Mélenchon, Darmanin, Bachelard et madame Coué: l'économie en proverbes

Gaston Bachelard cité par Mélenchon contre madame Darmanin, née Coué : deux visions de l'économie se sont condensées en deux citations à la tribune de l'Assemblée nationale.

Gaston Bachelard contre madame Darmanin, née Coué : c’est l’étrange passe d’armes qui s’est déroulée hier à l’Assemblée nationale. A Jean-Luc Mélenchon qui citait Bachelard pour exhorter Gérald Darmanin, ministre de l’économie, à prendre les mesures qui s’imposent pour prévenir la crise financière qui menace, le ministre a répondu en l’exhortant à la pensée positive :

« Je voudrais faire cette remarque : il y a une sorte d’aimant dans vos propos (… ) de la noirceur. Il va toujours se passer des drames absolus. A peine quittée une crise, il va s’en passer forcement une autre ( … ) Il y a une sorte de vision négative de l’avenir. Et si Bachelard a raison, alors, à force de penser un truc négatif, vous savez ce que disait ma grand-mère : ça va arriver. »

Nous voilà face à deux théories économiques. Jean-Luc Mélenchon s’appuie sur les analyses des Echos, du gouverneur de la Banque de France et de l’OCDE (il aurait pu ajouter, si le temps imparti le lui avait permis, Hervé Hannoun et Peter Dittus, respectivement anciens directeur général adjoint et secrétaire général de la Banque des règlements internationaux) et prévient que le surendettement généralisé va provoquer une crise financière plus sévère encore que celle de 2008.  Gérald Darmanin ne nie pas que la crise menace mais désigne un autre responsable : Jean-Luc Mélenchon lui-même et sa vision négative. Faut-il en rire ? Pas du tout : derrière ces deux points de vue se cachent bel et bien deux stratégies économiques.

Gérald Darmanin, comme son président Macron, est déterminé à relancer l’économie par l’investissement privé. Or l’investissement privé, comme d’ailleurs l’investissement public, c’est de la dette. Evidemment, personne n’irait s’endetter s’il n’espérait pas fermement que les fruits de son investissement lui permettront de rembourser avec bénéfice. C’est pourquoi les libéraux ne cessent de répéter qu’en économie, tout est affaire de confiance. C’est aussi pourquoi ces libéraux légifèrent toujours conformément aux vœux des milieux financiers.

Les économistes hétérodoxes qui s’époumonent à expliquer que les lois en question – dérégulation du marché du travail, baisse du prix du travail, défiscalisation des revenus du capital – n’auront aucun effet bénéfique sur l’économie ne comprennent pas que leurs déclarations tombent nécessairement dans des oreilles de sourds car ces lois n’ont d’autre but que de réjouir le capital, de lui donner confiance pour le pousser à s’investir. Quand bien même le gouvernement saurait que ces lois sont ineptes, il se garderait bien de le dire de peur que le capital, découragé, ne rentre dans sa coquille. Il est donc parfaitement juste de dire que la vision négative de Jean-Luc Mélenchon fait peser un danger sur l’économie : casser l’ambiance, c’est casser la croissance. Soutenir la croissance, en revanche, c’est pousser à l’endettement.

Mais où le bât blesse, c’est évidemment que la viabilité d’une dette dépend de ce dans quoi elle s’investit. Une dette est saine quand elle correspond à des investissements productifs (et dieu sait qu’il ne manque pas de secteurs dans lesquels il est urgent d’investir). Or la dette qui s’accumule n’est pas de cette nature ; elle est largement spéculative et son remboursement ne repose que sur la capacité des débiteurs à s’endetter encore. Autrement dit, c’est une bulle, et toutes les bulles finissent par éclater.

Jean-Luc Mélenchon met en garde Gérald Darmanin contre le gonflement d’une bulle spéculative que celui-ci l’accuse de risquer de faire éclater. Sa grand-mère disait-elle vraiment qu’à force de parler d’une chose mauvaise, elle finit par arriver ? Je ne reconnais pas dans cette phrase le bon sens paysan de nos anciens. Si M. Darmanin préfère la sagesse populaire aux citations des philosophes, il ferait bien de se rappeler qu’en économie comme en agriculture, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, qu’en finance comme en toute chose, un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras », que « la dette tue l’homme » et que « débiteur de haut rang est mauvais payeur ».

En appelant à un moratoire sur la dette, Jean-Luc Mélenchon propose pourtant une méthode pour dégonfler la bulle avant qu’elle n’éclate. Annuler tout ou partie des dettes, c’est évidemment effacer également les actifs auxquelles elles correspondent dans les comptes des créanciers ; c’est révéler que les richesses du monde ne sont que des hypothèques sur des biens imaginaires. C’est, littéralement, une stratégie de la décroissance. Cette stratégie aurait pour conséquence de transformer les rapports de force entre pouvoirs économique et politique puisqu’elle montrerait que les financiers devant lesquels tous les états du monde font la danse du ventre pour qu’ils placent leurs capitaux chez eux n’ont tout simplement rien à donner. Les financiers, comme le roi d’antan, sont nus.

Dégonfler la bulle spéculative, c’est déshabiller le roi. C’est sans doute là que se situe la véritable opposition entre Gérald Darmanin et Jean-Luc Mélenchon. Quitte à faire assaut de citations, finissons en détournant légèrement la parole de Jésus et rappelons que « nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois le peuple et l'argent. » 

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