculement qui s’est opéré entre 2005 et 2016 apparaît au détour de deux évocations de la révolution française. On lisait dans l’Appel des Indigènes qu’il était « temps que l’égalitarisme affirmé en 1789 balaye le chauvinisme de l’universel » ; on lit dans le livre d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les juifs et nous, que « la Révolution française (…) annonce la sécularisation de la société qui évoluera en hyper-sécularisation (…) faisant table rase de toute transcendance, au point que laïcité finit par se confondre avec impiété collective ». C’est apparemment de religion que le monde manque et il faudrait entendre « Allahou Akbar » pour découvrir cette évidence que l’humain n’est « qu’un élément de la nature parmi d’autres » et qu’aucun homme n’est autorisé à en dominer un autre. Encore cet islam est-il bien pauvre. Bouteldja peint un musulman « qui s’obstine à se tourner vers La Mecque tel un tournesol que seul le soleil peut subjuguer » mais qui « sait quelque chose qui échappe à la Raison blanche »: la régression n’a finalement engendré que le plus plat des clichés orientalistes. 

Il n’est plus question de changer les structures sociales mais de revenir à la pureté des origines. La nature contre la culture : nous voilà rendus au degré zéro de la pensée politique ou plutôt à la thèse la plus banale de la pensée réactionnaire… occidentale. Paradoxalement, la pensée d’Houria Bouteldja n’a en effet rien d’ « indigène ». On croit entendre Alain Finkielkraut quand elle déclare que « nous assistons à un effondrement moral, une crise de civilisation qui se confond avec la crise de la conscience occidentale » et cherche le salut dans les traditions. Les blancs, lit-on, ont oublié le temps où ils avaient « des cultures, des chants, des langues régionales, des traditions ».[x] Les indigènes, en revanche, possèdent les ressources spirituelles pour « réenchanter » le monde parce qu’ils sont encore liés au monde d’avant : ils ont gardé leur « attachement à la famille et à la communauté ».[xi] Par un renversement saisissant, Bouteldja semble même avoir la nostalgie des colonies quand elle déplore que « nous ne sommes plus au temps où l’on avait une opinion bien tranchée sur ce qu’est un Algérien ou un Africain ». Je ne crois pas que de telles opinions aient jamais existé ailleurs que dans les taxinomies des puissances coloniales. 

 3. Je suis universaliste et blanc

On voit que j’ai lu les Indigènes avec attention pour ne finalement tomber d’accord sur rien. S’ils m’ont cependant fait réfléchir, c’est parce qu’ils m’ont mis face à des questions auxquelles il fallait bien répondre. Etait-il vrai que l’universalisme auquel je suis si attaché n’était qu’une parole néocoloniale servant à pérenniser le pouvoir « blanc » ? Avais-je moi-même exercé ce pouvoir dans la façon dont j’avais dénoncé l’intégrisme, le communautarisme et la victimisation ? Une régression était-elle vraiment à l’œuvre dans les « quartiers » ? Si oui, comment la féconder ? J’ai continué mes recherches. D’abord dans les livres : chaque lecture en appelait une autre et, peu à peu, tout y est passé. L’histoire, et surtout l’histoire coloniale ; la sociologie, notamment appliquée aux banlieues ; Frantz Fanon, Aimé Césaire, Yacine Kateb, que je connaissais mal ; les romans d’écrivains d’origine immigrée ; les innombrables livres sur le voile et la laïcité ; les films ; l’histoire de l’immigration ; les récits atterrants des violences policières ; la difficile insertion des immigrés dans le mouvement ouvrier, etc, etc.

Les conclusions auxquelles je suis parvenu et qui font le corps de l’article que j’ai fini, au bout de dix-mois, par publier, étaient mélangées. Il y eut, d’une part, le bonheur de retrouver les valeurs universelles chez Fanon, Césaire, Kateb ou Saïd, pourtant si souvent lus à l’envers et qui d’ailleurs ont tous exprimé leur inquiétude face à la régression intégriste. Il serait absurde d’imaginer que le « pouvoir Blanc » ait contraint des têtes de cette force à penser comme ils le font ; l’universalisme n’est donc pas blanc mais bien… universel. Face à la thèse selon laquelle l’universalisme français servirait à opprimer les minorités, j’ai donc tâché de montrer que bien souvent dans l’histoire, l’Etat français fut en réalité communautariste et ce sont les peuples colonisés qui ont réaffirmé l’universel. 

Mais cette conclusion ne dit pas tout. Car s’il est délicieux de vérifier que les valeurs qu’on croit universelles sont partagées, il n’en reste pas moins que les auteurs que j’ai cités plus haut font également une critique extrêmement sévère de la position de surplomb avec laquelle les blancs conçoivent les minorités, projettent sur elles tous leurs fantasmes, s’autorisent à parler pour elles et se prennent pour leurs tuteurs. Il me fallut bien admettre que si Fanon, Césaire, Yacine ou Saïd auraient sans doute partagé mes convictions, ils auraient trouvé beaucoup à redire sur la façon dont je les exprimais.

J’ai pu le vérifier lors de plusieurs rencontres – car je n’ai pas fait que lire ; j’ai aussi fait des rencontres et posé des questions que je n’aurais pas posées auparavant. Or j’ai rencontré de très nombreuses personnes d’origine musulmane, athées, de gauche, inquiètes de l’intégrisme et pourtant scandalisées par le traitement médiatique et politique de l’islam. Pour ne prendre que deux exemples : une amie d’origine marocaine, incroyante, aussi « intégrée » qu’on peut l’être, dont la mère est voilée et qui n’en peut plus d’entendre les dissertations incessantes sur le sens du voile. Une connaissance d’origine tunisienne, également athée, dont les relations avec sa famille sont pour cela tendues, dont le frère dérive vers l’intégrisme, et qui ne supporte pas les unes incessantes sur l’intégrisme. J’ai tâché de comprendre cette réticence et voici les conclusions auxquelles je suis parvenu.

Je crois que ce qui suscite la colère n’est pas la dénonciation de l’intégrisme mais la focalisation sur lui, comme s’il était devenu passion nationale et pour tout dire objet de jouissance morbide. Mais je crois aussi que la colère vient de la prétention chez les commentateurs à savoir. C’est une chose de dire nettement qu’on ne peut accepter telle idée ou tel comportement ; c’en est une autre de prétendre savoir ce qui se passe dans la tête d’autrui. Je crois enfin que ce qui exaspère, ce sont les paroles dites à tort et à travers, sans que ceux qui les disent se soient interrogés sur leur propre compulsion à les dire : à qui parlent-ils ? Qu’espèrent-ils accomplir en parlant ?

Les cas les plus grotesques sont ceux d’homme politiques tels que Manuel Valls ou Malek Boutih qui ne manquent jamais une occasion de dénoncer les progrès de la « peste verte ». Quand bien même le phénomène qu’ils dénoncent existerait, à quoi ces discours servent-ils ? Ils ne changeront jamais l’esprit d’un seul intégriste. Ils ne sont d’aucun soutien à ceux qui luttent contre l’intégrisme – j’imagine mal ma connaissance tunisienne dire à son frère: « Tes croyances sont dangereuses, c’est Manuel Valls qui l’a dit ! ». Au contraire, si les Indigènes ont raison d’affirmer que l’un des attraits de l’intégrisme est le retournement du stigmate, les discours d’un Manuel Valls ne peuvent qu’en accroître les séductions.

Et pourtant moi aussi, j’ai poussé les hauts cris et déclamé en majesté contre la menace intégriste. Je me demande aujourd’hui ce que je pouvais bien imaginer être en train de faire. S’il allait de soi pour moi que ma parole était légitime et utile, qu’est-ce que cela révélait de mon idée de moi-même ? Quelle autorité naturelle, quel savoir croyais-je posséder pour pérorer ainsi ? Un philosophe a dit que l’objectivité consistait à voir les choses d’un point de vue qui n’est nulle part. Sans vous infliger tous les détours de mon auto-analyse, j’en suis venu à considérer que l’assurance avec laquelle je m’exprimais, pour ainsi dire, de nulle part, était en l’occurrence liée au fait que je suis de ceux qu’on n’assigne jamais à aucune origine : je suis blanc.

Cela me ramène à la place qu’ont pris les Indigènes de la république dans le débat public. Je l’ai dit, je crois que la faillite intellectuelle et politique où les a entraîné leur inféconde régression ne permet pas de leur donner la moindre place dans aucune alliance politique. Mais j’entends beaucoup de condamnations prononcées contre eux au motif qu’ils auraient eu l’outrecuidance de parler de « races ». Je crois que ces condamnations servent à évacuer en fraude des questions légitimes et que l’argument qui consiste à accuser ceux qui nomment les races d’être les véritables racistes est d’une insigne faiblesse. On croit avoir tout dit en rappelant que la race est une construction sociale. Mais le fait que les races sont des constructions ne signifie malheureusement pas qu’elles soient des illusions – comme si ce qui est construit n’avait pas une matérialité au même titre que ce qui est naturel ; comme si l’on ne pouvait pas se faire plus mal contre un mur que contre un tronc d’arbre ou qu’il suffisait de ne plus y penser pour qu’il disparaisse. Il est souvent plus difficile d’abattre un mur qu’un tronc d’arbre.

Si ce qui est construit n’était rien, alors nous serions parfaitement libres puisqu’en l’homme tout est construit. L’aliénation réside précisément en l’extraordinaire résistance de ce qui fut collectivement édifié aux efforts des individus pour s’en affranchir. Aucun essentialisme là-dedans. Inutile de s’écrier qu’il y eut de tous temps des blancs anti-racistes, je le sais. Je ne dis pas que quiconque soit assigné à son origine mais qu’il n'est pas si facile de s’en émanciper, surtout quand on n’y a pas intérêt. Il me suffit de faire retour sur la virulence avec laquelle j’ai d’emblée pris position sur des questions dont je ne savais rien pour savoir qu’il y a bien, dans l’identité républicaine française, un impensé, un insu qui se révèle dans l’agressivité panique avec laquelle on est enclin à la défendre. Libre à mes lecteurs d’affirmer qu’ils sont totalement exempts de tout préjugé et de s’exempter de mon analyse ; s’il ne devait en rester qu’un cas concret, je veux bien être celui-là.

Cette malheureuse découverte ne change rien à mon rejet des thèses des Indigènes. Il y a bien de la différence entre reconnaître qu’on est « racisé » et devenir « racisant ». Je crois, en revanche, que de l’épicier du coin au confrère, et jusqu’à l’ami ou l’amante, les populations d’origine coloniale ont, pendant bien longtemps, gardé par-devers eux l’expérience d’un racisme dont ils savaient que nous ne voulions rien savoir. Cette parole trop longtemps réprimée ne s’exprime pas toujours dans les formes. Coluche disait qu’il n’y a pas plus de malhonnêtes dans la police qu’ailleurs. Il n’y a ni plus, ni moins d’imbéciles dans le courant dit « décolonial » que dans quelque groupe social que ce soit, ce serait trop simple. Mais je crois que prendre prétexte des imbéciles pour discréditer les travaux de la pensée décoloniale serait se complaire à peu de frais dans une dangereuse surdité. Mieux vaut écouter les voix qui parlent de race d’une façon qui, loin d’être régressive, me semble au contraire extrêmement féconde et permettre de sortir de l’oscillation entre l’enfermement et le déni. J’espère me trouver à Paris avant que le film d’Amandine Gay, Ouvrir la voix, ait disparu des écrans.

 

Invitation

Deux ans et neufs mois après les meurtres de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher, je suis toujours en phase de réflexion. Je peux tout de même tirer quelques conclusions. La première, tirée de la faillite des Indigènes, est qu’on ne féconde pas une régression en régressant soi-même. Aucune concession, donc, sur les valeurs fondamentales telles que l’égalité des sexes et la laïcité. La deuxième, tirée de ma propre expérience, est qu’il vaut mieux éviter de parler à la place des autres. Aucune contradiction entre ces deux conclusions. Il n’est pas besoin, pour défendre la laïcité, les droits des femmes ou des homosexuels de prétendre savoir ce qui se passe dans la tête de ceux qui les enfreignent. Je n’ai pas besoin, pour défendre la liberté des uns, de diagnostiquer la névrose des autres.

La troisième conclusion est que j’ai beaucoup à apprendre sur des questions auxquelles je n’avais jamais réfléchi : l’insu de l’identité républicaine, les façons dont se reproduisent les inégalités raciales en France, les façons dont l’histoire de la France a façonné la subjectivité de ses minorités. La meilleure façon d’apprendre est encore d’écouter. Mais l’écoute est difficile sur des questions où l’intime et le politique sont intimement liés. Chacun vient avec ses peurs, ses ressentiments, ses certitudes et ses impensés. Je ne sais parfois plus si mes mots me trahissent ou me révèlent, ni quel imaginaire ils rencontrent chez ceux qui les reçoivent. Les peaux ne sont pas écorchées aux mêmes endroits et les susceptibilités sont exacerbées. Les opinions se recouvrent comme les tuiles d’un toit et on s’étonne à chaque instant que l’autre affirme quelque chose qui nous semble absolument contradictoire avec ce sur quoi nous venions de tomber d’accord. Cela induit des suspicions de double discours, des accusations de complaisance, voire de complicité. Je suis personnellement convaincu que les trois quarts de ces accusations sont infondées et que nous sommes nombreux à pouvoir, sinon tomber d’accord sur tout, du moins sur l’essentiel. Le dissensus est, après tout, l’essence même d’une société laïque.

Qui sait ? Si nous parvenons à créer les espaces où la parole peut être paisiblement partagée, si nous trouvons des médiateurs et prenons le temps du doute, l’ambivalence des mots peut devenir fertile et leur sens éclairci en commun. Le plus simple est que dans ces espaces, chacun mette humblement du sien. Puisque je suis universaliste, laïque et robespierriste, je crois que la meilleure contribution que je puisse apporter est d’essayer de démêler les idéaux révolutionnaires de la gangue colonialiste dont la troisième république les a recouverts  et c’est pourquoi j’ai écrit un genre de pièce de théâtre documentaire qui invite à redécouvrir le sens de la révolution par les textes des grands auteurs anticolonialistes. Décoloniser la révolution, en somme, pour en décaper la portée universelle. La pièce sera suivie d’un débat dont j’aimerais qu’il soit précisément l’un de ces espaces dont nous manquons. Je reviendrai d’ici peu vous indiquer la date et l’heure.

 

 

 

[i] Nous Sommes Les Indigènes de la République !, p. 100.

[ii] Idem, p.82.

[iii] Idem, p. 82.

[iv] Nous Sommes Les Indigènes de la République !, p. 100.

[v] Idem, p. 55.

[vi] Idem, p. 82.

[vii] Pour Une Politique de la racaille :152

[viii] La Contre-révolution coloniale en France, p. 128.

[ix] La Contre-révolution coloniale en France, p. 128.

[x] Les Blancs, les juifs, et nous, p. 138.

[xi] Idem.

 

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