Olivier Tonneau
Enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge
Abonné·e de Mediapart

131 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 juin 2022

Olivier Tonneau
Enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge
Abonné·e de Mediapart

Aurélien Dumont - Flaques de miettes

Drôle, étrange, joyeusement factice et par là révélatrice et peut-être angoissante: Flaque de Miettes est bien une oeuvre de musique contemporaine de notre époque - celle de l'anthropocène.

Olivier Tonneau
Enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est une musique anthropocène que nous propose Aurélien Dumont. Rien de naturel dans ses « Flaques de miettes ». Bien qu’il s’y trouve des sons produits par un jeu conventionnel, ces sons-là sont si bien défamiliarisés par leur insertion dans un univers bruissant, craquant, feulant qu’on ne les entend plus comme produits naturellement par l’instrument. « Flaques de miette » congédie donc l’illusion naturaliste. L’œuvre ne se présente pas pour autant comme une méditation angoissée sur la nature perdue : elle contient un monde en soi, coloré, ludique, qui a même quelque chose du dessin animé.

Illustration 1

Des objets sonores s’y promènent comme des personnages. Les uns ont l’allure pataude de rois Ubu déambulant, d’autres la marche brutale, irrégulière, des tripodes de la Guerre des Mondes d’H. G. Wells, d’autres, enfin, la vivacité comique de Woody Woodpecker ; ils se heurtent, se répondent, se querellent et donnent à l’œuvre une dimension narrative quoique non représentative.

Mais peu à peu, les gros blocs se brisent, les petits s’effritent, le tout tombe en miette – la décomposition tendant à réduire les matériaux à l’état liquide de la flaque. Fascinant processus qui inverse la logique musicale ordinaire, laquelle part du plus simple pour aller au plus complexe : ici, au contraire, les objets musicaux menacent de se dissoudre dans une nappe sonore indifférenciée. On croit pourtant les entendre lutter contre leur dissolution. L’un d’eux émet un genre de wah wah (qui pourrait être produit par une guitare électrique) lancinant et plaintif qui n’émeut pas vraiment. Pourtant l’auditeur se trouve un instant sur le fil – l’humour va-t-il laisser place à l’angoisse ? La mort de ces personnages comiques n’en serait-elle pas moins tragique si elle constitue, en même temps, la mort de l’objet musical lui-même ? La position distanciée, amusée, à laquelle l’auditeur est initialement invité pourrait bien devenir solitude – solitude de l’homme qui, après l’extinction des transformers qui ont asservi l’univers, n’aura plus autour de lui rien de vivant. Mais les objets ressurgissent – les mêmes ? Identiques sur le plan sonore, ils ne le sont pas sur le plan narratif pour l’auditeur. Les objets sonores ne prennent sens que dans le mouvement de leur apparition : l’objet qui se dissout n’est pas le même que celui qui se reforme. L’identité sonore figure-t-elle, alors, un éternel recommencement à travers les variations du temps ?

Si l’on devait caractériser « Flaques de miettes » d’un point de vue musical, peut-être pourrait-on y voir une réflexion sur le passage du discret au continu, un exercice de concentration-dilatation des objets. De cette caractérisation formelle se déduit sa qualité symbolique : la distanciation imposée à l’auditeur lui fait parcourir ces états paradoxalement connexes que sont la liberté, la solitude et l’aliénation. Cette qualité symbolique ouvre, délimite et approfondit le champ des associations personnelles, des mises en image et en sens propres à chaque auditeur. Ouvrir à chacun l’espace de ses pensée : n’est-ce pas une belle fonction pour la musique ?

Flaques de miettes © Various Artists - Topic

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.