Le 11 janvier 2015, les attentats à Charlie Hebdo donnaient lieu à la plus grande manifestation vue en France depuis la Libération. Quatre millions de Français descendaient dans la rue sous le mot d'ordre "Je suis Charlie". Que signifiait-il? On voudrait répondre les valeurs de la République: liberté, égalité, fraternité, et cette irrévérence caractéristique de l'esprit critique à la Française. Mais qui était Charlie? L'image exhaltante d'un peuple rassemblé, ressoudé par la violence qu'il subissait fut bientôt nuancée par un constat: les "quartiers" n'étaient pas venus manifester.

Pourquoi? Il n'était pas besoin d'être grand clerc pour le savoir. C'est que dans ces quartiers, le sentiment d'appartenance à la République, voire à la France, a été sapé durant des décennies par la relégation géographique et sociale, ainsi que par la ghettoïsation de populations issues de l'immigration. On ne pouvait conclure du silence des banlieues qu'elles approuvaient les meurtres qui avaient eu lieu, mais on devait constater qu'elles ne s'empressaient pas de participer au deuil d'une collectivité qui généralement les ignore. Le sociologue Didier Lapeyronnie avait averti des années auparavant:

"Le ghetto se construit sur le sentiment partagé par ses habitants de la trahison du langage commun, celui de l’école, des institutions et de la République, celui des classes dominantes et des médias. Leurs mots sont des mensonges. Ils disent l’intégration au moment où ils signifient l’exclusion. Ils affirment l’égalité au moment où ils justifient les inégalités. Ils prétendent au respect au moment où ils humilient."

Le peuple Français n'était donc pas intégralement rassemblé le 11 janvier 2015 et nous savons pourquoi. Nous savons aussi que la première cause du sentiment d'exclusion des populations issues de l'immigration réside dans leurs rapports avec la police, qui est souvent la dernière institution républicaine à laquelle ils aient affaire. Les violences policière, le racisme qui les motive et l'impunité de ceux qui les commettent sont largement documentés dans de muliples rapports établis par Amnesty Internationale, la Ligue des Droits de l'Homme, l'Association Chrétienne contre la Torture, Reporterre ou encore les nombreuses associations de banlieues et celles des familles des victimes. L'acte abominable dont Théo fut victime n'est que la partie émergée de l'iceberg et nous le savons. Nous n'aurions jamais dû l'oublier depuis la Marche Pour L'Egalité et Contre le Racisme, dite "Marche des beurs", qui dès 1983 visait d'abord à dénoncer les violences policières.

Face à cette situation affolante, que faire? Nous avons l'occasion de donner un sens clair aux mots "Je suis Charlie". De deux choses l'une. Soit Charlie se réfugie dans l'illusion que la France est le pays des droits de l'homme, la République exemplaire envers laquelle tous ne peuvent ressentir qu'amour et gratitude. Soit il considère que l'intégrité de cette République repose sur l'application effective de ses principes: liberté, égalité, fraternité. Nous, citoyens, n'avons pas à être solidaires par principe du pouvoir, mais des autres citoyens: quand l'Etat opprime autrui, c'est au secours d'autrui que nous devons nous porter. Rappelons l'article 34 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793:

"Il y a oppression contre le corps social lorsqu'un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé."

La France est, en principe, une République une et indivisible. Cela signifie que le peuple est indivis dans l'exercice de sa souveraineté et la jouissance de ses droits. Ce n'est plus aujourd'hui la réalité des faits. Or si une fraction de la population se solidarise des oppresseurs contre les opprimés, alors la République est mortellement divisée. Aujourd'hui, Charlie doit choisir son camp et dire l'idée qu'il se fait vraiment de la République.

Il est bien tard pour écrire ce billet, qui convaincra, je le crains, peu de mes amis de se joindre au rassemblement qui aura lieu dans quelques heures. C'est avec une profonde tristesse que j'anticipe le spectacle de quelques centaines de personnes éparses sur cette place noire de monde en Janvier 2015. Ce contraste illustrerait cruellement le gouffre entre l'idée que la France a d'elle-même et ce qu'elle est devenue.

 

 

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