Macron ou la condamnation à la répétition

J’ai commencé ce blog il y a cinq ans pour partager le plaisir des découvertes intellectuelles et l’euphorie de l’engagement politique. Macron me condamne à la répétition : les thèses qu’il défend sont celles que défendait Hollande et les réfutations sont par conséquent identiques. Faisons le point une dernière fois avant de nous fixer d'autres objectifs.

"Jupiter se met à table ; il plaisante sa femme ; il adresse des mots équivoques à Vénus ; il regarde tendrement Hébé ; il claque la fesse à Ganymède ; il fait remplir sa coupe ; tandis qu’il boit, il entend des cris s’élever des différentes contrées de la terre ; les cris redoublent ; il en est importuné ; il se lève d’impatience ; il ouvre la trappe de la voûte céleste et dit : « La peste en Asie ; la guerre en Europe ; la famine en Afrique ; de la grêle, ici ; une tempête, là ; ailleurs un volcan » ; puis il referme sa trappe ; se remet à table, s’enivre, se couche, s’endort, et il appelle cela gouverner le monde." Diderot, Réfutation d'Helvétius.

Puisqu’il est beaucoup question ces jours-ci de Jupiter et de l’esprit des Lumières, autant éclairer l’un par l’autre. La citation de Diderot est d’ailleurs plus près de l’actualité qu’il ne paraît à première vue car ce qu’il souligne par la plaisanterie, c’est que les dieux Grecs, contrairement au Dieu chrétien, n’étaient pas perçus comme justes : jaloux, colériques, orgueilleux, ils personnifiaient les forces naturelles, elles-mêmes irrationnelles, condamnant tantôt les hommes à la famine et tantôt à la maladie. De fait, les libéraux qui ne savent que prêcher la soumission aux lois prétendues naturelles de l’économie leur ressemblent : aux peuples qui protestent, qu’ont-ils de mieux à dire sinon : le chômage ici, la précarité là et l’Etat d’urgence pour tous ?

D’accord, l’analogie est imparfaite. Elle a surtout le mérite de me faire sourire et peut-être aura-t-elle celui de vous faire rire. Ce serait déjà quelque chose car je ne suis pas sûr d’avoir grand-chose à vous dire. Difficile de reprendre la plume après trois mois de campagne, d’abord présidentielle, puis législative. Difficile, après l’espoir bien réel d’une victoire, de se remobiliser – pour dire quoi, sinon que le quinquennat qui s’annonce n’est que la continuation de celui qui s’achève ? Tout est pareil en pire.

J’ai commencé ce blog il y a cinq ans avec la ferveur des convertis pour partager le plaisir de mes découvertes intellectuelles et l’euphorie de l’engagement politique. Macron me condamne à la répétition : les thèses qu’il défend sont celles que défendait Hollande et les réfutations sont par conséquent identiques. Quel intérêt de réfuter pour la millième fois les présupposés de sa politique économique ? Après tout pourquoi pas ; ce n’est pas difficile. Allons-y donc une dernière fois avant de nous fixer d’autres objectifs.

Tout tient en une phrase prononcée par la nouvelle ministre du travail, Muriel Pénicaud dans une ode à la « start-up nation » : en France, les opportunités de développement économique sont rares et c’est donc à l’export que les entreprises françaises sont vouées à se développer en « conquérant des parts de marché ». Tous les choix fondamentaux du gouvernement sont implicites dans ce qui se présente comme un simple constat.

Bien sûr, Pénicaud n’imagine pas un instant qu’il soit possible d’augmenter les opportunités économiques en France, c’est-à-dire de développer le marché intérieur. Il faudrait pour cela augmenter la demande, c’est-à-dire les salaires ou la commande publique. Mais l’augmentation des salaires est vouée à l’échec « dans un monde ouvert » : elle rendrait les entreprises françaises moins compétitives face à leurs concurrentes et le surcroît de pouvoir d’achat serait mécaniquement dépensé en importations. Quant à la commande publique, le gouvernement étant déterminé à se plier aux règles budgétaires inscrites dans les traités européens, elle ne peut guère augmenter non plus – tout laisse d’ailleurs à penser que les cinquante milliards d’investissement promis par le gouvernement ne seront jamais réalisés puisque le respect des traités le condamne à l’austérité. Dans ces conditions, Pénicaud a raison : il faut chercher la demande hors de chez soi, donc être compétitif, d’où s’ensuit, entre autres choses, la baisse de l’impôt sur les sociétés.

L’Etat ne peut pas non plus se charger de l’investissement sans creuser son déficit. Il faut donc se reposer sur l’investissement privé, ce qui suppose de rendre les entreprises françaises aussi « attractives » que possible. Conséquence logique : la suppression de l’impôt sur la fortune pour les actionnaires ainsi que la « flexibilisation » du marché du travail. Certes, il est avéré que la flexibilité ne crée pas d’emploi : mais peut-être permet-elle d’augmenter les marges et donc de mieux rémunérer les investisseurs ? Quand bien même cela ne serait pas le cas, qu’importe : on sait que cette mesure est souhaitée par les milieux financiers dont il faut bien satisfaire les attentes puisqu’on dépend d’eux.

Voici tracées les grandes lignes du projet économique. Quand bien même il permettait effectivement de relancer l’activité, cela ne serait pas sans conséquence : qui dit investissement privé dit profits privés, qui, corrélés à la précarisation des salariés et à la stagnation des salaires, creuseront les inégalités. Si l’on veut bien se rappeler que ce n’est pas la pauvreté mais bien l’inégalité qui mine les sociétés, on doit conclure que tout ça ne sera pas trop bon pour la cohésion sociale. Mais en réalité c’est sans importance puisque le projet est voué à l’échec.

On peut exhorter à perdre haleine les start-uppers à « conquérir des marchés », il faudrait encore savoir lesquels : même le FMI annonce une faible croissance mondiale qui aura pour conséquence logique le retour au protectionnisme. C’est que les exports des uns sont les imports des autres et que tout le monde n’est pas disposé à laisser ses marchés être « conquis ». Sans croissance, pas de demande et sans demande, pas de marchés. Mais sans marchés, pas d’investissement non plus puisqu’il n’y a pas de profits à la clé ! Macron n’aurait-il pas conscience du problème ? Sans doute que si puisqu’il se repose bien, en définitive, sur un acteur public pour soutenir l’investissement. Mais cet acteur n’est pas l’Etat français : c’est l’Europe.

L’Europe, dit Macron, doit lancer un grand programme d’investissements financés par un budget européen piloté par un ministre de l’économie de la zone euro. A la bonne heure, ça aussi, nous l’avons déjà entendu : c’était le « volet croissance » exigé par François Hollande. Souvenez-vous : il se disait inflexible sur ce point – avant de capituler devant monsieur Schauble qui n’a consenti qu’à requalifier quelques millions d’euros déjà budgetés pour permettre au nouveau président de sauver la face. Certes, répondrait Macron, comme d’ailleurs Benoit Hamon avant lui, mais les choses ont changé : les Allemands ont compris. Je défie quiconque de produire un signe quelconque de cette épiphanie des Allemands : il me semble que la brutalité avec laquelle Schauble a tordu le bras à Tsipras en Janvier dernier parce que celui-ci souhaitait verser 350 euros de bonus de fin d’année aux retraités grecs exsangues laisse plutôt penser qu’ils sont plus entêtés de leur dogme austéritaire que jamais.

En revanche, je veux bien croire que le gouvernement Allemand soit prêt à mettre en place « un gouvernement économique de la zone euro » : ça lui évitera d’avoir à mettre sous tutelle les ministères des pays déficitaires puisqu'il les gouvernera directement. Ce sera plus efficace et, en un sens, moins voyant : pour invisibiliser les coups d’Etat, le plus simple est encore de les institutionnaliser. Si le projet de défense européenne aboutissait, encore mieux : rappelons qu’en 2013 l’Agence de Défense Européenne théorisait déjà l’envoi des troupes pour mater les troubles sociaux causés par l’aggravation de la crise économique. Avec la mise en place de restrictions sévères sur les libertés publiques en Espagne et la transcription dans le droit commun des dispositions de l’état d’urgence en France, l’adaptation des cadres légaux nationaux aux impératifs du maintien de l’ordre au niveau européen est d’ailleurs en bonne voie.

Nous en sommes là : l’austérité sous régime autoritaire ou, pour reprendre le néologisme forgé il y a cinq ans par Jean-Luc Mélenchon, la continuation de la mise en place d’un régime austéritaire. Alors que faire ? Tout dépendra de la vigueur du mouvement social: je suis curieux de voir quelles énergies sont encore disponibles après tant d’années de résistances sans fruit – ni Sarkozy, ni Hollande n’ont rien lâché face aux protestations. Si ces énergies sont suffisantes, leur donner un débouché politique : c’est à quoi doit servir la France Insoumise. Mais la France Insoumise, que deviendra-t-elle ? Comment s’articuleront le travail parlementaire et la dynamique du mouvement ? Tout reste à faire et tout reste à penser. A la désolante reconduction au pouvoir des mêmes idées, il faut opposer le plaisir d’inventer de nouvelles formes de résistance. J’aurai bientôt des choses à vous dire sur ces sujets : ma première campagne a été riche de rencontres, elles-mêmes riches de projets. Elle m’a permis, en tout cas, de comprendre le sens de la célèbre phrase de Gramsci sur le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté, qui m’avait toujours paru un peu facile ; ce n’est pas l’espoir qui fonde l’action mais l’action qui l’induit. Agissons donc, sinon pour  changer le monde, du moins pour garder le moral. En guise d'adjuvant, finissons par un dessin que j’aurais pu me contenter de reproduire plutôt que d’écrire ce billet qu'il résume à merveille.

 

austerity-boat

 

 

 

 

 

 

 

         

       

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.