Quatre poèmes et musiques hors l'espoir

Je n'avais plus écrit de poèmes depuis mes dix-sept ans. Mais il faut aujourd'hui préparer son âme - et ses enfants - à vivre défaits.

J'ai déjà réfléchi à ce que je dirai à mon fils quand il m'interrogera sur le changement climatique. Je lui dirai:

"Lutte, mais souviens-toi surtout que même si tu devais vivre dans un souterrain climatisé, manger des insectes sous une terre dévastée, même si le grand empoisonnement avait réduit ton espérance de vie à cinquante ans, ces années vaudraient encore d'être vécues. Garde avec toi Tolstoï et Beethoven et tu auras plus qu'il ne te faut pour une vie de bonheur."

En vérité, il sait déjà tout cela grâce au magnifique ouvrage de Tomi Ungerer, Juste à temps! qui narre la fuite éperdue d'un homme et d'un enfant, Vasco et Poco, alors que le monde s'écroule: finalement réfugiés sous terre, ils vivent calmes et heureux et Poco devient un "grand pianiste végétarien".

 © Tomi Ungerer © Tomi Ungerer

A mesure que l'espoir s'amenuise, je ressens plus fortement le besoin de cultiver la beauté qui sauve dans la défaite. Ma source première, c'est la musique, quand elle ne se contente pas d'accompagner le vécu mais le transforme en agissant sur les catégories mêmes de l'expérience.

Je n'ai pas les moyens de l'analyse musicale - d'ailleurs qui la comprendrait? - et la description n'effleure pas même le sujet. Luciano Berio disait que la meilleure analyse d'une symphonie, c'est une autre symphonie: peut-être, aussi, une poésie. L'écrire, c'est déjà travailler sur moi-même, ne serait-ce que parce que c'est ne pas faire toutes ces choses par lesquelles je m'abîme l'âme et l'esprit - survoler les nouvelles, m'étourdir de la sottise du monde pour m'indigner à trois sous.

Je me souviens, à vingt trois ans, écrivant ma maîtrise sur Pascal, j'avais un ordinateur qui était une machine à écrire améliorée, je n'avais pas Internet, et je passais des journées de silence et de réflexion, journées de labeur délicieux. Je suis devenu incapable d'un tel effort intellectuel, qui pourtant sera bientôt le seul refuge dont nous disposerons. La capacité d'écrire quelques mots sur des oeuvres sublimes sont ce qu'il me reste de liberté véritable.

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Kokoro © Irvine Arditti - Topic

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Brian Ferneyhough - Terrain (1992) for solo violin and wind ensemble © Pour ceux que le langage a désertés

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... a l'ame de descendre de sa monture et aller sur ses pieds de soie ... © Katharina Rikus - Topic

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Ein Hauch von Unzeit Vlll (1972) , version pour quatre violoncelles

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