Mélenchon: discours sur la police (Strasbourg, 15 février 2017)

Le 15 Janvier, Jean-Luc Mélenchon prononçait à Strasbourg un discours sur l'affaire de Théo et l'état de la police. En voici la transcription partielle.

Extrait du discours de Jean-Luc Mélenchon prononcé à Strasbourg le 15 février 2015

Merci d’être là et d’être si patients. (…) Une fois de plus, par votre nombre, votre enthousiasme, la diversité de vos âges, des lieux dont vous venez et de vos professions, vous faites une démonstration.

Je le sais bien, il n’y a pas ici que des gens convaincus. Il y a des gens qui viennent aux nouvelles, qui viennent voir, se renseigner, qui ont en eux cette curiosité qui fait la citoyenneté ; avant de prendre une décision, on aime savoir, comparer, discuter, entendre de la bouche du cheval les arguments auxquels on va pouvoir ensuite réfléchir. Mais beaucoup d’entre vous font davantage. Sans être peut-être encore totalement acquis à l’idée qu’ils voteront le moment venu avec le mouvement La France Insoumise, ils savent néanmoins que nos rassemblements signifient quelque chose : la permanence de l’existence d’un courant humaniste, progressiste, révolutionnaire au sens citoyen du terme, dans la patrie des Français. Quand bien même de tous côtés, tout un chacun a l’air de dire que nous sommes déjà perdus, que déjà la France serait submergée par cette vague xénophobe, raciste, pleine de mépris pour les autres, ce n’est pas vrai. Notre présence et notre combativité en atteste : en France, la flamme de la rébellion contre la haine et l’égoïsme est toujours là. Elle a nos visages, elle a nos regards, et elle prend tout son sens dans le froid où vous restez rassemblés.

A moi de vous dire de nouveau qu’il est urgent et important que chacun d’entre vous rentre bien en lui-même et réfléchisse à ce qu’il va faire. Si vous faites le choix de la révolution citoyenne à laquelle je vous appelle, alors vous devez savoir que votre travail ne consiste pas à me transférer la totalité de la charge en espérant que je vienne, depuis le haut, changer ce qui ne peut plus être changé de cette manière-là tant la crise est profonde – morale, civique, financière, sociale, écologique. On ne peut renverser la table qu’en s’y mettant tous, partout où nous sommes, non seulement dès maintenant en convainquant, mais ensuite, si vous m’élisez, au moment où il s’agira d’exercer le pouvoir. Ce pouvoir devra être exercé par les millions de Françaises et de Français qui auront à connaître du contenu du programme que je défends et à le mettre en œuvre eux-mêmes là où ils sont, car on ne peut réussir sans cette contribution de masse. C’est pourquoi je vous parle avec une telle gravité. Une campagne comme la nôtre est une campagne d’éducation où on doit marcher la tête haute, conscient, en ayant lu le programme – parce qu’il y en a un, figurez-vous ! – et les quarante livrets qui vont avec.

(…) Voilà ce que nous sommes en train de faire : construire une force consciente. C’est parce que nous sommes une force consciente que vous ne vous laissez pas disperser, égayer, fasciner, abrutir par les champignons hallucinogènes qui poussent à intervalles réguliers, à condition qu’on les gonfle à l’hélium des sondages et des unes de journaux répétées. Une force consciente – et c’est pourquoi notre parole est si importante à chaque étape. La campagne électorale se déroule dans un contexte. Ce contexte, vous le connaissez : c’est bien sûr celui de la crise que vous connaissez dans vos propres vies du fait de la situation sociale et écologique. Mais c’est aussi une crise de régime, une crise politique et morale.

Vous n’avez plus confiance en personne et tout le monde le sait. Or on ne peut pas vivre dans une société démocratique, développée, en n’ayant confiance en aucune autorité. La racine de la démocratie, c’est non seulement que l’on prend les décisions ensemble – les décisions seulement, par nos votes – mais aussi que l’on consent à l’autorité parce qu’on la pense légitime, même si on n’est pas d’accord avec elle. Or aujourd’hui les autorités ne paraissent plus légitimes à personne, non pas à cause des gens qui n’y croient plus, mais à cause du comportement de ces autorités. Quand on voit les premiers personnages tricher aux impôts, s’arranger, combiner, les chefs déserter et disparaître, quand on voit des situations comme celles qu’on a vues à propos de l’affaire Théo, nous sommes tous profondément atteints. A cette heure et en notre nom à tous j’adresse à Théo et à sa famille nos vœux les plus chaleureux et les plus fraternels d’affection, d’amitié et de soutien.

Je n’aime pas beaucoup le ton sur lequel on me parle et m’écrit lorsque je mets en cause le comportement barbare, inacceptable, de ceux dont c’était l’honneur de porter l’uniforme et de représenter l’autorité légitime de la république, et qui l’ont souillé, souillé devant la patrie et devant leurs propres collègues. Je n’aime pas qu’après cela on me dise : « Tu les mets tous dans le même sac. » Précisément non, je ne les mets pas tous dans le même sac. Mais parce que je ne les mets pas tous dans le même sac, il y en a certains que je mets dans le sac.

Les faits sont inacceptables. Ils traduisent la profondeur d’une crise morale dans une des institutions les plus importantes d’un pays. L’action de maintien de l’ordre publique est normalement résiduelle dans un pays où l’on consent à l’ordre et à ses règles. La police a pour premier devoir d’être exemplaire et je veux croire qu’elle l’est ; raison de plus pour ne pas tolérer une seule déviance, car alors elle menace tout le monde. On en est là. On en est là dans maints endroits où l’on finit par avoir peur quand on devrait être rassuré par la présence d’un uniforme.

Les faits sont inacceptables et le ministre de l’intérieur ferait bien de réfléchir à ce qu’il dit avant de parler de tragique accident. Pas une personne ne peut croire qu’il s’agisse d’un tragique accident, pour la raison que le juge lui-même a qualifié cet acte d’acte de barbarie. Et c’est un acte de barbarie ; il faut le dire haut et fort si on veut ensuite avoir l’autorité suffisante pour pouvoir dire qu’il faut respecter la loi et ceux qui la font respecter. Mais si on fait deux poids deux mesures, si on ne dit pas les choses qu’il faut dire avec la force qu’il faut avoir au moment où cela compte, alors on n’est plus écouté le reste du temps. Les gens se disent : « De quoi vient-il nous parler ? Ou était-il quand notre dignité était bravée, insultée, foulée au pied ? » Voilà pourquoi cette élection est si importante et je vous adjure de ne pas vous abandonner vous-même, dans le secret de votre cœur, à une détestation qui ne ferait plus la différence entre les uns et les autres, les voyous et ceux qui ne le sont pas.

L’incrimination judiciaire contre les bourreaux de Théo est parfaitement claire. Et la situation dans laquelle cette affaire a éclaté est insupportable. Grâce au journal L’humanité, nous apprenons que le commissaire qui était en fonction à Aulnay avait déjà été condamné pour des actes de violence et de manquement absolu aux règles de l’autorité qu’il exerçait pour avoir assisté sans rien dire à un acte de barbarie sur une autre personne quelques temps auparavant. On avait réclamé contre lui de la prison ferme ; il avait eu de la prison avec sursis et il avait été suspendu de la police. Comment se fait-il qu’on le retrouve responsable d’un commissariat à Aulnay ? Je demande combien il y en a de cette sorte qui donnent des ordres. Il faut que la police soit débarrassée absolument et radicalement de tous ceux qui dans ses rangs n’ont pas respecté la règle éthique de base de la République : c’est que la loi et l’ordre doivent être honorables.

Je déplore que dans cette circonstance, alors que l’événement dont nous parlons a eu lieu le 2 février, on n’ait rien trouvé de mieux à faire, le 8 février, que d’étendre les conditions de la légitime défense, permettant aux policiers d’ouvrir le feu dans des conditions « plus souples ». La loi permet déjà la légitime défense et dans le cas des policiers qui, comme les militaires, ont une tâche particulière, il existe un accord pour considérer que des circonstances exceptionnelles peuvent justifier des comportements exceptionnels. Il n’y a donc aucun besoin d’en rajouter ; il n’y a surtout aucun besoin de le faire dans un moment pareil. La démonstration qui est faite est pitoyable et n’aide pas les Françaises et les Français à se retrouver d’accord entre eux pour faire respecter la loi.

Non, ce ne sont pas de bonnes manières. Il existe une ambiance insupportable dont je veux croire qu’elle est provoquée par des éléments qui agissent par des motifs qui non seulement n’ont rien à voir avec des taches de police mais qui, de surcroît, sont des motifs idéologiques qui leur font considérer que la population de certains quartiers est par vocation suspecte et que certaines personnes, du fait de la couleur de leur peau, sont par vocation suspectes. C’est intolérable ! J’ai déjà dit que je ne permettrais pas, en votre nom à tous, que ce que je suis en train de dire soit pris pour une condamnation d’un corps tout entier. Ce n’en est pas une. Mais je veux rappeler une règle : aucun corps de l’Etat ne s’appartient. Il appartient à la nation et son devoir est de servir et d’obéir.

D’aucuns, dans une irresponsabilité totale, ont aggravé la situation en surlignant par des images de violences des rassemblements qui souvent, au départ, ne le sont nullement. Ce fut le cas à Bobigny la semaine dernière où, pendant deux heures, des jeunes gens de toutes conditions et de toutes opinions se sont exprimés avec des points de vue somme toute différents mais tous également intéressants parce qu’ils rendaient compte de la maturité intellectuelle de tous ces jeunes gens dans les conditions dans lesquelles ils se trouvent placés. Eh bien, vous n’en avez pas entendu un mot, une virgule, un souffle sur vos chaînes de télévision. Mais vous avez vu cette voiture qui brûlait, que l’on vous a montrée sous tous ses angles pour stigmatiser d’un coup toute une population. Ces méthodes sont lamentables. Ce voyeurisme, ce goût du sensationnel nous conduisent au chaos. Ils sont tellement heureux quand ils trouvent d’autres cageots qui brûlent à pouvoir filmer et à mettre à la une des journaux. Ce n’est pas vrai : telle n’est pas la France ; telle n’est pas la France des quartiers ; telle n’est pas la jeunesse de notre pays. La minorité – il en existe une, partout, dans tous les milieux – qui tire profit des circonstances pour créer des désordres n’est pas représentative de la douleur que ressent en profondeur chacun d’entre nous, quel que soit son âge, devant un gâchis pareil. Une démocratie fonctionne parce qu’on consent à l’ordre. Elle ne peut pas fonctionner si on ne consent qu’à la force. Et pour qu’on consente à l’ordre, encore une fois, il faut qu’on se sente lié à lui, qu’on ait un intérêt collectif, qu’on ait du respect mutuel, et c’est tout cela qui est détruit. Et c’est pourquoi j’en parle avec une telle force.

J’ai vu que M. Fillon, comme réponse à une telle situation, veut mettre la majorité pénale à seize ans. Dès qu’on parle de Fillon, tout le monde a envie de rire parce qu’on ne le voit pas donner la moindre leçon de morale à qui que ce soit. Il n’est plus crédible. Mais enfin, il faut bien en parler puisque c’est lui qui est le candidat de la droite. Pour moi, je ne propose pas qu’on mette la majorité pénale à seize ans. Je pense qu’à seize ans il y a des conditions particulières du développement de la personne et de sa psychologie qui font qu’un jeune doit être traité sur le plan judiciaire dans des conditions différentes de celles d’un adulte. C’est par conséquent une mentalité rétrograde et barbare de se figurer que d’infliger des châtiments de cette nature va corriger qui que ce soit.

Cependant s’il faut faire quelque chose à seize ans, j’ai une proposition et je veux la refaire devant vous : c’est qu’on donne le droit de vote à seize ans. Je vous demande d’y réfléchir. C’est la manière d’étendre sans cesse la démocratie un peu plus loin, et je peux vous dire qu’en Autriche ils se trouvent assez contents d’avoir étendu la majorité jusqu’à seize ans parce que c’est la jeunesse du pays qui a permis qu’il ne bascule pas dans l’extrême droite. A seize ans, on a le droit d’exercer l’autorité parentale car il arrive qu’on soit jeune mère ou jeune père de famille. Si à seize ans on travaille, si on a le droit de voter dans les élections professionnelles, si on est assez mûr pour savoir ce qui est bon pour un petit, alors on est assez mûr pour savoir ce qui est bon pour la société.

Que vous dirais-je sans passer tout notre programme en revue ? Il faut sortir les policiers de la politique absurde du chiffre et des primes aux résultats. Cette politique correspond à la mentalité moyenne de ces gens qui, comme vous le savez, n’aiment pas l’Etat mais qui l’organisent d’une telle manière que ses agents passent leur temps à remplir des papiers. On surveille, on vérifie et on passe un temps fou à cocher des colonnes au lieu de faire ce pour quoi on est payé. Mais dans le cas qui nous occupe, c’est particulièrement absurde car vous savez comme moi qu’on obtient un résultat extraordinaire. Il suffit par exemple de constater un outrage pour en connaître en même temps l’auteur ; l’affaire est élucidée ; voilà comment un gros mot peut être l’occasion d’obtenir une prime de rentabilité. Vous voyez que c’est absurde. Mais la pression qui est mise sur les policiers, elle, est très directe et les conduit parfois à s’agiter bien davantage qu’il ne le faudrait.

Il faut en finir avec les contrôles au faciès. Je veux que vous sachiez, vous autres qui avez la même couleur de peau que moi, que vous n’avez pas idée de ce que subit, dans une journée, un certain nombre de nos compatriotes, du fait qu’ils n’ont pas la même couleur de peau que nous. Vous devez savoir que la multiplication des contrôles rend absolument enragée n’importe quelle personne. Surtout quand on est jeune, et quand on est jeune on a tendance à avoir le sang un peu plus vif – c’est un trait commun à toutes les générations, dans tous les pays, et à toutes les couleurs de peau.

Enfin, parmi les choses que je veux évoquer rapidement, il y a le fait qu’il faut organiser le remaillage du service public. Je comprends qu’une patrouille finisse par se poser des questions quand elle arrive dans un secteur où il n’y a plus rien : plus aucun service public, ni Poste ni bureau d’aucune sorte. Rien ! Le désert social, le désert des services publics, et voici quelques hommes qui patrouillent et qui évidemment sont accueillis différemment suivant l’humeur du jour. Le remaillage du service public est une des conditions pour réorganiser une vie commune qui ait un sens.

Voilà, j’ai bien des choses à vous dire sur ce sujet. Mais je voulais, profitant du fait que nous sommes dehors et que l’air frais conduit à recevoir ces paroles avec le calme de la température, faire état de cette protestation morale. Nous avons envie d’aimer notre pays. Nous n’avons pas envie de nous regarder les uns les autres comme des ennemis. Nous n’avons pas envie de regarder nos policiers comme des personnes qui nous font peur. Nous avons envie de tranquillité. Nous avons envie d’épanouissement personnel. Nous n’avons pas envie d’une vie quotidienne qui ressemble à une guerre permanente de chacun contre tous. Cette vie calme, elle est à portée de notre main.

Voyez-vous, j’ai devant quelques-uns d’entre vous le privilège de l’âge. Et je mesure l’étrangeté du monde dont vous avez hérité. Quel courage il vous faut – dont vous n’êtes pas toujours conscients – pour assumer cette situation d’un jour sur l’autre ! On ne sait pas où l’on travaillera, ni même si l’on travaillera. Le quinze, le dix, parfois même avant, on est déjà dans le rouge et on ne sait pas comment on finira le mois. A cela s’ajoutent les abjectes comptabilités du quotidien : va-t-on manger ou se transporter ? Payer le loyer ou l’électricité ? On nous dit qu’il est interdit de nous couper l’eau, mais il y a des circonstances où coulent à peine quelques petites gouttes. Ce n’est pas ça, avoir de l’eau.

Non, toute cette gêne qui s’est installée partout n’est pas normale. Ne croyez pas que ce soit une situation normale. Ne croyez pas que la France, comme disent les puissants, vive au-dessus de ses moyens ; ce sont les puissants qui vivent au-dessus de nos moyens. Un partage plus juste, un respect plus grand permettrait sans aucune difficulté une société meilleure. La France est largement assez riche pour qu’il soit garanti à chacun d’entre vous d’avoir accès librement et gratuitement aux premiers mètres cube d’eau sans lesquels on ne peut pas vivre, car aucun être humain ne peut vivre sans eau. La France est assez riche pour que chacun d’entre nous ait accès aux premiers kilowatts d’énergie dont il a besoin pour s’éclairer, se chauffer et faire vivre sa famille. La France est assez riche et il y a assez de travaux à accomplir pour que chacun d’entre vous puisse en prendre sa part et faire valoir ses talents auprès des autres en contribuant à l’utilité collective par son travail, comme la Constitution dit que vous en avez le droit. Si nous appliquons ce programme qui s’appelle L’Avenir en commun, alors vous serez rétablis dans cette dignité, et si je venais à avoir oublié des pages de mon programme, vous aurez été préparés dans des conditions telles que vous vous chargerez de l’appliquer, que les gens autour de vous en soient d’accord ou non. Dimanche, vous verrez lors du chiffrage du programme que nous sommes capables de l’appliquer.

Vous constituez une grande nation, un grand peuple. Les objectifs que nous avons devant nous et dont je vais parler encore dans un instant suffisent pour que je puisse vous dire que je vous appelle à une tâche immense mais que pour l’accomplir, vous devez commencer par faire la tâche numéro un : votez et dégagez-les tous !

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