Quatrième lettre d'un engagé à ses amis qu'il dérange - sur la finance

 

       Chers amis,

       

       Je vous promettais dans ma dernière lettre d'ouvrir une enquête : à qui profitent les privatisations ? Mais vous me répondez, perspicace, que vous avez déjà deviné : le coupable est la finance, la sulfureuse finance, la finance que l’on cloue à tous les piloris. Equitables et compatissants de nature, peu enclins par éducation à la rhétorique de l’outrance, vous n’appréciez guère ces dénonciations aux accents paranoïaques. Je pourrais vous répondre comme les Anglais: just because I’m paranoid doesn’t mean they’re not out to get me. Mais vous avez raison : rien de plus lassant que les anathèmes. Avant d’ouvrir mon enquête, parlons finance en toute tranquillité, par manière de plaisanterie.

       Commençons donc par une bonne blague : imaginez un capitalisme vertueux. Les choses iraient à peu près comme suit : vous êtes un jeune entrepreneur qui a réussi, vous gagnez donc un argent bien mérité. Que faire de vos gains ? Les investir, bien sûr. Vous allez donc à la banque qui place vos sous dans un projet prometteur et permet ainsi à un autre jeune entrepreneur talentueux de monter son entreprise et de gagner des sous qu’à son tour il investira, via la banque, dans un nouveau projet. Ainsi de suite à l’infini, dans un cercle vertueux qui ressemble au cycle naturel : les fruits de la saison passée donnent les graines de la saison suivante.

       Notez que le rôle de la banque est central puisque c’est à elle qu’il revient de choisir les bons projets. Dur et passionnant métier que celui de banquier ! Il faut pour bien l’exercer tout savoir sur tout : évaluer la viabilité d’une entreprise de bâtiment, d’import-export, de chaussures, de voitures, dans des contextes aussi divers que variés. Pour être banquier, on n’en est pas moins homme – qui pourrait leur jeter la pierre s’ils se trompent ? Mais les banquiers nous ressemblent également en cela que leur esprit est prompt et que leur chair est faible. Nos ainés le savaient mieux que nous, qui ânonnaient tous les dimanches le Notre Père : « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal. »

       Les banquiers n’auraient-ils pas dit leurs prières ? Dieu semble avoir inventé tout exprès pour eux une tentation très forte : la bourse. A première vue, la bourse est une bien belle chose qui permet d’accélérer le cercle vertueux : d’ambitieux entrepreneurs annoncent qu’ils feront une belle récolte dont ils vous invitent à acheter par avance une partie. Quand la récolte sera vendue, vous recevrez votre part des profits, c’est-à-dire que vous toucherez des dividendes. Le prix d’une part de la récolte à venir (une action) est proportionnel au profit que vous espérez.

       Ce qui est pratique avec une action, c’est qu’on peut la revendre avant même que la récolte soit faite. Si vous découvrez une œuvre d’art sublime et que vous voulez pour l’acheter recouvrer l’argent que vous avez dépensé en action, qu’à cela ne tienne : vendez votre action à quelqu’un d’autre qui touchera les dividendes à votre place. Mieux : si vous êtes un peu malin, vous tacherez de vendre votre action un peu plus cher que vous ne l’avez payée. Ce petit bénéfice n’est pas à négliger : une œuvre d’art sublime, ça coûte souvent assez cher. Mais c’est de ce petit bénéfice que naît la tentation d’acheter une action dans le seul but de la revendre avec profit. Pour en mesurer la force, il suffit d’un chiffre. On distingue à la bourse deux marchés : le marché primaire où l’on achète une action nouvellement émise et le marché secondaire où l’on revend les actions.[1] Or le marché primaire – le seul qui alimente en capitaux les projets des entrepreneurs – représente une part infime du total des transactions qui se font sur la place de Paris ![2]

       On peut donc aller en bourse pour se livrer à deux activités différentes : miser sur la réussite d’un projet ou miser sur la hausse d’une action. La première mérite le beau nom d’économie ; quant à la seconde, c’est à vrai dire une sorte de jeu de hasard qui ne mérite que celui de spéculation. Mais comme tous les jeux qui fascinent, il a maintenant ses manuels et ses théories, subtiles combinaisons de psychologie (comment persuader autrui d’acheter, comment deviner qu’il va vendre), d’astrologie (comment discerner des régularités significatives dans des séries de chiffres aléatoires) et de probabilités (comment diversifier ses mises pour être sûr d’être gagnant quelque part) : c’est ce qu’on appelle la finance. C’est impressionnant quand ça marche,  beaucoup moins quand ça rate, ce qui arrive assez souvent et même inéluctablement lorsque crèvent les fameuses « bulles ».

       Une bulle se forme de façon très simple : si j’achète, le cours de l’action monte, donc un autre l’achète, et ainsi de suite jusqu’au moment où l’on veut bien admettre que la valeur de l’action a perdu tout rapport avec les dividendes qu’elle promet. Patatras ! Je vends, tu vends, il vend, ainsi de suite en une plongée vertigineuse. Au fond, la spéculation fonctionne comme le jeu des chaises musicales: il faut avoir pris son siège avant que la musique s’arrête.

       C’est un jeu qui attire les naïfs et les filous et donne à voir bien des scènes cocasses. Ainsi dans l’euphorie qui suscita la formation de la South sea bubble en 1720, des investisseurs s’empressèrent d’investir dans des compagnies qui projetaient de « désaler l’eau de mer » ou d’ « inventer une roue à mouvement perpétuel », et même dans « un projet dont la finalité serait révélée plus tard »[3] ! Voilà pour les naïfs. Quant aux filous, on ne saurait trouver meilleur exemple que la tristement célèbre Goldman Sachs qui posa sa première pierre en 1929 en émettant des actions dont elle fit racheter une partie (avec de l’argent préalablement emprunté) par des prête-nom, ce qui fit monter leur cours. Il ne restait plus à Goldman Sachs qu’à investir le magot et à trouver un siège avant qu’un silence de mort ne s’abatte sur Wall Street un certain jeudi noir.

       Ainsi va la finance, de bulle en flop. Mais au fond, dira-t-on, qu’importe si quelques joueurs perdent tout ? Il importe beaucoup car les banques, non contentes d’investir le capital, assument deux autres fonctions cruciales dans l’économie capitaliste : elles gardent notre épargne et assurent les paiements. Dans une économie où tout passe littéralement par la banque, il est judicieux de protéger les banquiers d’eux-mêmes et de fixer des règles strictes à leurs amusements. C’est à quoi les Etats finirent par se résoudre après la crise de 1929 qui plongea le monde dans une récession qui ne prit fin qu’avec la guerre. Il est inutile de rentrer dans le détail de ces mesures, mais il est bon de se souvenir qu’il y a mille façons dont on peut réguler la bourse : si par exemple on limitait le volume des transactions et la fréquence à laquelle peut varier le prix d’une action, on donnerait un minimum de rationalité à des processus qui n’en ont aucune.

       Vous me direz peut-être que ce n’est pas un profane tel que moi qui peut juger, sur la base d’une esquisse comme celle que je viens de vous faire, de la rationalité des marchés financiers. Je répondrai qu’à défaut d’être initié aux secrets de l’ésotérisme boursier, je sais ce qu’est la rationalité. Être rationnel, c’est être capable de hiérarchiser les désirs contradictoires qui nous pressent pour agir de façon cohérente en vue d’une fin ; être irrationnel, c’est au contraire être mû par le désir de l’instant. J’ignore en quel sens on peut qualifier de rationnelle une activité qui consiste à changer plusieurs milliers de fois par secondes (grâce au trading informatisé) d’objet du désir. Les actions n’étant que les représentations de dividendes possibles, ne sont en effet qu’objet de désir et non de possession, sauf pour ceux qui confondent l’image et la chose et lâchent la proie pour l’ombre.

       Mais si ces considérations ne vous convainquent pas, je m’empresse de me mettre à couvert des fascinantes études en épistémologie financière consignées dans Les Quadratures de la politique économiques de Frédéric Lordon.[4] Ce livre vieux de quinze ans n’en a que plus d’autorité puisqu’il prédit par le menu ce qu’allait provoquer la « nouvelle économie » en un temps où ses apôtres tenaient encore le haut du pavé.

       La « nouvelle économie », c’est le détricotage progressif de tous les filets de sécurité tissés autour de la spéculation par ceux qui avaient connu 1929 (autrement dit la « dérégulation »). Le Mayday de New-York (1975), le Big Bang de Londres (1986) et le Mini Bang de Paris (1988) en sont les moments-clé.[5] L’inventivité financière ne connut dès lors plus de bornes : nous avons tous entendu parler des produits dérivés et autres credit default swap. Je n’entre pas dans les détails et j’invite les curieux à lire Jusqu’à quand ? du même docteur Lordon, petit chef d’œuvre de pédagogie.[6] Mais je crois qu’on peut résumer la finalité de toutes ces inventions à peu près ainsi : elles permettent de s’endetter à millions tout en se croyant riche parce qu’un autre a des dettes envers vous d’un montant supérieur aux vôtres. Ca fonctionne tant que personne ne demande à être remboursé, mais génère un sérieux « risque systémique » : il suffit qu’un seul demande son dû pour que tous les rois soient nus – c’est ce qu’on appelle dans le jargon une « crise de liquidité ».

       C’est quand les banques ont besoin de cash que nous sommes concernés. Elles ne possèdent en effet d’autre argent liquide que le nôtre : nos économies et les profits de nos entreprises (c’est-à-dire le produit de ce qu'on appelle l’économie réelle). Tout cet argent s’évapore en un instant dans le règlement des dettes de jeu, car la sphère financière représente aujourd’hui plus de dix fois l’économie réelle ![7] Nous voilà tous ruinés et le système capitaliste paralysé puisque nos profits ne vont plus financer des projets mais payer les pots cassés. C’est ce qui s’est produit en 2008. Mais puisque la ruine universelle de tous les particuliers est, pour parler comme Frédéric Lordon, « un événement de l’ordre de l’impensable »[8], les Etats ont pris la mesure qui s’imposait : ils ont renfloué les banques avec les seules richesses qui n’avaient pas fondu, c’est-à-dire avec l’argent qui va droit dans leurs caisses quand nous payons nos impôts.

       Je ne sais pas si vous vous souvenez mais sur le moment nous avons été très fâchés. Il est souvent question depuis de rétablir l’une des règles qui avait été mises en place après 1929 : la séparation des banques de dépôt et des banques d’investissement. Cette séparation n’a pas seulement un sens économique mais moral, car elle nous permet tout simplement de décider si nous souhaitons ou non jouer en bourse. Aujourd’hui nous sommes tous des traders : pourquoi croyez-vous qu’à l’heure de l’internet, quand des fortunes (virtuelles) changent de main plusieurs milliers de fois par seconde, il vous faut encore plusieurs jours pour encaisser un chèque ? C’est qu’en chemin d’une banque à l’autre, votre argent va faire un tour en bourse ! Comme les souris quand le chat n’y est pas, votre argent danse et vous n’en savez rien.

       Malheureusement notre gouvernement n’a aucune intention de restaurer la cloison entre l’entreprise et le casino.[9] Pourquoi tient-il absolument à ce que les banques puissent jouer avec notre argent ? Cela nous ramène à la question initiale, qu’il faudra garder pour ma prochaine lettre : pourquoi l’Etat fait-il tout pour diriger les profits directement vers les marchés financiers plutôt que dans ses caisses ? C'est en effet ce qu’il a fait en privatisant (et ce n’est pas fini) ; c’est ce qu’il fait également en rognant progressivement la protection sociale pour favoriser le recours aux fonds de pension privés ; c’est ce qu’il fait, enfin, de la façon la plus simple en baissant les charges des entreprises et les impôts des plus riches.

       Puisqu’il est question d’impôts, je finis cette lettre par une plaisanterie encore plus savoureuse que la précédente : imaginez un capitaliste vertueux. Vous êtes un jeune entrepreneur qui a réussi, vous gagnez donc un argent bien mérité. Que faire de vos gains ? Les investir, bien sûr. Vous les confiez donc à un Etat démocratique sagement gouverné qui les utilise pour financer des hôpitaux, des routes, des écoles et des musées dont vous profitez tous les jours. Oh ! Le bon temps où l’Etat vous faisait la faveur de placer 80% de votre argent ![10] C’était avant la privatisation du monde dont nous parlerons, sans faute, la prochaine fois.

 

       D’ici là, meilleurs vœux de printemps et bonjour à vos enfants !

 

       Olivier

       PS. Suivez ce lien pour lire les autres lettres d'en engagé. 

 

 


[1] http://www.comprendreavecaxa.fr/mon-argent/mon-epargne/investir-marches-financiers/Pages/marche-primaire-et-marche-secondaire.aspx

[2] http://blog.mondediplo.net/2012-03-16-A-75-les-riches-partiront

[3] John Kenneth Galbraith, The Great Crash, p.72 et 75.

[4] Frédéric Lordon, Les Quadratures de la politique économique, Bibliothèque Albin Michel économie, 1997.

[5] http://www.andese.org/notes-de-conjoncture/y-a-t-il-encore-un-marche-financier.html

[6] Frédéric Lordon, Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’Agir, Paris 2008.

[7] http://ianikmarcil.com/2011/08/15/10-fois-leconomie-reelle-lenflure-de-la-sphere-financiere-mondiale/

[8] http://www.dailymotion.com/fr/relevance/search/fr%C3%A9d%C3%A9ric+lordon+jardin+potager/1#video=xuud50

[9] Sur l’inanité de la récente réforme bancaire, voir les analyses de FinanceWatch : http://www.finance-watch.org/press/press-releases/353/?/

[10] En 1967, le taux marginal d’imposition sur les revenus supérieurs à 86 000 euros annuels était de 81%.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.