Olivier Tonneau
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Billet de blog 22 nov. 2021

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Les chants de l'âme sans sommeil: Pessoa mis en musique par Jan van de Putte

Poèmes de la nuit, de la conscience errante et de l'espoir fugitif, les écrits de Pessoa s'épanouissent dans le merveilleux cycle pour voix et orchestre que leur a consacré Jan Van de Putte, Bamboleamos No Mundo.

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D’abord, presque rien – un souffle, un bruissement. Barbara Hannigan, l’une des plus grandes chanteuses de sa génération, murmure, elle est « la faible voix lointaine qui est désormais la Voix Absolue, la voix sans bouche, étouffée mais toujours audible, comme si elle résonnait ailleurs mais ne pouvait être entendue d’ici. » Ainsi commence ‘Une ligne divine’ (Una Divini Linha), premier mouvement de ‘Nous errons dans le monde’ (Bamboleamos No Mundo), cycle pour voix et orchestre composé par Jan Van De Putte sur des poèmes de Fernando Pessoa. Le prologue bruissé plonge l’auditeur dans le temps et l’espace où s’épanouira la vaste fresque sonore d’une œuvre fleuve (2h20) dont les quatre parties peuvent, quoique formant un cycle, être entendues isolément – elles ont d’ailleurs été créées séparément. 

            Après une dizaine de minutes, le bruissement prend corps, une note de violon ouvre le chemin de la voix, Barbara Hannigan prend son essor. Une ligne mélodique d’une grande simplicité, quasi psalmodiée, pour une voix vibrante d’émotion. Aucune distanciation dans les poèmes de Pessoa, mots simples qui disent le vertige, la solitude, le désir d’être ampli par la nuit. « Viens, nuit ancienne et immuable, Reine Nuit qui fut détrônée, Nuit intérieurement égale au silence, Nuit pailletée d’étoiles qui clignotent sur ta robe bordée d’infinité. » Le lyrisme éperdu de la voix s’épanche sur une toile orchestrale aussi scintillante que la voûte étoilée. Désir de plénitude, désir d’amour maternel, dont l’autre visage est un désir de mort exprimé par la longue redescente en spirale de la voix dans les cinq dernières minutes d’un mouvement long d’une demi-heure qui sera, si vous y êtes entré, passée comme un souffle.

            La tonalité élégiaque du premier mouvement s’assombrit dans le second, ‘Report’ (Addiamento). C’est le temps figé de la dépression. « Après-demain, pas avant après-demain… Demain je penserai à après-demain, et peut-alors, on verra, mais pas aujourd’hui… Aujourd’hui c’est hors de question. Aujourd’hui je ne peux pas. » Est-ce un orgue qui ouvre des abysses sous la voix de la soliste (la mezzo Barbara Kozelj) ? Un piano, des percussions, scandent le temps objectif où la conscience n’a plus d’amarre. Au mitan de ce long mouvement (35 minutes), tout ou presque se tait : un violon tient une note aigüe, rejoint par quelques tintements de cloche, moment de suspension qui est celui du basculement de l’apathie dans l’angoisse. Les cuivres et l’orgue (est-ce bien un orgue ?) envahissent progressivement l’espace, un saxophone cherche son chant, il se mêle à la voix, d’autres cuivres les rejoignent et l’on a, pour un instant, l’espoir d’une mélodie, mais tout est écrasé par les percussions, tintements stridents des cloches, pulsation obsédante des tambours, et du chaos érupte une marche infernale striée de motifs obstinato. La marche prend fin brutalement, comme un homme qui aurait épuisé sa violence à coup de poings, et la voix revient, lamento, à l’inertie initiale. « Je sens la fatigue comme un chien errant sent le froid », dit-elle avant, de guerre lasse, de se taire : « Demain je t’expliquerai, ou après-demain. Oui, sans doute pas avant après-demain… Le futur… Oui, le futur… »

            Le troisième mouvement, intitulé 'Bamboleamos No Mundo' comme le cycle tout entier, se subdivise en quatre sections plus brèves. Les deux premières, ‘Poème du chant de l’espoir’ (Poema de cançao sobre a esperança) et ‘Couronne-moi de roses’ (Coroai-me de rosas) sont deux délicieux chants d’amour qui apportent une respiration bienvenue. L’amour change, dans le mouvement suivant, la couleur du néant : « Je ne pensais à rien du tout », dit le poète qui atteint à l’ataraxie stoïcienne. Moment de paix qui cède bientôt au « Vertige », vertige de l’incertitude qui n’est pas sans jouissance : deux voix semblent tourner comme des derviches, emportées par les motifs en spirale des vents et des cordes. Le mouvement s’arrête brusquement sur un accord tenu, statique.

            Commence le dernier mouvement du cycle, le plus long (40 minutes) : ‘Insomnie’ (Insònia). Comme le premier, celui-ci s’ouvre par des bruissements. Bruits de la nuit qui envahissent la chambre de l’insomniaque. Bruits d’une ville, peut-être ? Une cloche, très lointaine, assourdie. Puis, pour la première fois, une voix d’homme, parlée, hantée, celle d’un mort dont le corps est traversé de pensées. « Je suis une sensation sans personne correspondante, l’abstraction d’une conscience de soi qui ne contient rien… La seule chose qui ne dort pas est mon incapacité à dormir… ». A mi-chemin du mouvement, une fanfare grotesque envahit graduellement l’espace, suivie par le chœur qui fait, lui aussi, sa première apparition. Les tambours de la marche infernale d’Addiamento reviennent : stridence du chœur, un bref silence, roulement de tambour, et la machine écrase tout jusqu’à ce que les voix des deux solistes (les sopranos Katharine Dain et Keren Motseri) parviennent à se dégager du tumulte du chœur pour chanter, lamento, le dernier poème du cycle, ‘Dans la nuit terrible’ (Na Noite Terrìvel). Très lent crescendo qui atteint des hauteurs vertigineuses avant de retomber doucement sur les derniers mots de l’œuvre :

            « Les rêves mendiants sont le véritable cadavre. Je l’enfouis dans mon cœur pour toujours, pour tous les univers, dans cette nuit où je ne dors pas, et la paix m’encercle comme une vérité à laquelle je n’ai point de part. Et la lumière de la lune au-dehors, comme un espoir que je n’ai pas, m’est invisible ».

            Fin du voyage.

            Je n’aime pas, dans une critique musicale, l’exercice qui consiste à discerner les influences d’autres compositeurs dans l’œuvre en question. Les créations en sont comme subordonnées à leurs modèles et cela m’en ôte toujours la curiosité. Puisqu’il est pourtant difficile de donner autrement une idée du style, disons quelque chose de la grande variété des moyens mobilisés par Bamboleamos No Mundo. Par son ampleur et son lyrisme débridé, le cycle m’évoque Mahler ; la marche infernale d’Addiamento et la dance de Estou Tonto rappellent De Materie de Louis Andriessen ; dans l’art des timbres et l’usage des percussions, je crois discerner l’influence de Claude Vivier ; mais on pourrait aussi bien, dans la fanfare qui conclut Nâo Esto Pensandou Em Nada, reconnaître celle de Charles Mingus. Je retrouve dans la richesse harmonique des moments statiques quelque chose de Hughes Dufourt. Cette énumération ne doit pourtant pas laisser penser que Bamboleamos No Mundo soit une œuvre éclectique, un mélange de style. Tous les moyens servent à la composition de la grande fresque.

            Bamboleamos No Mundo a cette rare vertu d’être une œuvre aussi riche qu’accueillante. Son lyrisme lui confère un attrait immédiat, on y entre sans aucune difficulté sinon celle du temps qu’elle demande – temps qui nous est rendu au centuple par les vastes espaces où elle nous entraîne, errants autour de monde avant de revenir à soi, une vie plus tard.

Jan van de Putte: Bamboleamos No Mundo

Barbara Hannigan, Barbara Kozelj, Keren Motseri, Katharine Dain

ASKO/Schönberg, Reinbert de Leeuw

  • Parution: 28 Mar 2018
  • Catalogue No: KTC1567
  • Label: Etcetera

Les textes sont disponibles en intégralité, en portugais et en anglais, sur le site internet de Jan van de Putte

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