Le diable dans les détails: des gourmettes élyséennes à la crise écologique

Après la démission de Hulot, la marche pour le climat et la présentation du « plan pauvreté », pourquoi commenter les péripéties de la communication gouvernementale? C'est que le tragique et le comique sont deux aspects du même drame qu’on ne peut comprendre qu’en les analysant ensemble.

Deux semaines après la démission de Nicolas Hulot, une semaine après que des centaines de milliers de personnes ont marché pour le climat, quelques jours après la présentation d’un indigent « plan pauvreté », on hésite à commenter les péripéties farcesques de la communication gouvernementale : la charge de Christophe Castaner contre les sénateurs qu’il accuse d’être « des menaces pour la République » et la mise en vente par l’Elysée de produits dérivés à l’effigie du président. Pourtant le tragique et le comique sont bien deux dimensions du même drame qu’on ne peut comprendre qu’en les analysant ensemble.

            S’il y avait une leçon politique à tirer de la démission de Nicolas Hulot, c’est sa dénonciation de l’emprise sur l’Etat des milieux d’affaire (nommons les choses par leur nom plutôt que d’utiliser ce mot « lobby » qui finit, à force de se banaliser, par avoir une fonction euphémisante). Quand un gouvernement sert les puissances d’argent, il ne sert pas l’intérêt général, ce qui confirme ce que l’on sait depuis longtemps : les mécanismes qui devraient permettre au peuple de contraindre ceux qui gouvernent ne fonctionnent pas. En termes institutionnels, le premier de ces mécanismes, c’est l’élection : les gouvernants non élus doivent être subordonnés aux députés élus. Les premiers ne font qu’exécuter ce que les seconds ont décidé ; principe élémentaire qui vaut d’être rappelé tant on semble avoir oublié ce que signifie la locution « pouvoir exécutif ». C’est une locution restrictive : le gouvernement ne peut qu’exécuter les volontés exprimées par le peuple qui, seul, légifère par le truchement de ses représentants.

            Le primat du législatif sur l’exécutif est l’essence même du régime républicain, qui se définit historiquement et conceptuellement par opposition à la monarchie, l’aristocratie et l’oligarchie. Il s’ensuit que l’idée même que le pouvoir législatif puisse menacer la république en s’en prenant à l’exécutif est vide de sens : face à l’exécutif, le pouvoir législatif est la république et seul l’exécutif pourrait menacer la république en lui faisant violence. Si le pouvoir législatif peut menacer la république, c’est uniquement en trahissant ceux dont son pouvoir émane – le peuple – mais certainement pas ceux dont le pouvoir émane de lui. Où l’on voit l’absurdité de la déclaration de Christophe Castaner qui dénonce le travail des sénateurs comme une menace pour la république, au prétexte qu’ils exercent leur droit de regard sur l’exécutif.

            Absurdité banalisée par la sacralisation de la présidence dans le cadre de la cinquième république. On sait depuis longtemps que la cinquième république est un genre de monarchie présidentielle, dans laquelle le Parlement est trop faible face au gouvernement : mais je ne crois pas qu’un gouvernement ait été si loin que celui-ci dans la dénonciation du Parlement, présenté comme parasitaire au fonctionnement de l’Etat. Ce faisant, il opère un glissement vers un régime autoritaire-plébiscitaire qui n’est pas une forme imparfaite du régime républicain-démocratique mais son simulacre et sa perversion. Un tel régime, émancipé de la surveillance continue du législatif, l’est nécessairement du contrôle du peuple. Or si le pouvoir n’est pas aux mains du peuple, il est forcément dans les mains du plus fort, c’est-à-dire des puissances d’argent. « N’ayant pu faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » : rarement ce que Pascal dévoilait n’a été révélé de manière aussi éclatante par le pouvoir lui-même.

            C’est un autre genre de confusion des pouvoirs qui s’exprime dans la création de produits dérivés de l’Elysée. En un sens, on peut se féliciter de cette initiative qui ne servira qu’à couvrir le gouvernement de ridicule. Les champions de la start-up nation sont décidément aussi égarés que ces cadres supérieurs passionnés par la « communication interne » à leur entreprise, qui n’ont aucune conscience de l’indifférence et du mépris des employés pour les prospectus sur papier glacé où les « valeurs de l’entreprise » sont illustrées par le portrait de l’employé du mois. Inutile de perdre sa salive à dénoncer un pouvoir vendu aux milieux d’affaires quand celui-ci met en vente des bracelets en or de 14 carats frappés des mots « liberté », « égalité » ou « fraternité » pour 250 euros. L’initiative n’en met pas moins en évidence une confusion quant à la nature et au lieu du pouvoir.

            On pourrait d’abord se demander où le gouvernement a trouvé cette idée saugrenue. A ma connaissance, les seuls pays où l’on trouve de semblables produits dérivés sont les monarchies, et notamment la monarchie britannique. Emmanuel Macron rêvait donc d’avoir, comme la reine, sa tête sur des boites de biscuit, des tee-shirts et des tasses à thé – petit symptôme d’une mégalomanie qui s’entend d’ailleurs dans tous ses discours débités sur un ton de prêtre. Mais en se mettant en scène comme la reine d’Angleterre, Macron oublie qu’ils ne sont pas des êtres de la même espèce : la reine a deux corps, Macron n’en a qu’un. Les rois incarnent la continuité de l’Etat, de sorte qu’un portrait de la reine n’est pas seulement le portrait d’Elizabeth II ; c’est aussi le portrait de n’importe quelle reine avant ou après elle, une illustration de la monarchie. Il ne devrait pas en aller de même du président de la république, qui n’incarne pas l’Etat et occupe une fonction avec laquelle il ne se confond pas.

            Ce qui est choquant dans la création des produits dérivés de l’Elysée, ce n’est donc pas l’initiative en elle-même. Que l’Elysée commercialise des tasses illustrées de ses plus beaux bâtiments, des reproductions de ses œuvres d’art, pourquoi pas ? En revanche, ces produits ne devraient en aucun cas représenter l’actuel président, sauf à confondre le président et le palais, c’est-à-dire le gouvernement et l’Etat. Claude Lefort définissait la démocratie comme un régime dans lequel le lieu du pouvoir est vide et ne peut être occupé que transitoirement par un homme qui doit, dans la façon même dont il l’occupe, exprimer la transitivité de sa présence. Les produits dérivés sont un signe, mineur mais significatif, de la volonté d’Emmanuel Macron d’occuper pleinement ce lieu, c’est-à-dire, une fois de plus, de faire d’un pouvoir populaire un pouvoir personnel.

            Christophe Castaner confond l’exécutif et le législatif, Emmanuel Macron confond le gouvernement et l’Etat : deux symptômes d’une dérive anti-démocratique. Dérive d’ailleurs largement acceptée si l’on en juge par le retour en force, dans le discours public, de la notion d’ « incarnation ». On exhorte le président à incarner sa fonction et l'on oublie que ce qui différencie la monarchie de la république, c’est précisément que l’incarnation n’a pas sa place dans la seconde, où le pouvoir n’est fondé que sur la représentation. Incarner et représenter sont deux modalités différentes et incompatibles. Le roi incarne la nation, son corps est celui de la nation ; le président n’est que l’image du peuple qu’il représente et ne doit avoir d’autre volonté que la sienne. Le retour en force de l’incarnation comme fonction politique est l’illustration d’une régression démocratique, la cohésion du corps social n’étant plus pensable que dans l’amour de l'Etat, le rôle du président étant de servir de support concret de cet amour.

            Entre cette dérive monarchiste et le « plan pauvreté » présenté par le gouvernement, il y a un lien très étroit. On a dit que les moyens mobilisés par ce plan étaient ridicules, qu’ils étaient d'ailleurs inférieurs aux milliards donnés aux « premiers de cordée », ce qui est vrai. Mais il me semble que le vice profond de ce plan est surtout de n’avoir d’autre visée que l’ascension sociale. Sortir de la pauvreté, voilà le but ; et le scandale de la condition ouvrière n’est pas que les ouvriers soient pauvres, mais que leurs enfants ne puissent pas s’émanciper en une génération de la condition de leurs parents. Eradiquer la pauvreté, ce serait donc faire que plus personne n’occupe demain les emplois des pauvres d’aujourd’hui : étrange vision d’une société sans ouvriers, sans agents d’entretien, sans artistes – car l’immense majorité de ceux qui exercent ces professions sont pauvres.

            Le plan pauvreté de Macron est sous-tendu par un idéal qui était déjà celui du New Labour de Tony Blair. Ce dernier avait même déclaré que « nous sommes désormais tous de la classe moyenne ». Rien n’était moins vrai et Tony Blair le savait bien. Le sens véritable de sa déclaration était que le « nous » de la nation ne se composait que des classes moyennes ; ceux qui n’en étaient pas ne formaient qu’un « eux » pathologique, tout juste bon à être tournés en dérision dans des séries télévisées (Benefit street, Little Britain), corvéable à merci et récipiendaire d’une charité paternaliste. Owen Jones a fait l’état des lieux de ce mépris de classe assumé dans son ouvrage Chavs. Dans un de ces renversements de sens orwelliens dont nous sommes coutumiers, le « plan pauvreté » de Macron est en réalité un « plan anti-pauvres » qui exhorte chacun à sortir de sa classe et à considérer ceux qui n’y parviennent pas comme responsables de leur sort, donc indignes de la solidarité publique.

            L’encouragement à la haine des pauvres a des implications politiques qu’ont crûment mises en évidence l’élection de Donald Trump et le Brexit, analysés d’emblée par les classes dirigeantes comme des votes de classe – des moments de retour du refoulé. Au Royaume-Uni, après le Brexit, les réseaux sociaux étaient remplis de dénonciations haineuses des pauvres, des ignorants et des vieux qui avaient eu l’outrecuidance de priver la jeunesse éduquée de l’avenir dont elle rêvait. Aux Etats-Unis, l’antidémocratisme est patent dans les éloges dithyrambiques dont fut couvert un haut fonctionnaire après qu’il eût écrit dans le New York Times qu’il faisait partie d’un réseau de technocrates occupés à neutraliser l’action du gouvernement. Quoi qu’on pense de Donald Trump, il est effarant de voir la « société civile » chercher le salut dans l’action arbitraire de la technocratie.

            Ces impulsions antidémocratiques se retrouvent d’ailleurs dans la littérature savante – citons quelques essais qui font l’objet de critiques élogieuses dans des revues prestigieuses. David Runciman (How Democracy Ends), Daniel Ziblatt et Steven Levitsky (How Democracy Dies) ou encore William Galston (Anti-Pluralism: The Populist Threat to Liberal Democracy) font le même constat : Trump et le Brexit ont révélé les failles béantes de la démocratie. Ils n’en tirent aucune conséquence constructive. Jason Brennan, lui, n'y va pas par quatre chemins : il préconise, dans Against Democracy, la restriction du droit de vote aux personnes jouissant d’un certain niveau d’éducation. Dans Edge of Chaos, Dambisa Moyo va pour sa part jusqu’à proposer que les postes gouvernementaux soient réservés à des personnes ayant eu une expérience « corporate ». Le déchaînement anti-démocratique outre-Atlantique et outre-Manche trouve dans le macronisme son prolongement en France, et c’est bien pourquoi les médias anglo-saxons adulent le président Français, présenté encore cette semaine par Newsweek comme le « last man standing » - le dernier rempart contre les peuples.

            Les gourmettes frappées de la maxime « liberté, égalité, fraternité », les cartes postales de Nemo et les tee-shirt à l’effigie du président ne sont donc pas que des détails cocasses. Ils entrent en résonance avec les déclarations de Castaner et le plan anti-pauvres du gouvernement. L’ensemble révèle la continuité parfaite entre un mépris des pauvres voilé par l’exhortation à chacun de se hisser dans la classe moyenne, redéfinie comme le tout de la société : classe moyenne qu’on n’intègre qu’en gravissant les échelons dans l’entreprise, ce qu’on ne peut faire qu’en se solidarisant avec les finalités des entreprises, donc en apprenant à considérer les milieux d’affaires comme porteurs d’une volonté légitime ; ce dont on ne peut que conclure qu’il est tout naturel que le gouvernement soit dominé par les puissances d’argent, et salutaire qu’il soit protégé des intrusions du pouvoir législatif, c’est-à-dire du peuple au sens de Furetière – « sot, remuant, aimant les nouveauté ». Le peuple des pauvres, qui pâtiront au premier chef du changement climatique face auquel, contrairement à ce qu’on affirme paresseusement, nous ne sommes pas égaux.

            La catastrophe climatique sera, tout l’indique, un genre d’apothéose de la lutte de classe et accouchera d’une ségrégation environnementale extrême. Bruno Latour a bien vu que les élites ont déjà adopté une forme de malthusianisme climatique : tout le monde ne s’en sortira pas, c’est bien triste, mais c’est comme ça. L’expression la plus naïve de ce malthusianisme, c’est l’idée complaisamment colportée que la cause fondamentale de nos maux serait la surpopulation : façon de dire qu’il faudra que beaucoup de gens meurent pour que la situation s’améliore. Malthus disait qu’il ne fallait surtout pas promouvoir l’hygiène dans les classes populaires pour éviter qu’elles n’augmentent en nombre ; si l’on avait l’esprit mal tourné, on supposerait que le durcissement des conditions de travail, la malbouffe, la destruction des services de santé ne sont que les mises en application de ses recommandations. Il ne reste plus qu’à légaliser l’euthanasie pour donner à chacun le choix de mettre fin à des vies superflues plutôt que de grever le budget de l’Etat en traînant ses vieux jours dans un EHPAD.

            Conscient ou non, le malthusianisme est bien l’effet concret des politiques libérales, auquel la vogue du survivalisme, qui a toutes les allures d’une lubie paranoïaque, est peut-être une réponse intuitivement juste. Comme disent les Anglais : « Just because I think they’re all out to get me, doesn’t mean that they’re not all out to get me ». Au fond, la meilleure objection que l’on puisse faire aux survivalistes, c’est qu’il ne vaut peut-être pas la peine de survivre dans le monde apocalyptique qu’ils imaginent. Raison de plus pour tenter, solidairement, d’en empêcher l’avènement. Ce qui suppose d’abord de chasser le gouvernement Macron et ceux qui leur ressemblent : ainsi en vient-on, au bord d’un précipice presqu’impensable, à commenter d’insignifiants objets comme des tee-shirts où l’on peut lire que « c’est notre projet ».

 

 

 

 

 

 

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