Olivier Tonneau
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Billet de blog 20 juin 2022

Le meurtre du passé par l'histoire

Le rapport au passé, plus que jamais, travaille la société. Faut-il en faire de l'histoire, et de l'histoire un roman ? Ou le roman national n'est-il pas la façon la plus brutale de le vider de son sens ? Réflexions autour de Weil, Renan, Ozouf et Benjamin.

Olivier Tonneau
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L’occasion de ce billet est un dialogue avec une amie sur une question qui travaille la société : le rapport au passé. Cette amie assumait un « conservatisme ontologique » et citait Renan, Ozouf et Simone Weil. La juxtaposition des citations m’a donné la matière d’une analyse que j’ai prolongée en me replongeant dans L’Enracinement, livre qui m’est très cher et dont je souffre depuis longtemps de le voir accaparé par la droite – Natalie Kosciusko-Morizet n’a-t-elle pas déclaré que c’était son livre de chevet ? Dans ce qui suit, je soutiendrai que Weil, loin d’Ozouf et Renan, théorise un rapport au passé qui a bien plus à voir avec Walter Benjamin. Voici d’abord les citations.

« En nous réchauffant au double rayonnement de notre passé et des choses présentes qui en constituent une image transposée, nous pouvons trouver la force de nous préparer un avenir. (...) Or, le passé est une chose qui, une fois perdue, ne se retrouve jamais plus. L'homme par ses efforts fait en partie son propre avenir, mais il ne peut pas se fabriquer un passé. Il ne peut que le conserver. (...) Le passé est indispensable parce qu'il est le dépôt de tous les trésors spirituels. La perte du passé équivaut à la perte du surnaturel. »

Simone Weil, Contre le colonialisme

 « Les conditions essentielles pour être un peuple, c'est avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore. »

Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?

« Certes, on ne peut plus ­raconter l'histoire de France à la manière de la IIIe République, comme une aventure ­allant nécessairement vers une fin ­glorieuse, mais, d'un autre côté, il est absurde de décrire l'histoire de France comme étant criminelle de bout en bout. A l'école primaire, je ne pense pas qu'on puisse enseigner l'histoire autrement que par le récit. Il y a une vérité de la légende. Aux enfants, on doit raconter l'histoire comme un répertoire de belles histoires et de grandes images, et laisser à l'enseignement critique de l'histoire le soin de rebattre les cartes, un peu plus tard, à partir du lycée, par exemple. »

Mona Ozouf, interview dans Le Monde du 22 Mars 2019 

La juxtaposition de ces citations dessine une thèse : Simone Weil dit que si nous perdons notre passé, nous n'aurons plus d’avenir. Renan précise en quelque sorte le sens de la phrase de Weil quand il écrit qu’avoir un passé commun, c’est avoir des gloires communes. De cela se déduit la nécessité du roman national plein de belles histoires et de grandes images qu’on peut, dit Ozouf, débarrasser de sa dimension téléologique, mais sans aller jusqu’à présenter la France comme criminelle. Mon propos est ici de montrer que la pensée de Simone Weil, loin de coïncider avec celle de Renan et de fonder la démarche d’Ozouf, les contredit radicalement.

Le récit national, c’est l’Histoire de France. Simone Weil, elle, ne parle pas d’histoire mais du passé. Un parcours rapide, peut-être fautif, de L’Enracinement m’a d’ailleurs permis de constater qu’elle semble ne jamais employer le mot « histoire » bien qu’elle parle de « racine » et de « traditions ». En n’employant pas le mot, Simone Weil nous incite, peut-être involontairement, à nous interroger sur le rapport qu’il entretient avec les autres.

Simone Weil dit qu’ « un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Avant qu’une lecture hâtive de cette phrase puisse faire conclure à une convergence avec Renan, on notera que discutant, plus loin, la notion de « patrie », elle écrit qu’ « il est inadmissible que le mot qui aujourd'hui revient presque continuellement accouplé à celui de devoir, n'ait presque jamais fait l'objet d'aucune étude. En général, on ne trouve à citer à son sujet qu'une page médiocre de Renan. » Elle ne précise pas en quoi la page de Renan est médiocre, mais cela apparaît de soi-même à la lecture de L’Enracinement.

Commençons par insister sur les adjectifs de la phrase citée plus haut : participation « réelle, active et naturelle ». Ces adjectifs suggèrent tout autre chose qu’un rapport purement intellectuel à une histoire : ils évoquent la permanence du passé dans le présent qui peut exister, d’ailleurs, dans des sociétés sans écriture. La participation au passé se fait d’abord par la forme d’activité à laquelle ces adjectifs vont le mieux : le travail, qui doit être – c’est la conclusion de l’ouvrage – le « centre spirituel » de la vie sociale. C’est pourquoi les thèses de L’Enracinement sont intimement liées à une critique du capitalisme, c’est-à-dire du règne de l’argent qui « détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les motifs par le motif de gagner ». Le déracinement de Weil est quasi synonyme de l’aliénation marxienne, comme le montre son analyse du déracinement des ouvriers français, qu’elle compare aux immigrés exploités par Ford :

« Quoique demeurés sur place géographiquement, ils ont été moralement déracinés, exilés et admis de nouveau, comme par tolérance, à titre de chair à travail. »

Simone Weil rend hommage à Marx tout au long de L’Enracinement. Elle critique en revanche avec virulence les marxises vulgaires qui participent au déracinement et distingue deux types de révolutionnaires :

« Sous le même nom de Révolution, et souvent des mots d’ordre et thèmes de propagande identiques, sont dissimulées deux conceptions absolument opposées. L’une consiste à transformer la société de manière à ce que les ouvriers puissent y avoir des racines ; l’autre consiste à étendre à toute la société la maladie du déracinement qui a été infligée aux ouvriers. »

Cette opposition entre deux idées de la Révolution correspond exactement à la critique de la sociale-démocratie élaborée par Walter Benjamin dans Sur Le Concept d’histoire, qu’il vaut la peine de citer extensivement :

« Dès l’origine le vice secret de la social-démocratie, le conformisme, n’affecte pas sa seule tactique politique, mais aussi bien ses vues économiques. Rien ne fut plus corrupteur pour le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant, le sens où il croyait nager. De là il n’y avait qu’un pas à franchir pour s’imaginer que le travail industriel, situé dans la marche du progrès technique, représentait une performance politique. Avec les ouvriers allemands, sous une forme sécularisée, la vieille éthique protestante du travail célébrait sa résurrection. (...) Cette conception du travail, caractéristique d’un marxisme vulgaire, ne s’attarde guère à la question de savoir comment les produits de ce travail servent aux travailleurs eux-mêmes aussi longtemps qu’ils ne peuvent en disposer. Il ne veut envisager que les progrès de la maîtrise sur la nature, non les régressions de la société.»

Walter Benjamin développe la question du rapport des socio-démocrates à la nature « qui rompt de façon sinistre avec celle des utopies socialistes d’avant 1848 » et rejoint de façon quasi littérale le diagnostic du déracinement de Simone Weil. 

« Tel qu’on le conçoit à présent, le travail vise à l’exploitation de la nature, exploitation qu’avec une naïve suffisance l’on oppose à celle du prolétariat. Comparées à cette conception positiviste, les fantastiques imaginations de Fourier, qui ont fourni matière à tant de railleries, révèlent un surprenant bon sens. Pour lui, l’effet du travail social bien ordonné devrait être que quatre Lunes éclairent la nuit de la Terre, que la glace se retire des pôles, que l’eau de mer cesse d’être salée et que les bêtes fauves se mettent au service de l’être humain. Tout cela illustre un travail qui, bien loin d’exploiter la nature, est en mesure de faire naître d’elle les créations virtuelles qui sommeillent en son sein. À l’idée corrompue du travail correspond l’idée complémentaire d’une nature qui, selon la formule de Dietzgen, “est là gratis”. »

La façon dont on conçoit le rapport de l’homme à la nature détermine la façon dont on pense le travail; réciproquement, les conditions de travail déterminent le rapport à la nature. Mais si ce sont les conditions de travail en régime capitaliste qui sont les causes les plus violentes du déracinement, comment réenraciner sinon en les transformant radicalement ? C’est impossible. C’est pourquoi – on rencontre ici le thème du roman national – Simone Weil ne croit pas aux tentatives des « conservateurs » qui « désirent réellement le réenracinement des ouvriers ; simplement leur désir s'accompagne d'images dont la plupart, au lieu d'être relatives à l'avenir [comme chez les révolutionnaires] sont empruntées à un passé d'ailleurs en partie fictif. » Ces conservateurs sont déjà travaillés par l’angoisse diagnostiquée par Pierre Nora dans l’introduction des Lieux de mémoire : c’est quand le lien avec le passé est déjà dévitalisé qu’on s’évertue, artificiellement et vainement, à le renouer par l’écrit, l’image, le monument. Mais ce n’est pas avec des images fictives que l’on répare les maux inscrits à même les corps. On ne se méprendra donc pas sur le sens d’une phrase de La Pesanteur et la Grâce :  

« Le beau seul permet d'être satisfait de ce qui est. Les travailleurs ont besoin de poésie plus que du pain. Besoin que leur vie soit une poésie. Besoin d'une lumière d'éternité.

Seule la religion peut être la source de cette poésie. Ce n'est pas la religion, c'est la révolution qui est l'opium du peuple.

La privation de cette poésie explique toutes les formes de démoralisation. »

La révolution est l’opium du peuple parce que, dans le marxisme vulgaire pourfendu par Benjamin, les travailleurs doivent accepter leur misère présente – travailler encore plus dur ! - en vue d’un paradis promis par l’histoire. De cette critique de la révolution, il ne s'ensuit pas pour autant que les ouvriers devraient renoncer à briser leurs chaînes, et cela signifie encore moins qu’il suffirait, pour les rendre heureux, de leur réciter des poèmes. Pour que leur vie soit une poésie, il est évidemment impératif de transformer les conditions de travail - Simone Weil tente, très concrètement, à la lumière de son expérience traumatisante en usine, d’en imaginer d'autres.

On peut donc poser une première différence entre les positions de Simone Weil et Ernest Renan. Celui-ci, dans une perspective idéaliste et non matérialiste, voit dans l’idéologie, le récit partagé, la condition de la cohésion nationale. Mais l’enracinement selon Simone Weil n’est pas une simple adhésion à un récit, c’est un ancrage actif dans des formes de vie, ancrage qui ne peut survivre à la destruction de ces formes de vie, à laquelle aucun palliatif discursif ne pourra remédier. Simone Weil ne se serait certainement pas qualifiée d’historienne « matérialiste » ; pourtant, sa compréhension intégrale de l’homme, où la vie spirituelle ne se sépare pas des conditions matérielles d’existence, la rapproche d’un Benjamin qui, par son souci constant de la compénétration du matériel et du spirituel, n’a pas grand-chose à voir avec les caricatures du matérialisme historique.

Mais on peut poser une seconde différence, plus fondamentale. Le récit national de Renan, ainsi que celui d’Ozouf, est un récit de l’Etat-nation. Or pour Simone Weil, l’expression « Etat-nation » camoufle la violence extrême du rapport entre les deux termes. Les nations, dit-elle, ont toujours existé : les hommes ont toujours constitué des communautés soucieuses de leurs valeurs et de leur liberté, prêtes à se battre pour les défendre. Mais ce n’est que récemment que « le bien le plus précieux de l'homme dans l'ordre temporel, c'est-à-dire la continuité dans le temps, par-delà les limites de l'existence humaine, dans les deux sens, (...) a été entièrement remis à l'Etat. Et pourtant c'est précisément dans cette période où la nation subsiste seule que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse de la nation. » Dans la seule partie à peu près chronologique de L’Enracinement (le chapitre « Déracinement et nation »), elle décrit l’imposition progressive du pouvoir de l’Etat sur les territoires français comme une colonisation qui, comme toutes les autres, a déraciné les populations soumises par la force. De son récit, elle conclut que « quand on loue les rois de France d’avoir assimilé les pays conquis, la vérité est surtout qu’ils les ont dans une large mesure déracinés ». Le déracinement par l’Etat fut le prologue du déracinement par le capital, et Simone Weil affirme que tout au long de l’Ancien Régime, les Français ont haï les rois. Le grand siècle est pour elle celui de la « longue terreur de Louis XIV » : au temps pour les « gloires communes » de Renan.

Dans l’exposé historique de Simone Weil, la Révolution est un pivot. « La Révolution », dit-elle, « a fondu les populations soumises à la couronne de France en une masse unique, et cela par l’ivresse de la souveraineté nationale. Ceux qui avaient été Français de force le devinrent par libre consentement. » Mais « quand l’illusion de la souveraineté nationale apparut manifestement comme une illusion, elle ne put plus servir d’objet au patriotisme ». C’est pourquoi « le patriotisme devait changer de signification et s’orienter vers l’Etat. Mais dès lors il cessait d’être populaire. Car l’Etat ne datait pas de 1789, il datait du début du XVIIe siècle et avait part à la haine vouée par le peuple à la royauté. C’est ainsi que, par un paradoxe surprenant, le patriotisme changea de classe sociale et de camp politique : il avait été de gauche, il passa à droite. » Ce patriotisme de droite, c’est celui d’Ernest Renan ; c’est celui qui a tenté de transformer le sens de l’histoire pour ériger en « gloires communes » les figures oppressives du passé, que les Français avaient toujours haïes.

La façon dont Simone Weil formule les relations antagonistes entre l’Etat et la nation permet de clarifier le sens du premier terme. Certains, par exemple Frédéric Lordon, affirment qu’on ne peut concevoir de société sans Etat. A un très haut degré d’abstraction, on peut en effet considérer que toute société doit avoir une instance de décision, dont les décisions engagent tous les membres, et nommer "état" cette instance. Mais dans les sociétés primitives ou paysannes, ces instances étaient organiquement insérées dans les rapports culturels. L’Etat moderne, celui de l’Etat-nation, est d'une toute autre nature : né de la prise de pouvoir sur des territoires disparates, il est par essence en relation d'extériorité à la culture (aux cultures), par nature bureaucratique puisque l'administration est originellement composé des émissaires du pouvoir central ayant pour mission de gérer les territoires conquis, et par nécessité militaire puisqu'il doit mater les révoltes. Avec la naissance de l’Etat moderne, le rapport de l’Etat abstraitement défini à la culture se transforme : quand les institutions primitives puisaient leur légitimité dans la culture, l’Etat moderne s'ingénie à construire une culture qui le légitimerait. D’où les récits et les fables. C'est pourquoi, pour Weil, l’Etat est le premier moteur du déracinement, et c’est pourquoi son attachement au passé la dresse précisément contre l'Etat, pour la nation.

On comprend que le réenracinement tel que le conçoit Simone Weil ne peut en aucune façon prendre la forme d’un récit des hauts faits de la nation. C’est l’inverse : le travail de l’historien ne pourra viser qu’à retrouver, dans les interstices de la longue histoire de l’oppression, le moment où la sève jaillit encore, où l’on peut retrouver la vie d’un passé non encore accaparé par l’Histoire. Encore une fois, on pense à la façon dont Walter Benjamin définissait la tâche de l’ « historien matérialiste », qui est justement de puiser dans le passé ces moments de vie qui rappellent l’homme à lui-même dans le présent :

« La lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour ces choses brutes et matérielles sans lesquelles il n’en est point de raffinées ni de spirituelles. Celles-ci interviennent pourtant dans la lutte des classes autrement que comme l’idée d’un butin qu’emportera le vainqueur. Comme confiance, courage, humour, ruse, fermeté inébranlable, elles prennent une part vivante à la lutte et agissent rétrospectivement dans les profondeurs du temps. Elles remettront toujours en question chaque nouvelle victoire des maîtres. De même que certaines fleurs tournent leur corolle vers le soleil, le passé par un mystérieux héliotropisme, tend à se tourner vers le soleil qui est en train de se lever au ciel de l’histoire. L’historien matérialiste doit savoir discerner ce changement, le moins ostensible de tous. L’image vraie du passé passe en un éclair. On ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour toujours à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. »

On peut rapprocher cette conception de l’histoire de celle de Simone Weil. Lorsqu’elle écrit que nous pouvons nous réchauffer au  « double rayonnement de notre passé et des choses présentes qui en constituent une image transposée », ces mots évoquent l’ « aura » des objets que théorise Benjamin. Un passé qui rayonne n’est pas une histoire qui ordonne et loin de promouvoir le recours à un récit qui viendrait combler le vide laissé par le passé perdu, Simone Weil écrit qu’ « on ne peut trouver ici-bas de secours que dans les îlots du passé restés vivants sur la surface de la terre ». Elle ajoute plus loin que « l’amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire », celle-ci étant bien sûr axée sur la continuité de la tradition, et jette par l'anachronisme un pont entre deux de ces îlots:

« Au début de ce siècle encore, peu de choses en Europe étaient plus près du Moyen-Âge que le syndicalisme français, unique reflet chez nous de l’esprit des corporations. Les faibles restes de ce syndicalisme sont au nombre des étincelles sur lesquelles il est le plus urgent de souffler. »

Souffler sur des braises, retrouver ici le souffle d’ailleurs : ces approches du passé refusent la conception linéaire d’un temps historique vide dont l’historien devrait remplir les cases pour arriver à un récit complet qui a, dit Benjamin, partie liée avec l’illusion du progrès :

« L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle d’un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l’idée de progrès en général. L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’ “à-présent”. »

Simone Weil et Benjamin, qui cherchent à puiser aux sources vives du passé, sont donc aux antipodes d’Ernest Renan qui n’y cherche qu’une trame dans laquelle insérer l’individu pour le lier à la nation. Où situer, alors, Mona Ozouf ? Quelle valeur accorder à la concession qu’elle fait à la critique en affirmant qu’ « on ne peut plus ­raconter l'histoire de France à la manière de la IIIe République, comme une aventure ­allant nécessairement vers une fin ­glorieuse » ? Aucune, en vérité. Car le récit national qu’elle imagine est bien encore celui de l’Etat-nation : ce n’est pas la France dont elle s’inquiète qu’on la présente « comme étant criminelle de bout en bout », mais l’Etat.

Pourquoi, d’ailleurs, ne faudrait-il pas le présenter ainsi ? Est-ce vraiment parce qu’il ne l’est pas ? On devine aisément que non. Dans la droite ligne du « patriotisme de droite » dont Renan est le plus prestigieux représentant, Ozouf se soucie d’abord d’obéissance. Si elle accepte de renoncer à une vision téléologique de la France marchant vers la gloire (à laquelle de toute façon personne ne croit plus) mais refuse une vision de la France « totalement criminelle », ce n’est pas pour des raisons philosophiques ni historiques mais en vertu d’objectifs politiques : on veut bien des enfants critiques, mais pas des enfants révoltés. Sous-jacent à ses doctrines, il y a le souci de garantir l’obéissance à l’État par l’amour de la nation.

La démarche d’Ozouf est profondément post-moderne. Elle s’inscrit dans l’analyse historique appauvrie qui a renoncé à l’étude des conditions matérielles d’existence pour se concentrer sur l’idéologie : ce n’est plus le capitalisme qui déracinerait l’individu mais la mort des « grands récits » qu'étaient la religion et la Révolution. Quand des penseurs hautement spirituels mais également matérialistes tels que Weil et Benjamin faisaient des efforts très intenses, même désespérés, pour penser le rapport de l’homme au monde à l'ère du capital, les post-modernes ont une solution plus simple. Convaincus qu'il ne peut y avoir de sens que par le récit, ils concluent qu’il faut en inventer de nouveaux. Schisme profond entre l'intelligentsia qui sait qu'elle raconte des histoires et le peuple censé les gober. Comme tous ces récits, ontologiquement, s'équivalent, on choisit pragmatiquement celui qui correspond à ses objectifs politiques. Celui d’Ozouf est celui qui répond aux objectifs du « centre-gauche », c’est-à-dire de la droite : une mise à jour déflationniste du récit révolutionnaire, rabattu sur la nation, privé de paradis, avec pour tout horizon la paix sociale.

Ces récits nationaux n’ont évidemment aucun rapport avec le passé tel que le conçoit Weil. Le passé, selon elle, contient les façons dont l’homme a, à travers le temps, fait face aux énigmes de la mort, du temps, du travail, reçu la grâce et subi le péché ; c’est pourquoi sa perte « équivaut à la perte du surnaturel ». La mise en histoire du passé est l’une des voies de sa naturalisation: elle est une forme de la « dialectique de la Raison » analysée par Adorno et Horkheimer, par laquelle s’épuise le sens du mythe. Puiser dans le passé n’est d’ailleurs pas uniquement puiser dans l’histoire de ses ancêtres. Quand Weil dit que les ouvriers comprendraient mieux Euripide que les bourgeois repus, elle donne un exemple de la façon dont le passé éclaire le présent, non parce qu’il en contient les causes mais parce qu’il s’y trouve la beauté qui nous éclaire sur nous-mêmes.

Le rapport au passé de Simone Weil se lit dans la forme même de L’Enracinement qui s’ouvre, en écho à la Déclaration des droits de l’homme, par l’énonciation des « Besoins de l’âme » avant de chercher, sur un mode non linéaire, à identifier les forces de mort qui nous guettent et les sources de vie qu’il nous reste. Démarche absolument opposée à la mise en récit du passé, qui en réifie les éléments pour les recomposer de façon pragmatique. De telles mises en récit, loin de nous rendre le passé, sont la meilleure manière de le mettre à mort, et les œuvres de Weil et Benjamin des antidotes plus précieux que jamais contre ces poisons.

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