Intégrité: lettre à Blaz

Cher Blaz, Vous m’avez fait l’honneur d’un billet en réponse à mon premier texte sur le racisme. Je ne vous ai pas vraiment répondu dans le second. Au risque de prolonger ridiculement l’exploration de mes doutes, je tâche donc de vous faire la réponse que je vous dois.

            Cher Blaz,

            Vous m’avez fait l’honneur d’un billet en réponse à mon premier texte sur le racisme. Je gage que mon second billet ne vous a pas satisfait puisque vous vous êtes contenté, pour tout commentaire, de reposer vos questions. Vous avez raison, je ne vous ai pas vraiment répondu, j’ai éludé le point sensible. Au risque de prolonger ridiculement l’exploration de mes doutes, je vais donc tâcher de vous faire la réponse que je vous dois. Votre première question est la suivante : « Comment se fait-il qu’un amoureux de musique et un passionné des Lumières s’écarte autant des préceptes de Jean-Jacques Rousseau ? » Vous m’écrivez ce qui suit :

            « « Émile » est un enfant bien éduqué. Rousseau lui recommande la menuiserie. Pourquoi ? Parce que ce métier développe l’intelligence pratique, fait une tête bien faite à défaut d'être pleine. Devant son chef d’œuvre, l’obstacle devant la tâche induit un « saut intuitif », la routine du geste est protectrice, « l’estime de soi » grossit. Au Japon, des maîtres forgerons faisaient fondre jusqu’à deux mille fois l’alliage de leur katana. La lame était altière, le samouraï humble. L’abnégation naissait de la répétition patiente qui forgeait le caractère. En fait, le travail artisanal ne trichait pas, il façonnait des hommes équilibrés et autarciques.

            Qu’en est-il d’une jeunesse « désœuvrée », avilie pour sa mélanine sombre, sa conviction, traitée en inférieur, se percevant comme inférieur ? Cette jeunesse s’engoue pour le théâtral et la posture. « L’estime de soi » flétrit à force d'essuyer l'avanie, le jugement critique est dénaturé, c’est le monde de l’action, apparent et dramaturgique qui endosse la lourde responsabilité de réhabiliter l’identité individuelle (le sentiment de dignité), l’identité sociale (récit réhabilitant le groupe dévalorisé). Toute la vérité de Ricœur et toute la symbolique des « Indigènes de la République ». »

            Je crois que votre question ne porte pas vraiment sur l’analyse socio-psychologique de la jeunesse issue de l’immigration postcoloniale. C’est une analyse que j’avais lu ailleurs, notamment dans un très beau texte de Didier Lapeyronnie sur la langue du ghetto. Je n’ai aucune expérience directe de cette jeunesse mais l’analyse me semble tout-à-fait plausible et je m’y rends. Mais là n’est pas le problème. Le problème n’est pas si cette jeunesse existe, mais celui de la place que je lui ai faite dans mon discours. C’est ainsi que je comprends, peut-être un peu librement, votre référence à la musique : mon texte était disharmonique. Et vous avez raison : je sais que cette jeunesse existe et pourtant, au moment de prendre la parole publiquement, je l’ai oubliée et j’ai écrit un texte irrecevable par elle.      

            Je pourrais dire qu’on ne peut pas parler à tout le monde à la fois. J’ai dit dans mon second billet pour qui j’écrivais. Mais ce ne seraient pas là de bonnes raisons, car il y a bien de la différence entre s’adresser à quelqu’un plutôt qu’à quelqu’un d’autre, et construire un discours structuré par le rejet de l’autre. J’ai dit que je regrettais d’avoir écrit que « je n’ai jamais pu surmonter mon aversion pour l’intégrisme » - mais en le disant j’ai tout de même cru bon de réaffirmer que c’était vrai : vous avez deviné le double orgueil d’oser se dédire mais de rester droit dans ses bottes tout de même. En ne prenant, par ailleurs, pas un instant pour définir ce que j’entends par « intégrisme », je sacrifiais à la compulsion, que je dénonçais dans mon premier billet, à prendre position à tout bout de champ contre les intégristes quitte à blesser les personnes qui en sont directement touchées et dont j’avais dit dans mon premier billet qu’elles n’en pouvaient plus d’en entendre parler à tout bout de champ. Les tours et les détours de la mauvaise foi sont infinis et comme vous allez le voir, nous ne sommes pas au bout.

            J’entends par intégrisme une détermination à se soumettre intégralement, c’est-à-dire dans tous ses actes, à un code religieux. Il s’avère que j’ai travaillé, en tant que chercheur, sur l’intégrisme : celui de Blaise Pascal, que j’admire immensément. Pascal faisait tout son possible pour ne pas jouir du goût des aliments qu’il mangeait et il craignait tant l’orgueil qu’une simple conversation risquait de lui donner qu’il portait une ceinture pointée de clous vers l’intérieur, qu’il enfonçait discrètement dans sa chair d’un coup de coude quand il se sentait trop fier de lui. Ses nièces ne portaient que du gris et glissaient comme des ombres pour ne susciter aucune concupiscence. Or figurez-vous qu’un de mes axes de recherche (un peu négligé du fait de mes intérêts politiques) a consisté à nuancer la thèse dominante à l’université, selon laquelle l’intégrisme de Pascal (ou, pour éviter l’anachronisme, son jansénisme) s’expliquait par une idéologie morbide ; je pense au contraire qu’on ne peut la comprendre sans prendre en compte le scandale du monde – non pas seulement le Monde, au sens théologique de choses terrestres, mais bien le monde réel dans lequel vivaient les jansénistes.

            C’est un monde caractérisé par la guerre entre les états-nations, guerre qui exigeait leur militarisation, militarisation financée au prix d’une oppression terrible du peuple et d’une concentration des pouvoirs entre les mains de l’Etat.  C’est dans ce monde que naissent les premiers « financiers » dont on disait alors en faisant moins de manière qu’aujourd’hui qu’ils étaient des « sangsues suçant le sang du peuple ». C’est un monde où les inégalités explosent, où le luxe et le mépris deviennent un mode de vie, mode de vie intenable que la révolution française balaiera quelque cent ans plus tard. Effarés par ce monde qu’il semblait impossible de changer pour le mieux, les Jansénistes concluaient qu’il ne restait plus qu’une chose à faire : s’en retirer pour sauver son humanité, c’est-à-dire son âme.

            J’ai étudié dans un article une histoire particulièrement troublante dont le protagoniste est l’un des maîtres à penser de Port-Royal, l’abbé de Saint-Cyran. Celui-ci avait une nièce qu’il porta sur les fonts baptismaux et qui entra par la suite au couvent de Port-Royal des Champs. Peu après, Saint-Cyran fut emprisonné pour son opposition à la politique impériale de Richelieu (mais sous prétexte de ses opinions religieuses) et ne put correspondre avec sa nièce que par lettre. Dans ces lettres, il se réjouit de la gaîté de sa nièce en laquelle il voit un signe qu’elle est en état de grâce. Il lui répète à plusieurs reprises qu’elle est bien heureuse de vivre en un lieu saint et non dans le monde qui la corromprait inévitablement. Mais après la mort du père de la fillette, sa mère veut la retirer du couvent (peut-être pour une sombre histoire d’héritage). Saint-Cyran exhorte l’enfant, qui n’a que huit ans, à refuser de partir, ce qu’elle fait.

            Peut-être à cause de la tension à laquelle elle est soumise, peut-être à cause des vapeurs du marais sur lequel le couvent est édifié, la nièce tombe gravement malade. La mère bat en retraite mais revient bientôt à la charge. Nouvelle opposition de l’oncle. La mère fait alors appel à la justice et des inspecteurs du roi interrogent la fillette pour vérifier qu’elle reste bien au couvent de son plein gré (la notion de majorité n’existait pas alors). Ils concluent que c’est le cas. Mais elle tombe à nouveau malade et meurt. Dans une lettre à la mère Angélique Arnaud d’Andilly, Saint-Cyran se désole et dit qu’il pleure la mort de sa chère nièce depuis trois jours, mais il ajoute qu’il savait qu’il ne pourrait plus longtemps empêcher sa mère de la remettre dans le monde où elle se serait damnée. C’est pourquoi il avait prié Dieu « de la faire mourir pour qu’elle ne périsse point. » Telle est la corruption du monde, conclut-il, qu’on s’y damne de père en fils, « surtout dans les maisons des riches », de sorte que « seuls les enfants et les pauvres volontaires ou involontaires seront sauvés ».

            Pourquoi, cher Blaz, est-ce que je vous raconte cette histoire ? Non pour souligner que l’intégrisme n’a jamais été, ni aujourd’hui ni hier, l’apanage des musulmans. Mais plutôt parce que je me rends compte que j’ai passé des mois à méditer sur cette histoire, sans porter de jugement (quatre siècles ayant passé, ce serait bien inutile), mais en me laissant toucher par la part de vérité qu’elle contient. Le scandale du monde est tel que le choix de s’en retirer purement et simplement devient tentation. Je m’empresserai bien sûr d’ajouter qu’il faut y résister. J’ai conscience que le dégoût du monde vient rencontrer cette invisible pulsion qu’est la pulsion de mort. Mais je n’ignore pas que pour y résister, il faut des ressources. Il faut aussi une part d’aveuglement, car si nous avions à chaque instant conscience de la violence qui nous entoure, nous deviendrions fous sur le champ. Il faut surtout beaucoup d’amour et la capacité à créer autour de soi un monde dans le monde, un monde à soi où l’on puisse nager à contre-courant. Comment ne pas comprendre que la jeunesse dont vous parlez manque justement d’amour, qu’elle fait comme elle peut pour nager à contre-courant et qu’elle sombre parfois. Et comment, ayant compris ça, écrire un texte qui ne lui adressait que de l’aversion.

            J’ai dit qu’il ne fallait jamais parler à la place de l’autre. Il serait tout aussi absurde de s’imaginer qu’on a des sentiments pour des gens qu’on ne connaît pas. Inutile, donc, de prolonger cette réflexion avec des déclarations d’amour qui dégénéreraient en sentimentalisme paternaliste. J’avoue aussi que je vois des différences entre le jansénisme et l’intégrisme qui croît aussi bien dans l’islamisme que dans l’évangélisme et ailleurs, et qu’Olivier Roy a qualifié de « sainte ignorance ». Le jansénisme n’était pas anti-intellectualiste et Port-Royal a laissé une grammaire et une logique qui font partie, comme les Pensées de Pascal, du patrimoine culturel de l’humanité. Je crois que cette question de l’anti-intellectualisme est importante, car c’est peut-être le travail de la raison qui permettait aux jansénistes de sublimer leurs passions plutôt que de les refouler, ce qui ne peut que provoquer leur retour plus ou moins contrôlé.

            Donner à penser serait d’ailleurs sans doute la meilleure façon de contribuer comme on peut à guérir les maux du monde. Il est certain, en tous cas, qu’interdire de le faire ne peut que les aggraver. L’aversion valant exclusion du champ du débat, c’est ce que j’ai fait. Faute commise parce que je n’ai pas su séparer comme il eût fallu les champs politiques et philosophiques. Crainte d’offenser les uns, j’ai offensé les autres : l’erreur fut de donner dans la politique du sentiment. Vous m’en avez fait prendre conscience et je vous en remercie.

            Fraternellement,

            Olivier

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