Chers amis,
Au risque de vous surprendre, je vous le dit comme je le pense : Pierre Gattaz, président du MEDEF et patron de Riadall, est depuis quelques jours l’objet d’une campagne de dénigrement injuste, outrancière et, pour tout dire, populiste. Je le dis sans ironie et je m’explique.
De quoi est accusé Pierre Gattaz ? Vous aurez pu entendre sur Europe 1, lire dans Le Monde ou sur les sites Création Entreprise, Boursorama ou encore Atlantico qu’il a augmenté son salaire de 29%. Scandale du patron cupide, dénoncent les éditorialistes ! C’est arrivé au point où le président de la République François Hollande lui-même s’est indigné.
Mais tout cela est ridicule car Pierre Gattaz n’a pas décidé sur un coup de tête d’augmenter son salaire : il en a touché la part variable corrélée aux résultats de son entreprise, qui s’avèrent avoir été excellents cette année. Il se tue à le répéter, relayé d’ailleurs par ceux-là même qui l’avaient accablé. Mais évidemment le mal est fait : Pierre Gattaz est aujourd’hui l’incarnation des dérives de notre époque. C’est à cause de lui que tout va mal.
Qu’il y ait quelque chose de louche là-dedans saute aux yeux : n’êtes-vous pas surpris que des médias de droite soient si prompts à lancer la cabale ? Comment se fait-il que ceux qui accablent Pierre Gattaz soient les mêmes qui chantent à toute heure les louanges des « créateurs de richesse » qu’il faut savoir rémunérer à leur juste valeur (sans quoi ils partiront à l’étranger) ? Combien de fois avez-vous entendu les mêmes personnes prôner des rémunérations indexées sur les performances afin de responsabiliser les acteurs économiques et de rendre à chacun ce qui lui revient, ce qui est la définition classique de la justice ? Pourquoi se plaignent-ils quand leur système s’applique ?
Le système en question, pompeusement nommé « autorégulation des rémunérations patronales », est chapeauté par le Haut Comité de Gouvernement d’Entreprise qui fut porté sur les fons baptismaux par Pierre Moscovici avec le soutient, bien évidemment, de François Hollande et les louanges du Monde. Pierre Gattaz a parfaitement raison de rétorquer à ceux qui l’accablent qu’il mériterait plutôt leurs félicitations.
C’est donc à François Hollande que revient, comme de coutume, la palme du ridicule puisqu’il alla jusqu’à dire sur BFMTV qu’ « on ne peut pas prôner la baisse, voire la disparition du SMIC et penser qu’il n’y a pas de salaire maximum ». C’est exactement l’inverse : si l’on pense que les salaires doivent être fixés par le marché, établis par contrat sans contrainte de la loi, ce qui est la philosophie libérale, alors il ne doit y avoir ni salaire minimum, ni salaire maximum. Or c’est dans cette philosophie que s’inscrit l’Accord National Interprofessionnel (ANI) promulgué par le gouvernement Ayrault l’an dernier : Pierre Gattaz n’a d’autre tort aux yeux de François Hollande que d’aller au bout de sa logique. En revanche, ce n’est pas François Hollande qui défendait le salaire maximum en 2012 mais Jean-Luc Mélenchon.
Cette idée avait évidemment fait rire tout le monde – si vous ne vous en souvenez plus, rafraîchissez-vous la mémoire en visionnant ce magnifique bêtisier. Un salaire maximum, vous n’y pensez pas ! Mais alors, chers amis, pourquoi donc un salaire minimum ? Il y a là une vraie question à laquelle je vous invite à réfléchir : combien faut-il payer les gens ?
N’attendez pas de réponse claire de François Hollande et ses acolytes. Quand ils font les louanges des chefs d’entreprise, ils conçoivent le salaire comme une récompense de la performance, mais quand ils justifient le SMIC, on croirait qu’ils défendent le RSA : émus par les difficultés du petit peuple, ils disent qu’on ne saurait supprimer le SMIC sans le plonger dans la misère. On aimerait qu’ils répondent franchement à la question : le salaire rémunère-t-il le travail accompli, ou bien est-il une forme de charité ? Ce double langage donne encore raison à Pierre Gattaz qui propose d’augmenter les bas salaires de 1% pour éviter la misère tout en acceptant une augmentation de 30% pour récompenser sa propre performance.
Pour éclaircir la théorie du salaire, il vaut mieux lire ceux qui parlent clair. Commençons donc par remonter à la source, c’est-à-dire aux premiers théoriciens libéraux qui n’étaient pas Anglais mais Français. Lemercier de la Rivière, physiocrate, disciple de Quesnay et précurseur d’Adam Smith, disait dès 1768 que tout salaire devait être déterminé par le marché à condition de ne pas descendre sous le seuil du minimum vital, l’objectif étant d’assurer ce que Karl Marx appellera plus tard « la reproduction de la force de travail ». Les premiers salaires minimaux ont d’ailleurs été imposés en Allemagne et en Amérique parce que les patrons avaient malheureusement tendance à exploiter leurs travailleurs à tel point que cette reproduction était menacée. Mais il s’agissait là d’une solution ad hoc qui ne réglait pas tout puisqu’elle n’assurait la survie que de la partie de la force de travail effectivement occupée : quid des chômeurs dont on pourrait avoir besoin demain ?
A tout seigneur, tout honneur : c’est Milton Friedman qui paracheva la théorie libérale de la rémunération en reprenant la thèse de Thomas Paine selon laquelle tout être humain ayant un droit naturel à l’existence, il a également droit à un revenu inconditionnel. Friedman comprit en effet que les négociations salariales ne pouvaient être totalement laissées à la logique du marché que si chacun recevait un petit pécule garantissant qu’il ne meurt pas de faim. La différence est ainsi clairement faite par Friedman entre revenu d’assistance indexé sur les besoins et revenu salarial indexé sur les performances : la logique libérale n’aboutit pas au SMIC mais au RSA.
Je vous dirai franchement qu’il y a dans cette façon de raisonner une netteté, une rigueur que je préfère infiniment aux discours confus que tiennent aujourd’hui les prétendus sociaux-démocrates. Mais il faut, pour bien mesurer les implications de la théorie libérale du salaire, nous arrêter sur la position-clé qu’y occupe la notion de prix. On oublie souvent que l’idée cardinale du libéralisme n’est pas le marché mais le prix : il suffit pour s’en rendre compte de lire l’ouvrage quasi mystique de Milton Friedman, Price Theory. Le prix condense tout ce que les humains devraient savoir pour établir la valeur des choses, sans que nul n’ait besoin de savoir quoique ce soit, car il est la cristallisation de tous les rapports de production. On peut parler sans exagération d’une dimension eucharistique du prix.
Avant de vous convertir à la religion du prix, remarquez cependant qu’il entre dans sa formation bien des facteurs auxquels vous hésiterez peut-être à reconnaître quelque valeur que ce soit : la rareté, certes, mais aussi le chantage, la peur, la contrainte, le fouet, la collusion, la corruption et surtout la richesse. Le riche peut attendre, le pauvre ne le peut pas : voilà la racine de tous les rapports de force économiques et la détermination fondamentale des prix. Aussi se fonder sur les prix du marché pour établir la valeur des choses revient-il à consacrer le pouvoir de ceux qui possèdent des capitaux sur ceux qui n’en ont pas, c’est-à-dire l’exploitation du travail par le capital. Je sais bien que ces termes quelque peu démodés renvoient à une réalité qu’on voudrait croire obsolète : la lutte des classes. Il faudra bien pourtant se résoudre un jour à appeler un chat, un chat.
Il est parfois bon pour nommer les choses par leur nom d’en faire l’histoire. Projetons-nous donc en 1789. La Révolution Française, comme chacun sait, fut une « révolution bourgeoise » assumée ; la majorité des députés à l’Assemblée Nationale entendait promouvoir les intérêts des « capitalistes » (terme qui n’avait pour eux nulle connotation péjorative) en imposant le laissez-faire. Ils durent faire face à l’opposition des classes populaires qui demandaient au contraire que soit établie par la loi une corrélation entre les prix et les salaires. Il était évidemment hors de question pour les députés libéraux de laisser le peuple faire la loi ; aussi professaient-ils hautement leur mépris pour la « démocratie » (terme péjoratif dont le sens était celui d’ « anarchie » aujourd’hui). Les députés instaureront donc le suffrage censitaire pour exclure les pauvres du travail législatif et décréteront la loi martiale pour mater les révoltes populaires.
Le libéralisme économique eut donc d’emblée pour corollaire l'autoritarisme politique. Milton Friedman assumait pleinement cette corrélation : n’a-t-il pas affirmé qu’on était plus libre sous la dictature de Taïwan qu’aux Etats-Unis parce que le marché est libre à Taïwan mais régulé aux Etats-Unis? Il n’y avait nulle naïveté, nul angélisme chez Milton Friedman : c’était un homme violent dont la théorie économique correspondait à la doctrine politique - et non l’inverse.
Aujourd’hui comme hier, parler de « démocratie libérale » est un oxymore. Il suffit de réfléchir un instant pour s’en convaincre. Toute société produit des richesses, dont elle consomme une partie et réinvestit le reste. Que produire, que consommer, qu’investir ? sont donc les questions fondamentales de la politique économique. Vivre en démocratie suppose que tous les citoyens soient associés à la décision. Inversement, un régime libéral où les détenteurs des capitaux sont seuls à décider de l’usage qu’ils en font doit être en toute logique qualifié d’oligarchie, c’est-à-dire de gouvernement des riches. Ceux qui sont persuadés que la richesse est toujours la récompense du mérite préféreront peut-être parler d’aristocratie (le gouvernement des meilleurs) ; mais ils ne peuvent se prétendre démocrates qu’au prix d’un abus de langage dont la banalisation fut magistralement étudiée par Francis Dupuy-Déri.
Quel sens y a-t-il à parler de démocratie quand on exclut du débat politique toutes les questions relatives à la production des biens matériels ? Aucun : on en est réduit à s’écharper pour des questions secondaires qui ne servent qu’à entretenir la discussion – ce qu’on appelle aujourd’hui pompeusement des questions « sociétales ». Si nous sommes démocrates, nous devons décider collectivement du bon usage des richesses et notamment - puisque c'est le sujet qui nous occupe - de leur juste répartition.
Votre première idée sera peut-être que le salaire doit bien rémunérer le travail accompli, mais qu’il faut parvenir à mesurer celui-ci par d’autres moyens que par les prix du marché. C’est là que le bât blesse car, disons-le tout net, c’est strictement impossible.
Réfléchissons un instant. Soit un magnifique appartement sur la butte Montmarte. Sa valeur résulte du travail d’ingénieurs, d’architectes, de maçons, de décorateurs et d’agents immobiliers. Mais elle dépend également du quartier, donc du travail des jardiniers qui embellissent le parc municipal, des commerçants de proximité, des employés des transports et même des ouvriers qui ont percé, il y a plus d’un siècle, les tunnels du métro. Et pourquoi pas du travail des soldats qui libérèrent Paris de l’occupation ? Mais s’il en est ainsi, le travail des soldats qui assurent aujourd’hui la sécurité de la capitale doit également être pris en compte dans l’analyse de la valeur du bien, analyse qui pourrait continuer à l’infini.
Il en va de même de la valeur du travail de Pierre Gattaz. Si nous ôtons au prix son statut transcendental, il apparaît clairement que son salaire ne correspond pas à sa performance, pour la bonne raison que nul ne saurait évaluer cette dernière. Il ne correspond qu’au montant que les actionnaires de son entreprise ont accepté de lui verser. Quelles que soient les raisons qui les y ont décidés, celles-ci relèvent d’une appréciation subjective entérinée par des rapports de force.
Mais alors comment faire ? Il me semble que la réponse est simplement qu’il faut assumer un principe fondamental de la démocratie : toute question qui ne peut être décidée par la science (c’est à dire l'immense majorité d’entre elles) doit l’être par la délibération collective. Si la rémunération de Pierre Gattaz pose problème, ce n’est pas parce qu’il est impossible d’évaluer objectivement son travail mais parce que la volonté de quelques personnes s’impose à tous: aux autres employés de l’entreprise qui ne sont pas augmentés dans les mêmes proportions, aux autres entreprises dans lesquelles l’argent versé à Pierre Gattaz aurait pu être investi, à l'Etat qui ne taxe les entreprises qu’après versement des salaires, et donc à tous les usagers des services publics financés par l’Etat, c’est-à-dire à tout le monde.
Si tout le monde est intéressé à la question, chacun doit participer à la solution. Vous me direz que c'est absurde: on imagine la déferlante des opinions! Les foules se disputant la dépouille de ce pauvre Pierre Gattaz! Ce serait encore plus beau si l’on devait délibérer de toutes les rémunérations; il est évident que chacun réclamant sa part du gâteau, la discussion dégénérerait en une interminable bataille d’égos. Non seulement on n’aboutirait à rien mais on risquerait, de surcroît, d’oublier les questions d'intérêt général.
Peut-être serait-il donc plus sage de ne pas nous focaliser sur les actions de chacun mais sur les besoins de la collectivité. Une délibération sur ce que sont, de façon générale, les besoins humains, serait passionnante, fructueuse et aboutirait plus facilement à un consensus qu’un concours de mérites individuels. On pourrait ainsi se demander, toutes considérations de personne mises à part, quel degré d’inégalités est soutenable dans une démocratie (Montesquieu disait déjà que le plus petit serait le mieux); on fixerait en conséquence un salaire minimum et un salaire maximum.
On irait même jusqu’à envisager que dans une société saine, la richesse devrait circuler, comme disait Marx, « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ». Tout l’intérêt de cette formule était justement de concevoir la répartition des richesses sans recourir au paramètre indéterminable de performance individuelle - indétermination toujours plus flagrante à mesure que les process, comme on dit, deviennent plus complexes et les agents plus interdépendants.
Mais je crains que la formule de Marx, qui me semble frappée au coin du bon sens, ne porte guère à l’heure de l’ « évaluation individuelle des performances » censée couronner les meilleurs combattants de la guerre économique. Il me semble que sifflent à mon oreille les mots « goulag », « Staline », « Corée du Nord » et je m’entends dire que la nature humaine est ainsi faite, ou bien que les leçons de l’Histoire… Cette lettre ne finirait jamais si j’entreprenais de discuter ces arguments rabâchés. Mais si vous les trouvez convaincants, soyez du moins équitables et n’accablez pas ce pauvre Pierre Gattaz : le conspuer sans rejeter le libéralisme relèverait de l’attaque ad hominem et rien de plus.
Si cependant le mépris que vous inspire cet individu plein de morgue pouvait être assez puissant pour provoquer une critique du libéralisme doublée d’une appétance pour d’autres modes d’organisation possibles des relations économiques, cela nous promettrait de longues et passionnantes conversations. Il serait si plaisant qu’elles aient lieu à Paris, ville des révolutions !
Amitiés,
Olivier