Olivier Tonneau
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Billet de blog 21 nov. 2021

Une et indivisible

Rien de plus galvaudé aujourd'hui que le mot « République » - ses valeurs, son histoire, la menace censée peser sur elle. Ce mot peut-il encore être arraché à l'extrême-droite ?

Olivier Tonneau
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« Collabo », « on a connu ça sous Pétain », « traître à la patrie » : c'est ainsi que m'interpelèrent les partisans de Zemmour après que j'eus appelé au grand remplacement. Ces mots méritent qu’on s’y arrête quand ils viennent des admirateurs d’un homme dont on se scandalise qu’il réhabilite Vichy : comment peuvent-ils se percevoir comme étant du côté des résistants contre les collabos ?

Un premier élément de réponse tombe sous le sens : parce qu’ils croient la France envahie, le résistant est celui qui résiste à l’envahisseur, le collabo celui qui le laisse venir. De nombreuses falsifications historiques autorisent ce glissement de sens : l’envahisseur, avec ses armées et ses chars d’assaut, est assimilé au colonisateur ; mais puisque, comme l’a déclaré Renaud Camus sur CNews, la pire colonisation est la colonisation de peuplement, les immigrés qui n’ont ni armée, ni char d’assaut, peuvent être à leur tour assimilés à des envahisseurs. Ainsi l’héroïsme consiste-t-il à écraser de pauvres bougres de toute la violence d’un Etat surpuissant tandis qu’il y aurait lâcheté à prendre le parti du plus faible.

Mais au-delà de ces falsifications historiques, c’est une ambiguïté sémantique qui permet cette inversion des rôles. Ambiguïté qui réside dans la façon dont on conçoit l’entité censée être envahie, c’est-à-dire la France en tant que nation ou, plus exactement, que République et précisément que République « une et indivisible ». En quoi consiste l’unité de la République et son indivisibilité ? Le problème s’était déjà posé lors de la décolonisation.

Avant que la « question Algérienne » ne prenne un tour guerrier (jamais assumé), le mouvement anticolonialiste algérien emmené par Ferhat Abbas ne réclamait pas l’indépendance mais l’égalité entre Français et Indigènes, et s’appuyait sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : si tous les hommes naissent libres et égaux en droit, si les distinctions ne peuvent avoir d’autre fondement que l’utilité commune, alors rien ne justifiait les statuts différenciés. Or c’est justement l’égalité de tous les citoyens soumis à une même loi qui constituait la République une et indivisible. Morceler la République, c’était morceler le peuple.

Mais alors que la guerre d’Algérie battait son plein, ce sont les colons qui ont fait de l’indivisibilité de la République un argument contre l’indépendance. C’était cette fois le territoire de la République qui formait une unité à laquelle nul ne devait attenter. Deux conceptions de la République, donc, l’une fondée sur l’égalité, l’autre sur le territoire. Or ces deux conceptions ont toutes deux de profondes racines dans l’histoire de France, et la conception territoriale pourrait bien être la mieux enracinée.

Les deux interprétations s’enracinent bien sûr dans la Révolution. La première est conforme à l’acte fondateur posé par les députés du Tiers Etat se proclamant Assemblée Nationale : refusant la division du peuple en trois ordres, il déclarait le peuple indivisible, ce dont il s’ensuivait que la République (la chose publique, c’est-à-dire l’Etat, qu’il soit monarchique ou non, car personne alors ne pensait à renverser le roi) était une. Mais on sait que l’égalité professée dans la Déclaration de 1789 était ambigüe. Ambiguïté qui remonte à la célèbre ouverture de l’article ‘Autorité Politique’ de l’Encyclopédie :

« La liberté est un présent du Ciel, écrit Diderot, et tout homme a droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison ».

 Mais qu’est-ce que jouir de la raison ? Les enfants sont-ils raisonnables ? Les femmes ? Les noirs ? Les pauvres ? On nie volontiers, aujourd’hui, le potentiel émancipateur de la Déclaration des droits en affirmant que les sus-cités étaient tous implicitement hors du cercle de la raison, conséquemment privés de liberté et donc exclus de l’égalité. C’est oublier que tous les termes de la Déclaration ont été âprement débattus. La Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouge est bien connue ; l’engagement révolutionnaire des femmes du peuple et leur acceptation dans les sociétés populaires l’est moins. On connaît l’éloquente réfutation du suffrage censitaire par Robespierre, moins bien la critique incendiaire du colonialisme par Marat qui dans « L’Ami du peuple » du 12 décembre 1791, faisait explicitement le lien entre l’oppression des noirs et celle des pauvres : 

« Le fondement de tout gouvernement libre est que nul peuple n’est soumis de droit à un autre peuple, qu’il ne doit avoir d’autres lois que celles qu’il s’est données à lui-même, qu’il est souverain chez lui, et souverain indépendant de toute puissance humaine. Tandis que le simple bon sens, admettant ces principes, ajoute qu’il est absurde et insensé qu’un peuple se gouverne par des lois qui émanent d’un législateur résidant à deux mille lieues de distance. (…) Or, tous ont le droit de s’affranchir du joug de la métropole, de se choisir un autre suzerain, ou de s’ériger en République : et pourquoi non ? Puisque la suprématie que la métropole prétend avoir sur eux est usurpée, qu’elle tient aux maximes du despotisme et qu’elle ne s’exerce qu’en vertu du droit du plus fort. (…) Pour secouer le joug cruel et honteux sous lequel ils gémissent, ils sont autorisés à employer tous les moyens possibles, la mort même, quand dussent-ils être réduits à massacrer jusqu’au dernier des oppresseurs. (…) Mais comment pourrions-nous traiter en hommes libres des hommes qui ont la peau noire, tandis que nous n’avons pas traité en citoyen des hommes qui ne payent pas à l’Etat une contribution directe d’un écu ? »

L’interprétation politique de l’unité et de l’indivisibilité de la République a donc bien existé. Il n’empêche qu’elle a toujours été minoritaire et souvent défendue de façon fragmentaire, les uns affirmant les droits des femmes sans se soucier de ceux des pauvres, les autres ceux des pauvres mais non des esclaves, d’autres enfin ceux des esclaves mais non des femmes. De la déclaration de principe à l’application concrète, il y a toujours eu beaucoup à faire.

La conception territoriale de la République est née, pour sa part, des guerres révolutionnaires et n’a fait que se renforcer depuis. Il suffit de lire la littérature du dix-neuvième siècle pour s’en rendre compte. Dans La Chartreuse de Parme, le Français est cet homme charmant qui vient égayer la vie des femmes du Piémont qu’il a conquis. Dans La Débâcle, Zola présente tous les courants politiques de son temps qui, légitimistes, orléanistes, bonapartistes ou Républicains, n’ont qu’une foi commune : leur foi en la grandeur militaire de la France. Il est significatif que les victoires napoléoniennes soient mentionnées tout au long du livre mais que le mot « Waterloo » n’y figure pas. Les Communards eux-mêmes sont décrits comme des patriotes ivres de désespoir face à la défaite, sans aucune référence à la dimension sociale de leurs idéaux : c’est à ce prix que Zola tente de « réconcilier les mémoires », comme on dit. La défaite de 1870 devient la Passion d’une France qui saigne de bataille en bataille, les communards sont les martyrs égarés, et c’est le bon paysan Jean qui refera la France éternelle comme la nature elle-même.

La République naît frappée d’un double stigmate : la défaite face à la Prusse et le fratricide des communards, et c’est par l’exaltation de la gloire militaire qu’elle entend se régénérer. La République française se doit d’être conquérante, qu’il s’agisse des colonies ou de la revanche à venir contre l’Allemagne. Mais comme le dit bien la célèbre affirmation par Jules Ferry du « droit des civilisations supérieures » sur les « civilisations inférieures », la vision conquérante de la France s’enracine paradoxalement toujours dans la Révolution, car c’est bien la Déclaration des droits de l’homme qui fonde le droit de la France à civiliser le monde. Dépositaire des droits de l’homme, l’Etat Français se fait paradoxalement un droit sur les autres peuples des droits qu’il a proclamé pour tous. Très rares furent les moments où l’autre compréhension de la République, celle qui octroie des droits aux hommes et impose des devoirs à l’Etat, a pu se faire entendre.

Pendant la période coloniale, ce sont le plus souvent les colonisés qui sont seuls à la réaffirmer. C’est ce que tentait Aimé Césaire dans un sublime discours prononcé le 18 Décembre 1946 à l’Assemblée Nationale. Développant une parole qu’il espère performative, il propose aux députés qui l’écoutent des figures identificatoires : l’une est celle du colonisé sincèrement engagé au côté de la métropole parce que « pour les hommes de l’Empire, cette guerre, on le leur avait dit et ils l’avaient cru, n’était pas seulement une guerre pour l’expulsion des envahisseurs, c’était aussi une guerre pour l’extinction de tout ce que représentaient les envahisseurs ; je veux dire l’esprit de violence, le racisme et le despotisme. » L’autre figure identificatoire est, pour les députés, celle des Révolutionnaires de 1789 dont ils pourraient s’enorgueillir de continuer l’œuvre. Orgueil contrebalancé d’un avertissement prophétique :

« Un grand espoir s'est levé sur les pays colonisés : l’espoir de voir naître de leurs souffrances et de leurs sacrifices un monde plus juste, où leurs devoirs seront équilibrés par un poids égal de droit. Le jour où ces peuples auront le sentiment que cet espoir a été bafoué une fois de plus, ce jour-là, et ce jour-là seulement, la situation sera grave, parce que ce jour-là, le temps et les désillusions auront accumulé des amas d’âmes sèches prêtes à l'incendie. A cet incendie, permettez-nous de préférer la grande lueur qui monte du brasier que vous avez vous-même allumé en 1789 et qui n'a cessé d'obséder l’horizon des peuples, parce qu’il leur apportait à tous, quelle que fut leur race ou leur couleur, non seulement le salut d’un peuple libre, mais encore le grand message de la fraternité. »

Césaire pouvait espérer être entendu. Ses paroles prolongent celles du Conseil National de la Résistance qui avait pris soin, dans Les Jours Heureux, de donner un sens à la résistance, sens que Césaire résume magnifiquement : « C’était une guerre pour la libération, certes, mais aussi pour la liberté, plus belle encore que la libération. » Il ne le fut pourtant pas et c’est par la force, non par le droit, que l’Empire s’effondra. Bien plus tard, Kateb Yacine également tenta de superposer les perspectives des Révolutionnaires français et des combattants Algériens dans sa pièce en hommage à Robespierre, Le Bourgeois sans Culotte, où ce magnifique poème interpelle les parisiens après l’évocation du massacre des Algériens en 1961 :

CORYPHEE : La seine rougissante

N’a pas cessé les jours suivants

De vomir à la face

Du peuple de la Commune

Ces corps martyrisés

Qui rappelaient aux Parisiens

Leurs propres révolutions,

Leur propre résistance.

CHOEUR :       Peuple français, tu as tout vu,

Oui, tu as tout vu de tes propres yeux.

Et maintenant vas-tu parler ?

Et maintenant vas-tu te taire ?
 

Rares furent ceux qui parlèrent, à peine plus nombreux ceux qui les écoutèrent. Mai 68 fut pourtant un moment anticolonial. Les années 90 virent se succéder d’importants livres et documentaires sur la guerre d’Algérie, sur la colonisation ainsi que sur la condition des immigrés en France. Mais alors que les réactionnaires feignent la panique face au mouvement décolonial pourtant très marginal, quand les zélotes de Zemmour croient résister à l’envahisseur en persécutant les immigrés, on ne peut que constater que la contre-révolution coloniale fait des pas de géant.

Se pose alors la question : peut-on encore faire vivre le sens émancipateur des mots de la République ? Peut-être, mais à la condition de prendre acte de la faillite de la stratégie performative qui consiste à faire fonds sur le patriotisme pour jouer sur la définition de la patrie. Soyez fiers d’être français, mais souvenez-vous que vous êtes héritiers de la Révolution ! Comme si l’on pouvait changer toutes les pièces d’un navire en pleine mer. Il me semble que le présent, comme le passé, montre que dès que l’ambiguïté plane sur les mots de la République, le glissement de sens se fait vers la conception ethnique et territoriale et jamais, ou rarement, vers la conception égalitaire et citoyenne. Il faut donc assumer de briser les icônes ambigües. C’est pour cela que j’écrivais, dans le billet qui m’a valu les foudres de la fachosphère, qu’ « il faut basaner les rues, insulter les mémoires, blasphémer le roman national, chanter Nique la France, appeler ses enfants Mouloud, Rachid, Mohammed et Nedjma. » Appeler ses enfants Nedjma, parce que ce beau prénom est celui de la muse de Yacine. Chanter Nique la France, parce que la France n’est pas la République, elle est une nation qui en bafoue les principes. Insulter les mémoires, parce que l’histoire de cette nation ne mérite aucune révérence : c’est à l’histoire du peuple qu’il faut être fidèle – du peuple basané de Yacine et Robespierre, celui du Champ de Mars et de Charonne.

Chanter Nique la France, crier vive la Révolution, voilà la République.

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