A la une

S'il y a une chose que j'aime à Paris, ce sont les kiosques à journaux. On se promène, on badaude, et en attendant que le feu passe au vert, on se tient au courant. Parfois, on se pose même des questions très sérieuses. Hier, par exemple, je lis: "Sommes-nous devenus lâches?"

S'il y a une chose que j'aime à Paris, ce sont les kiosques à journaux. On se promène, on badaude, et en attendant que le feu passe au vert, on se tient au courant. Parfois, on se pose même des questions très sérieuses. Hier, par exemple, je lis:

"Sommes-nous devenus lâches?"

Juste à côté, il y avait une famille qui mendiait. Je ne leur avais pas donné la pièce parce que, certains jours, je n'ai pas le courage de les regarder. Je me suis dit "oui, c'est vrai, je suis lâche..." Mais quand j'ai lu de plus près, j'ai été rassuré: en fait, le journal (cétait Le Point) me demandait si j'étais lâche face à l'islamisme. Je ne sais pas trop quoi vous dire parce que je ne sais pas comment ça se combat, l'islamisme. Mais ce qui est sûr, c'est que la famille de mendiants avait bien l'air de venir d'islam, et je ne pense pas qu'on combatte l'islam en lui donnant la pièce. 

Du coup, j'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de bien en ne faisant rien. Mais quand j'ai vu la une d'à côté, j'ai compris que ça ne suffirait pas.  C'était celle de L'Express, qui disait que l'Etat était gangrené de l'intérieur par l'islamisme. Ca m'a rappelé ce qu'avait dit Eric Zemmour à la télévision: les progressistes comme Macron sont comme des nazis qui s'allient avec les musulmans qui sont comme Staline, pour remplacer le peuple français par des Arabes [note de l'auteur: si, si, il a vraiment dit çà]. Sur le coup j'avais pas trouvé ça très clair, mais grâce à L'Express, j'ai compris: on est comme en 1940, l'Etat collabore avec l'ennemi et si on n'est pas lâche, on doit prendre le maquis. 

Pour moi, quand j'étais petit, la résistance c'était un peu comme la Révolution. J'aimais bien, même si ça faisait un peu peur. Mais Zemmour, lui, il n'aime pas du tout la Révolution. Il dit que c'est elle qui a fait naître les totalitarismes. Ca, je l'avais déjà entendu quelque part, mais pour en savoir plus, je me suis dit que j'allais acheter Historia. La une, juste en-dessous de celle du Point, promettait toute la vérité sur la vie des Parisiens sous la Terreur, quand les "Jacobins utopistes" tuaient tout le monde avec la guillotine. Coup de chance: juste à côté d'Historia il y avait un numéro spécial de Ca M'intéresse à propos des colonies. Zemmour en parle aussi, des colonies. Il dit qu'on est beaucoup trop sévère avec les colonialistes qui étaient pleins de bonnes intentions. Ca M'intéresse a l'air de dire la même chose: la colonisation, ça va "de l'utopie à la tragédie". 

Vu que les jacobins et les colonialistes étaient tous les deux qualifiés d'utopistes, je me suis demandé s'ils n'étaient pas un peu pareils. Mais à la réflexion je ne pense pas. Si les jacobins ont répandu la Terreur, c'était sûrement des affreux. Alors qu'une tragédie, ma prof de ma français nous avait expliqué que c'est la faute au bon Dieu, au destin ou à pas de chance, à personne en tout cas. Il a raison, Zemmour, c'est pas juste d'accabler les colonialistes. D'autant que la colonisation, c'était quand même il y a très longtemps: d'après Ca M'intéresse, ça s'est fini en 1939. Ca, ça m'a un peu étonné, parce que je me rappelle que mon grand-père est rentré d'Algérie en 62. Mais c'est vrai que c'est pas pareil - mon grand père ne disait pas que l'Algérie était une colonie, c'était un département puisqu'elle était Française.

Je ne sais pas s'il y a un rapport entre les colonies et cet islam qui nous menace. Zemmour, lui, il dit juste qu'à un moment on a colonisé l'Afrique parce qu'on faisait beaucoup d'enfants, et que maintenant c'est eux qui nous colonisent parce qu'ils en font plus que nous [note de l'auteur: si, si, il a vraiment dit ça aussi]. Ca m'inquiète un peu tout ça, surtout pour ma retraite, parce que Zemmour dit aussi que les musulmans nous coûtent très cher. Du coup je me suis dit que je devrais peut-être aussi acheter le numéro spécial de Capital sur la réforme des retraites. Ils disent que c'est une révolution qui s'annonce! Mais je ne suis pas inquiet parce qu'au moins, cette fois, il n'y a pas d'utopie, on ne risque pas de me couper la tête. Mais il vaut peut-être quand même mieux me préparer, en fonction de mon âge comme ils disent.

Je suis reparti et je suis tombé sur des jeunes gens qui disaient qu'il fallait se rebeller contre l'extinction. Je n'ai pas vraiment compris ce dont il était question vu que ce n'était en une d'aucun magazine, mais il n'y a pas besoin d'avoir inventé le fil à couper les têtes pour voir que c'était des genres de jacobins. J'ai failli aller me réfugier près des policiers qui les encerclaient mais je me suis rappelé que l'Etat est infiltré alors j'ai pas osé. J'ai fini par partir un peu vite.

Après quelques centaines de mètres, je me suis assis sur un banc pour reprendre mon souffle. Je ne sais pas pourquoi, depuis quelques mois je respire plus mal. Ca a commencé un peu après l'incendie de Notre-Dame. Je pensais que c'était parce que j'étais très ému, on en parlait tellement à la télé. Mais ça commence à durer et ça m'inquiète un peu. Je me demande dans quel état j'y arriverai, à ma retraite. 

Là sur mon banc j'ai eu un gros coup de bourdon. La journée avait pourtant si bien commencé, il faisait vraiment beau pour la saison, je me faisais une joie de ma promenade et voilà que j'étais entouré d'islamistes et de jacobins, trahi par l'Etat et même pas sûr de profiter de la retraite. J'avais un peu pitié de moi, après tout je ne demande pas grand chose, une petite vie tranquille. C'est alors que je me suis souvenu de la une qui était juste à gauche de celle de Capital, je crois que c'était Science et Avenir. Je me suis senti un peu ridicule de vouloir tout bêtement profiter du beau temps alors qu'il était expliqué qu'on vit dans "l'univers violent".

Du coup je suis rentré chez moi. J'ai bien fermé la porte à clé pour être en sécurité. J'ai commencé à lire mes magazines mais comme je n'ai pas l'habitude de lire, j'en ai vite eu un peu marre. Comme je m'ennuyais, j'ai allumé la télé. Coup de chance: sur CNews, justement, il y avait Eric Zemmour. 

 

kiosque-hopital-saint-joseph-2

 (Photo prise sans déplacer aucun magazine sur les rayons le 13 octobre)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.