Ci-gît l'Etat, tué d'un tir de LBD

A chaque coup de matraque, à chaque tir de LBD, à chaque décision de justice inique exonérant un policier pour les violences commises et condamnant ceux qui s’y opposent, l’Etat dépérit, l’Etat meurt à petit feu, sinon s’embrase. De sorte qu’on ne peut plus parler d’Etat français que par un abus de langage. Au fait, qu’est-ce que l’Etat ?

A chaque coup de matraque, à chaque tir de LBD, à chaque décision de justice inique exonérant un policier pour les violences commises et condamnant ceux qui s’y opposent, l’Etat dépérit, l’Etat meurt à petit feu, sinon s’embrase. De sorte qu’on ne peut plus parler d’Etat français que par un abus de langage. Au fait, qu’est-ce que l’Etat ?

Avant l’Etat, il y a des luttes de pouvoir pour un territoire. Le mot Etat désignait jusqu’au XVIIIe siècle le territoire contrôlé par un pouvoir. Plus ce pouvoir contrôlait de territoire et plus ses états s’étendaient. Processus de conquête, donc. Charles Tilly a magistralement montré comment, en Europe, des pouvoirs rivaux ont lutté pour des territoires ; comment, pour lever les fonds et les armées dont ils avaient besoin, ils ont tyrannisé les habitants des territoires qu’ils occupaient ; comment ils justifiaient leur tyrannie au prétexte qu’ils les protégeaient de la menace des pouvoirs rivaux. Charles Tilly compare pertinemment cette « protection » à celle que promet la mafia qui prend bien soin de faire de petites concessions aux populations qu’elle exploite.

Les peuples étaient ainsi menacés de l’intérieur et de l’extérieur, et prenaient position pour le pouvoir dont la tyrannie leur semblait la moins violente. Aucun consentement au pouvoir donc, nullement perçu comme légitime, mais un calcul rationnel du moindre mal. Les pouvoirs, conscients de la nécessité de s’attacher les populations, prenaient garde de redistribuer un peu des richesses extorquées. Où l’on voit que la redistribution n’a jamais été le signe de la justice mais le minimum que le tyran croit devoir concéder pour ne pas voir ceux dont il dépend s’allier à d’autres contre lui.

En France, les peuples, conscients qu’ils n’avaient pas les moyens de lutter seuls contre les seigneurs de la guerre qu’étaient les nobles et le roi, ont, tout au long de l’ancien régime, oscillé entre soutien à la noblesse et soutien au roi, selon qu’ils trouvaient leur avantage ici où là. D’où la politique pragmatique défendue par Machiavel dans Le Prince : la meilleure façon pour un pouvoir de se pérenniser est de s’attacher le peuple en étant juste envers lui. C’est aussi ce que disait Pascal dans un paragraphe intitulé « Justice, force », qui synthétise des siècles de théorie politique en quelques lignes :

« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Le point crucial dans cette démonstration n’est pas qu’originellement, tout pouvoir est fondé sur la force. Il est que tout pouvoir doit parvenir à réellement faire que « ce qui est fort soit juste » ; il doit opérer un changement de nature en refondant sur la justice ce qui le fut originellement sur la force. C’est seulement alors que le pouvoir devient un Etat. Le mot « Etat » cesse de désigner le territoire pour désigner le pouvoir qui s’exerce sur ce territoire quand ce pouvoir est perçu comme émanant de ceux qui peuplent ce territoire. L’Etat naît donc de la justice. Max Weber disait la même chose quand il affirmait que l’Etat se définit par « le monopole de la violence légitime ». Monopole, parce que l’Etat a éliminé ses concurrents ; légitime, parce que la population accepte cette violence réglée par la loi.

En ce sens-là, jamais le pouvoir royal n’a constitué un Etat, contrairement à ce que racontent des centaines de livres d’histoire officielle qui décrivent un peuple français amoureux de ses rois. Si, à partir de la fin du XVIIe siècle, les rébellions populaires baissent d’intensité et d’ampleur, ce n’est pas, contrairement à ce que l’histoire officielle raconte, parce que les Bourbons auraient réussi à gagner l’adhésion du peuple, mais parce qu’ils avaient vaincu la noblesse et donc privé le peuple d’alliés contre eux. Alors les rébellions mutent et prennent des formes plus insidieuses : fraude fiscale généralisée, refus de la corvée, contrebande, etc, pratiques généralisées à toute la population lors du XVIIIe siècle. Diderot, qui vient de la province, remarque que partout les contrebandiers sont des héros populaires.

Ce n’est qu’avec la révolution française qu’une véritable tentative fut faite de fonder directement l’Etat sur un processus qui en garantirait la justice. L’idée était simple : la seule façon dont le pouvoir peut être perçu comme légitime par tous, c’est s’il est perçu comme œuvrant au bien commun et non au bien de catégories sociales particulières. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas d’Etat sans peuple, c’est-à-dire sans population qui se perçoive elle-même comme une collectivité solidaire et organisée. Cette solidarité fondatrice, qu’on appelait alors « fraternité », implique le principe posé par l’article 34 de la Déclaration des droits de l’homme de 1793 :

 « Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. »

C’est cette solidarité de tous les membres du corps social, leur capacité à ressentir que leur propre intégrité est blessée dans l’oppression d’autrui, qui caractérise un peuple. Les frontières du peuple sont tracées par les limites de la fraternité. Ces frontières se déplacent sans cesse, et avec elles celles de l’Etat qui est, par définition, toujours coexstensible au peuple.

Pour certains révolutionnaire, la populace (la plèbe) ne faisait pas partie du peuple, ni bien sûr les populations colonisées. Même en République, la construction de l’Etat n’a jamais été que parcellaire, car sa légitimité n’a jamais été reconnue par tous. Que cet Etat soit constitué par le suffrage ne constituait en rien une solution miracle. Que 51% de la population soit d’accord pour opprimer les 49% restants ne signifie évidemment pas que ces 49% doivent se soumettre de gaité de cœur à l’oppression. Aussi les prolétaires, au dix-neuvième et au vingtième siècle, ne reconnaissaient-ils pas la légitimité de la République et aspiraient-ils à la Révolution.

Sans doute l’Etat a-t-il atteint sa plus grande extension après la deuxième guerre en se faisant Etat social, donc en matérialisant l’unité de la collectivité. Le démantèlement actuel de l’Etat social, c’est, inéluctablement, le rétrécissement de l’Etat, qui n’apparaît plus comme légitime qu’à une étroite fraction de la population. Quand les autres fractions élèvent des protestations et quand celles-ci ne trouvent d’autre réponse qu’une violence déréglée, elles ne peuvent en tirer qu’une conclusion : victimes d’une violence illégitime, elles ne vivent plus dans un Etat mais sous le joug d’un pur pouvoir.

Les violences policières mettent chacun face à la nécessité de choisir son camp : cautionner des actes qui violent tous les droits des citoyens, donc admettre que ceux qui les subissent ne sont plus citoyens, ou les condamner et donc reconnaître que le pouvoir est illégitime et tyrannique. Ceux qui consentent à la violence disent, en substance, à ceux qui la subissent: vous n’êtes plus du peuple, vous n’êtes que populace. Et ceux qui subissent la violence répondent : vous n’êtes plus du peuple, vous n’êtes que les complices de la tyrannie. Il n’y a plus de compromis possible entre ces deux positions. Les violences policières signent donc la mise à mort de l’Etat français en partageant la France en deux peuples, l’un légitimiste et l’autre en état d’insurrection.

Les choses sont allées si loin qu’il semble frivole d’envisager qu’une simple alternance électorale puisse remédier à la dissolution du corps politique national. Le seul objectif qui vaille, c’est de refaire l’Etat et, pour cela, refaire le peuple. Réunir une Assemblée constituante semble une entreprise plus que jamais nécessaire dans la mesure où cela initierait un processus de refondation véritable. Nécessaire, mais sans doute insuffisante : c’est à une commission « Vérité et réconciliation » qu’il faut songer, qui mette à jour les violences perpétrées, la chaîne de responsabilité, entraîne une purge totale des forces de police et de l’appareil administratif et judiciaire. C’est ce qu’on appelait en 1789 une révolution.

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