Mélenchon en prison

Le 19 septembre au soir, Jean-Luc Mélenchon sera peut-être en prison. Le 20 septembre, des centaines de milliers de personnes ne défileront pas pour exiger, au nom de la démocratie, sa libération.

Le 19 septembre au soir, Jean-Luc Mélenchon sera peut-être en prison.

Le 20 septembre, des centaines de milliers de personnes ne défileront pas pour exiger, au nom de la démocratie, sa libération.

Quand le premier opposant de gauche à la politique du gouvernement sera sous les verrous dans l’indifférence générale, aucun journaliste ne se demandera s’il n’a pas quelque responsabilité dans cette indifférence. Aucun de ceux qui ont passé des années à le traiter de dictateur, de violent, de stalinien, de fou, ne se demandera s’il aurait mieux valu faire preuve d’un peu de mesure.

Ils raconteront, au contraire, qu’ils l’avaient prévu. Que c’est la chute annoncée d’un homme « talentueux », « érudit », « éloquent », mais hanté par la violence et l’orgueil. Ils ne citeront pas le livre qu’il a écrit pour sa défense, qu’ils n’auront pas lu. Mais s’il s’y trouve quelque phrase outrancières, elle sera répétée partout. Elle sera comme la preuve morale que le verdict est fondé. On répétera les balourdises de Dupont-Moretti, symptômes de la déliquescence de l’éloquence de robe à la française. Et dire que Corneille était avocat. « Qui se laisse outrager mérite qu’on l’outrage », écrivait celui-ci ; « une petite camomille ? », répond celui-là.

Et que lui répondre, à lui ?

Rien, sauf à hurler dans l’oreille des sourds. J’ai eu peine à écouter Mélenchon sur BFMTV. Mais le moyen d’être audible quand on a devant soi Eric Brunet, maître dans l’art de se faire plus bête qu’on est ? J’étais mal à l’aise durant toute la conférence de presse où Mélenchon accablait de sarcasmes des journalistes qu’il exhortait à prendre sa défense. Mais comment s’étonner que l’amertume déborde ?

Et la rengaine des arguments, tous plus indigents les uns que les autres. « Si Richard Ferrand aussi, c’est bien que… » Qui a dit que tout l’appareil judiciaire était aux ordres et qu’il ne s’y passait rien qui ne soit conforme aux désirs du président de la République ? Que la justice soit globalement indépendante n’empêche nullement que le pouvoir ait les relais dont il a besoin ; et que Macron ne puisse pas empêcher la mise en examen de Ferrand ne prouve pas qu’il ne puisse pas faire ouvrir une enquête sur Mélenchon.

Et les ignares se gargarisent d’une phrase qu’ils ne comprennent pas. Ils ne savent pas que la personne d’un parlementaire est sacrée parce qu’il incarne la volonté du peuple, non seulement parce qu’ils n’ont aucune culture politique, mais encore parce qu’ils n’ont ni le sens, ni le sentiment de la République.

Mais passons, je fais bref, je n’ai pas le courage de dévider toute la pelote des sophismes dans lesquels Mélenchon est ligoté. On se donne la nausée à patauger dans le bourbier de ce qui tient lieu de commentaire politique aujourd’hui en France. Je n'ai pas l'énergie de tâcher de convaincre qui que ce soit mais je veux, face au choeur de ceux qui hurlent avec les loups, que ma voix soit comptée dans l'autre camp.

Si Mélenchon va en prison et que tout le monde s’en moque, je considérerai que c’est un jour à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de la République.

Mais je ne crois pas que Mélenchon ira en prison. Je ne crois pas qu’il sera innocenté non plus. Peut-être aura-t-il du sursis ? Juste une amende ?

A la limite, ce sera presque pire ; au lieu de l’assassinat politique, la flétrissure d’un homme qui, en quarante années de vie politique, n’a ramassé aucune casserole.

Qu’on ne m’objecte pas les enquêtes qui le visent, qui n’ont d’ailleurs aucun rapport avec son procès : les dossiers sont vides. Je le sais parce que je lis Médiapart, que les meilleurs enquêteurs de France n’ont pas ménagé leur peine, et qu’ils ont eu beau monter en épingle les lambeaux d’indices qu’ils avaient récoltés, leurs articles sont désespérément vides.

Flétri, donc, lui dont j’ai répété pendant toute la campagne présidentielle, à ceux qui faisaient étalage du scepticisme à la mode – « il est forcément pourri comme les autres » - que son intégrité faisait foi.

Le 20 septembre les éditorialistes pontifieront : décidément, il ne faut jamais se fier aux idéalistes. Surtout pas d’idées en politique, c’est malsain.

Ce jour-là ne sera pas à marquer d’une pierre noire. Ce sera un jour comme un autre, un de ces jours où les petits maux qui gangrènent une république grabataire l’acheminent nonchalamment vers sa fin.

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