Vingtième lettre: les chemins de fer en 1830 racontés par Henri Guillemin

 

 

 

 

        Chers amis,

 

        Hasard des circonstances : alors que la grève des cheminots fait l’actualité, je lis La Première Résurrection de la République d’Henri Guillemin et j’y trouve ces lignes qui décrivent l’organisation des chemins de fers sous Louis-Philippe. Jugez vous-même de leur actualité :

 

        « Les chemins de fer vont naître sous Louis-Philippe. Et rien n’illustre mieux, et en traits plus explicites, l’ ‘économie’ telle que la conçoit l’équipe établie depuis 1830 à Paris, aux leviers de commande, rien n’est plus admirablement exemplaire que la loi d’organisation datée du 11 juin 1842 : l’Etat prend à sa charge (…) tous les frais de substructure, comportant ponts et tunnels. La compagnie concessionnaire se borne à fournir les rails (et à en assurer la pose) ainsi que le matériel roulant. En échange de ces prestations, tous les bénéfices de l’exploitation lui sont réservés ; il est prévu en outre que, si la concession n’est pas renouvelée, lui seront remboursées les sommes qu’elle a engagées dans l’affaire. Type de contrat, celui que passe l’Etat avec la Compagnie des Chemins de fer du Nord, fondée par les Rothschild : apport de l’Etat, 87 millions ; apport de la Compagnie, 60 millions ; durée de la concession première : quarante ans. Les bénéfices de la compagnie seront de 14 millions par an. Autrement dit, les financiers auront, en moins de cinq ans, récupéré leur capital et continueront pendant trente-cinq ans, à toucher 14 millions annuels. Qui dit mieux ? »[1]

 

        Quelle tristesse de constater que la question par laquelle Henri Guillemin concluait ces lignes en 1967, et qui se voulait rhétorique, ne l’est plus en 2014 ! Qui sait si Veolia ne dira pas bientôt mieux que la Compagnie des Chemins de Fer du Nord? Même cause, mêmes effets : si la ressemblance entre la loi d’organisation du 11 juin 1842 et la privatisation du rail britannique est saisissante, et sa ressemblance avec le quatrième paquet ferroviaire européen prévu pour 2019 fort inquiétante, c’est que les mêmes principes sont à l’œuvre. En 1830, la France tirait un trait sur les déplorables expériences de la Révolution Française : taxation (c’est-à-dire contrôle) des prix et maximum des salaires. En 2014 elle se défait à grande vitesse de son service public. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de donner sa pleine mesure à la liberté d’entreprendre, dont Guillemin saisit à merveille la logique :

 

        « La ‘liberté économique’, ou, si l’on préfère, l’ ‘économie libérale’ qui touche enfin (et pour longtemps) à sa pleine euphorie, c’est ce qui se nomme le capitalisme à l’état pur. Singulière « liberté » constituée d’un dispositif écrasant de prohibitions et de lois dont l’objet est de faciliter les profits d’une bande – en Anglais : ‘gang’ – à qui l’économie nationale appartient. L’économie n’est pas ‘dirigée’, elle est confisquée. Souple et entière razzia. Les sources de la richesse, les grands moyens de production sont réservés, par captation, à ce groupe étroit que l’on a vu, dès Brumaire, autour d’une poignée de banquiers et de spéculateurs, s’organiser pour la conquête de l’Etat. Ayant l’Etat désormais, ils ont la police et l’armée. Ils sont les maîtres et peuvent ‘librement’, à pleines mains, en pleine pâte, puiser l’argent et ce qui se mue en argent, dans le Trésor des contributions, dans la clientèle contrainte d’acheter chez eux au prix qu’ils imposent, et dans cette innombrable foule, sans cesse renouvelée, des travailleurs qui peinent pour eux sous peine de mort. 

          La hideuse ‘taxation’ révolutionnaire, ce ‘maximum’ des denrées, qu’il fallut Thermidor pour ensevelir (avec, en même temps, toute cette collection instantanée de corps sans tête, plus de cent robespierristes exécutés en quarante-huit heures ; la guillotine, alors, avait du bon), elle subsiste, la taxation ; il n’a pas disparu, le maximum. Ils ont seulement pris forme humaine, et changé de sens. Conservée, la technique ; renversée, simplement. Quand régnaient les barbares, les fauves de la Montagne, la taxation était au profit des consommateurs. Maintenant que les « honnêtes gens » sont au pouvoir, ce sont eux qui taxent, eux les producteurs (enfin, disons, eux qui font produire), et à leur profit. Et le maximum des denrées, ce sont eux, également, qui le fixent, non pas sur le prix de revient – un secret qui ne regarde personne – mais selon le bénéfice qu’ils en attendent d’après la capacité d’achat d’un consommateur à leur merci.

         Le collectivisme ? Mais bien sûr ! Il convient de lui laisser sa part. La communauté nationale n’est pas un vain mot. Une réalité précieuse au contraire. Collectivisation, donc, des plus grosses dépenses, comme on l’a vu pour les chemins de fer, et des indemnités quand les bénéfices sont insuffisants. A toi de jouer, collectivité ; à toi de fournir les subsides. Ce sont les encaissements, et eux seuls, qu’une économie bien conçue individualise (et nous avons nos ‘économistes’, nos compétents doctes et fins, rétribués à l’occasion et qui ont pour mission d’expliquer que c’est là l’ordre même des choses, – la ‘force des choses’, s’ils s’adressent aux esprits libres, la ‘volonté de Dieu’, les ‘décrets de la providence’, s’ils se tournent vers les Christicoles).

         Liberté ? Mais parfaitement. Une liberté dirigée, c’est tout. Si les coalitions d’esclaves sont rigoureusement interdites – et comment les laisserait-on s’assembler pour tout perdre, et eux-mêmes avec, dans une effroyable anarchie, des brutes, des sous-hommes, dont les trois-quarts et demi ne savent ni lire, ni écrire –, liberté, en revanche, complète de s’unir aux gens de bien, aux artisans de la prospérité nationale ; d’où le Comité des Filateurs, dès 1826 institué à Lille, et celui des Industriels de l’Est, fondé en 1835 par les Schlumberger, et ces grandioses ‘concentrations’ de mines et de forges et d’entreprises ferroviaires qui n’auront pas (quel dommage !) l’heur de plaire au poète-député Lamartine. »[2]

         Comment mieux jeter le masque des « partenariats public-privé » qui visent à socialiser les pertes et privatiser les profits ? Comment ne pas reconnaître, dans cette naissance des rois de la mine et du rail, ces « géants européens » que nos dirigeants appellent de leurs vœux ? Comment mieux dire le chantage à l’emploi : « Sous peine de mort », écrit Guillemin. Il est vrai que c’était avant l’Etat social – que l’on détricote allègrement aujourd’hui. Ici encore, les mêmes causes auront nécessairement les mêmes effets : Thomas Piketty a démontré ce que beaucoup savaient déjà, à savoir que les inégalités sont en passe de retrouver leur niveau record du dix-neuvième siècle. Avec les inégalités, la misère :

          « A Lille, dans sa visite au quartier des caves, Blanqui [il ne s’agit pas d’Auguste mais d’Adolphe] n’a pu s’empêcher d’avoir le cœur serré, un peu, devant cette ‘population d’enfants’ qui l’entourait, presque tous ‘étiolés, bossus, contrefaits’, les uns ‘presque nus, les autres couverts de haillons’. Et c’est Dupin en personne, le baron Charles Dupin, qui, dans la discussion de la loi dite ‘du 22 Mars’ (1841), a fourni ce détail qu’il tient des bureaux de la Guerre : sur 10 000 conscrits ouvriers, 8 900 en moyenne doivent être réformés comme inaptes. »[3]

         Cette atroce condition des travailleurs, comment l’accepter ? Vieille rengaine que nous connaissons bien : en accablant les assistés. Guillemin nous rappelle ce qu’écrivait la presse :

         « Le National, la feuille de M. Thiers, exposait (17 Août 1840) la distinction qu’il convenait d’établir entre les ‘véritables (sic) ouvriers’, lesquels se reconnaissent à ce qu’ils ne ‘songent pas’ à des réclamations concernant leurs salaires, et les ‘mauvais ouvriers’, toujours prêts à l’ ‘agitation’, à cette ‘agitation industrielle’, justement, dont La Revue des Deux Mondes, une bonne foi, fit justice, par la plume de son collaborateur Audiganne, le 1er Mars 1846. Il importait de mettre au clair une question, pourtant bien simple en elle-même, mais qui donnait prétexte à de vilaines gens, ou à des niais sentimentaux, pour s’en prendre à l’ordre établi, ordre ‘que Dieu même a fondé’.

         La Revue des Deux Mondes était catégorique : mais oui, mais parfaitement, il y a trop de tristes et honteux spectacles dans les régions basses des grandes villes, et autour des manufactures ; qu’on n’aille point, pour autant, nous en conter, à ce sujet : ‘la cause du mal n’est pas dans l’organisation sociale ni dans le taux des salaires ; elle dérive des mauvaises habitudes, de l’imprévoyance et du désordre’, si fréquents hélas, si répandus dans le prolétariat. Et si tout n’est pas satisfaisant, on ne saurait en disconvenir, dans le style de vie des classes inférieures, le patronat n’y est pour rien : c’est ‘la faute de l’ouvrier’, et de lui seul.

         Le 1er mai 1848, et toujours dans La Revue des Deux Mondes, l’excellent et impartial observateur J.-J. Baude reprendra, avec une énergie accrue : ‘Si imparfait qu’on se plaise à supposer (sic) l’état de l’industrie, il offre aux ouvriers, partout où la discipline et les bonnes mœurs éloignent d’eux le désordre, les conditions du bonheur (sic)’ ; et s’il arrive que des travailleurs connaissent la gêne, c’est dans leurs ‘habitudes de dissipation’ qu’il en faut chercher l’origine : ivrognerie et ‘goût des distractions dispendieuses chez les hommes, de la toilette chez les femmes’. Des bêtes de somme qui prétendent se divertir le dimanche, ou s’habiller, c’est du délire. On aura tout vu, dans ce pauvre siècle ! »[4]

         Non, bien sûr, la situation des travailleurs n’est pas aussi atroce qu’en 1830 et l’on n’ose pas encore dire des choses aussi scandaleuses. N’empêche, la logique est la même : ‘libéralisme’ économique, inégalités croissante, retour de la misère et stigmatisation des assistés. En toute logique, plus la misère croîtra et plus la stigmatisation se fera féroce, la prétendue cause devant être proportionnée aux effets.

         Il est triplement intéressant de lire Guillemin aujourd’hui. D’une part, cela nous permet de redécouvrir la vétusté, l’archaïsme du discours libéral, ou plutôt sa permanence dans l’Histoire (j’aurais pu tout aussi bien aller chercher des citations du temps de Colbert). Permanence, également, des fonctions subalternes du capital : la presse, les économistes… D’autre part, cela nous permet de mesurer l’ampleur du retour en arrière auquel nous invite un gouvernement qui prétend avoir fait l’aggiornamento de la gauche : la modernité du gouvernement, c’est la doctrine de Louis-Philippe ! Enfin, cela suscite certains parallèles amusants. Manuel Valls n’a pas, contrairement à Hollande, le front de se poser en héritier de Jaurès : il préfère se réclamer de Clémenceau. Mais ne serait-il pas plutôt un descendant d’Adolphe Thiers ?

           

        Quant aux vilaines gens et aux niais sentimentaux qui prennent prétexte des malheurs des pauvres pour s’en prendre à l’ordre établi, ils se reconnaîtront : je les salue bien amicalement !

 

            Olivier

 

 

 


[1] Henri Guillemin, La Première résurrection de la République, collection « Trente journées qui ont fait la France », Gallimard 1967, p. 26-27.

[2] Idem, p. 27-29.

[3] Idem, p. 39.

[4] Idem, p. 41.

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