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Billet de blog 16 mars 2022

Donbass: regard critique sur le film d'Anne-Laure Bonnel

Depuis que la guerre en Ukraine a commencé, le documentaire d’Anne-Laure Bonnel sur le Donbass circule énormément. Si la réalisatrice se dit apolitique, son film, en revanche, ne l'est pas.

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C’est évidemment un film choquant qui commence, de façon extrêmement efficace, par un discours de Porochenko qui est parfois qualifié de « discours d’extermination ». S’ensuivent des images de souffrance et de misère qui apparaissent comme la mise en application du discours de Porochenko. Conclusion : les Ukrainiens de Kiev considèrent les russophones du Donbass comme une race inférieure qu’il faut exterminer. 

Tâchons de prendre un peu de recul face au choc des images. Et d’abord, réécoutons le discours de Porochenko. Est-ce vraiment un discours génocidaire ? Il dit qu’ « ils » n’auront plus de travail, ne toucheront plus leur retraite, que leurs enfants n’iront pas à l’école ni à la crèche mais resteront dans des caves. Autrement dit, « ils » perdront tous les avantages fondés sur la solidarité nationale ukrainienne ; « ils » ne seront plus traités en citoyens.

Mais qui sont « ils » ? Anne-Laure Bonnel, dans une intercalaire, affirme que Porochenko parle des « populations de l’Est de l’Ukraine ». Etrange caractérisation vague et, surtout, dépolitisée. En fait, Porochenko parle évidemment des séparatistes du Donbass, c’est-à-dire des groupuscules qui ont fait sécession d’avec la patrie et l’Etat. Porochenko dit : ils en paieront le prix en ne bénéficiant plus de la solidarité nationale. « Et c’est comme ça que nous gagnerons cette guerre », conclut-il. Comment ne pas comprendre : « Comme ça, et non par les armes » ? 

Imaginer que Porochenko serait sorti comme un diable de sa boite pour dire : « Allons exterminer les russophones du Donbass », c’est complètement décontextualiser un discours qui est prononcé après l’annexion de la Crimée par les Russes, et après que des groupuscules soutenus par des forces russes se soient emparés par la force des lieux de pouvoir dans le Donbass. La question qui est posée à Porochenko est : comment réagirons-nous à l’insurrection ? Comment repousserons-nous les envahisseurs qui soutiennent les insurgés ? Et la réponse qu’il ne fait pas est : en les bombardant pour les exterminer. Il dit au contraire : par des sanctions économiques.

Il est essentiel de prendre conscience que l’effet de causalité entre le discours initial et la suite du documentaire est illusoire. De cela, il ne s’ensuit pas que le régime de Kiev n’a pas commis de crimes dans le Donbass. Il n’en reste pas moins que l’explication de ces crimes par une volonté génocidaire du pouvoir d’Etat ukrainien n’est absolument pas démontrée dans le film.

Le corps du film montre ensuite l’horreur vécue par la population du Donbass. Les témoignages, déchirants, s’égrènent le long d’images d’apocalypse. Cependant il n’y a presque aucun contenu politique dans ces témoignages, sinon l’effroi devant une « guerre fratricide » et l’expression du désir de paix. On entend souvent que « ils » ont tiré, sans que les habitants précisent toujours de qui il s’agit. Quelques-uns seulement dénoncent explicitement le gouvernement ukrainien et racontent des actes de violence confinant au « sadisme ». Il n’y a aucune raison de ne pas prendre au sérieux les témoignages poignants des habitants, d’autant qu’ils ne contredisent nullement ce qui me semble l’analyse la plus courante de la guerre, celle qu’on trouve, par exemple, sur Wikipedia.

On sait que durant Maidan, les groupes d’extrême-droite (Secteur droit, Azov…) ont acquis un grand pouvoir parce qu’ils avaient été le bras armé de l’insurrection. On sait que le pouvoir Ukrainien, peut-être en manque de combattants, sans doute incapable de les neutraliser purement et simplement, peut-être pour retrouver un semblant de contrôle sur eux, les a intégrés à ses opérations militaires. On n’a aucun mal à imaginer que de tels individus se soient comportés avec la cruauté dénoncée par les personnes interrogées. L’incendie meurtrier de la Maison des Syndicats d’Odessa me semble généralement reconnu aujourd’hui comme un crime contre les manifestants russophones, même si on ne sait pas si ce crime a été perpétré sur l’ordre du gouvernement, ou s’il a laissé agir Secteur droit, soit par complicité, soit parce qu’il n’avait aucun moyen de contrôler la milice, alors au faîte de sa puissance.

Mais on a tout au long du film l’impression que le fameux éléphant reste mystérieusement invisible ; les autres belligérants, c’est-à-dire les séparatistes et les forces russes qui les ont soutenus tout au long du conflit. La prise d’assaut des bâtiments publics par les séparatistes, leur prise du pouvoir par la force, n’est jamais évoquée. L’invisibilisation totale de l’un des belligérants de ce que les témoins qualifient pourtant de « guerre fratricide » renforce, tout au long du film, l’idée d’un génocide inexplicablement décidé par le gouvernement Ukrainien.

Or Anne-Laure Bonnel, qui ouvrait son film sur l’extrait bien choisi du discours de Porochenko, choisit de le clore par le témoignage le plus explicitement politique : deux séparatistes affirment que ce n’est pas la Russie qui se bat au Donbass, regrettent que la Russie n’ait pas pris Kiev dès 2014 et disent que Porochenko devrait aller vivre aux Etats-Unis « lêcher le cul d’Obama ». Leur témoignage vient évidemment faire écho au discours initial de Porochenko, qui devient une marionnette de l’OTAN, et prépare le terrain à la représentation de Poutine en sauveur de ses compatriotes.

J’ai regardé quelques interviews d’Anne-Laure Bonnel. Je l’ai trouvée sympathique et sincère. Elle se dit apolitique ; peut-être le pense-t-elle sincèrement, mais le montage de son film, qu’elle en soit consciente ou non, lui donne indubitablement un contenu politique. Le sens de tous les témoignages est déterminé par les scènes initiales et finales. Ainsi un recensement émouvant et nécessaire des souffrances d’une population victime d’une atroce guerre civile devient un réquisitoire contre le gouvernement de Kiev et, par anticipation, une justification de l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Quand elle a réalisé son film en 2015, Anne-Laure Bonnel ne pouvait pas savoir que Poutine envahirait bel et bien l’Ukraine. Je ne lui crois aucune arrière-pensée politique. Malheureusement, son film est bien devenu un outil de propagande délétère, dont le visionnage doit impérativement s’accompagner d’un effort de contextualisation dont elle aurait dû souligner elle-même la nécessité.

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