Pleurer Paris sans frontières

Après les attentats qui ont endeuillé Paris, Vendredi 13 Novembre, je me suis trouvé pris entre deux feux: soutenu par les innombrables messages de compassion, de solidarité et d’amour pour ma ville natale, et troublé par ceux qui voyaient en ces messages le signe d’une  partialité face aux tragédies qui frappent partout dans le monde.

Après les attentats qui ont endeuillé Paris, Vendredi 13 Novembre, je me suis trouvé pris entre deux feux: soutenu par les innombrables messages de compassion, de solidarité et d’amour pour ma ville natale, et troublé par ceux qui voyaient en ces messages le signe d’une  partialité face aux tragédies qui frappent partout dans le monde. 

Beaucoup s’indignèrent ainsi du peu d’attention donnée à l’attentat qui avait frappé Beyrouth vingt-quatre heures auparavant. Dans ces lignes, j’aimerais dire ce que représente Paris pour moi et, j’en suis convaincu, pour bien d’autres, et pourquoi l’émotion que cette ville suscite ne doit pas être ressentie comme une forme de chauvinisme ni d’Occidentalisme. Parmi les hommages à Paris, certains ont probablement nourri le ressentiment. Paris, nous a-t-on dit, est la ville de l’amour libre, des belles femmes, des croissants et de l’irrévérence. Tout cela est vrai, et j’en suis partisan sans réserve. Ces descriptions pouvaient cependant aisément être retournées en dénonciations de l’hédonisme insouciant de la capitale d’une grande puissance qui s’avère être en guerre en plusieurs endroits de la planête, et qui porte sans aucun doute sa part de responsabilité dans le chaos du monde.

Ainsi s’explique la volonté de rappeler les aspects ignominieux de l’histoire de France : j’ai vu de nombreuses références, par exemple, au massacre des Algériens par la police Française le 17 novembre 1961. Il est certainement important de garder ces faits en mémoire. Mon amour pour Paris n’implique cependant nullement leur déni. En revanche, je me rappelle que c’est aussi à Paris que Messali Hadj, le père des mouvements indépendantistes d’Afrique du Nord, a rencontré sa femme Emilie Buquant, lié des liens avec le Parti Communiste Français, avant de retourner à Alger pour organiser un Congrès Musulman inspiré des Etats Généraux de 1789. J’ai conscience des horreurs du colonialisme Français, mais je me rappelle que c’est à Paris que deux étudiants nommés Aimé Césaire et Léopold Senghor se sont rencontrés, qu’ils ont élaboré le concept de négritude, fondé le journal L’Etudiant Noir et la maison d’édition Présence Africaine, dont la boutique rue des Ecoles est l’un des passages obligés de mes séjours dans ma ville natale. C’est à Paris que James Baldwin venait se reposer du racisme qu’il subissait aux Etats-Unis, et de l’homophobie du milieu évangéliste dont il était issu. Ses livres furent la révélation de mon adolescence ; le modèle de ma jeunesse décadente n’était pas Julien Sorel mais le personnage éponyme de La Chambre de Giovanni.

En 2004, l’écrivain d’origine Algérienne Mohamed Kacimi animait un atelier sur le théâtre et le Liban lorsqu’une jeune femme tout de noir vêtue lui mit un manuscrit entre les mains puis s’enfuit. Ce texte est devenu Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, un récit d’une puissance dévastatrice de la guerre au Liban. C’est la lecture de ce texte qui a créé les conditions affectives qui ont fait que la tragédie de Beyrouth m’a profondément touché. Le récit de Darina Al Joundi est si poignant que j’avais besoin, pour en soutenir la violence, de me rappeler qu’elle avait survécu pour l’écrire. Ce qui l’a sauvée, c’est qu’elle a trouvé refuge à Paris, une ville qu’elle enrichit désormais de sa présence sur les scènes de théâtre.

Peut-être ceux qui ont exprimé leur sympathie pour Paris ne mobiliseraient-ils pas les mêmes références que moi pour dire ce que cette ville signifie pour eux. Il en est qui prendront prétexte des attentats pour attiser le nationalisme et s’ériger en défenseurs de valeurs prétendument occidentales. Je ne peux que leur répondre que le Paris que je chéris n’est pas le siège d’un gouvernement qui s’est déshonoré en accueillant des dictateurs, mais la ville dont tant de parias ont fait leur foyer. Ils ont contribué à façonner ce qu’est Paris dans l’imaginaire collectif, et j’espère que ni gouvernants, ni terroristes, ne pourront jamais défaire leur ouvrage. Le paradoxe de la France est qu’elle a accueilli, et même chéri, tant d’opposants à son gouvernement. Paris a une Bibliothèque Aimé Césaire et un Pont Léopold Senghor. Un lycée y porte le nom d’une des figures les plus controversées de l’histoire de France, Louise Michel, et un boulevard celui du meneur de l’une des première révoltes populaires de l’histoire de la ville, Etienne Marcel. La capacité de Paris à honorer ceux qui l’ont défiée est peut-être un trait unique à cette ville qui, en tant que capitale d’une grande puissance, est autant un lieu de pouvoir que de résistance au pouvoir.

Julia Kristeva a écrit que Paris chérissait les intellectuels en exil, mais était âpre aux étrangers anonymes. Le processus de gentrification qui sévit tend à en exclure les classes populaires tout en restreignant l’accès aux nouveaux venus. Pourtant, Paris conserve une certaine diversité. C’est précisément les quartiers où cette diversité existe que les terroristes ont pris pour cible. Ils ne se sont pas attaqués à la ville du pouvoir et des discriminations, mais à celle de la résistance et de la solidarité – à ce qui dans Paris symbolise l’universalisme, au vrai sens du terme. Il en est pour qui le concept d’universalisme recouvre en réalité un suprématisme blanc. Je suis universaliste, non parce que j’affirme que les valeurs prétendument occidentales vaudraient pour tous, mais parce que je tente d’entendre toutes les voix qui, dans l’histoire, se sont élevées pour défendre la liberté et l’égalité. Il n’y a pas meilleur endroit que Paris pour entendre ces voix dont beaucoup ont parlé aux terrasses de ses cafés, dans les allées de ses jardins. Ce sont ces voix qui donnent à Paris un statut symbolique irréductible à la politique ou à la démographie, et les attentats visaient à saper notre foi en leur capacité à entrer en conversation pour qu’une myriade d’histoires particulières se transforment en idéaux partagés.

C’est vrai : il y a eu plus d’expressions de sympathie pour Paris que pour Beyrouth. La violence au Moyen-Orient, perçue comme endémique, dilue les événements dans le flot d’une tragédie désespérante. Je soupçonne que peu de gens seraient capables de dire quand la guerre a fini à Beyrouth, encore moins quand elle avait commencé, ni pourquoi. Beaucoup ne sauraient sans doute pas placer Beyrouth sur une carte. Il doit être très dur, pour les femmes et les hommes qui ont des liens personnels avec le Moyen-Orient, de voir la violence s’y déchaîner tout en vivant parmi des gens qui ne semblent pas s’en soucier. Il est injuste et frustrant que tant de morts causées par le fanatisme, la guerre, ou par le plus banalisé des fléaux, la cupidité des multinationales, soient silencieusement ignorées. Mais plutôt que d’entrer dans une compétition mémorielle qui ferait un tort de la compassion qu’ont suscité les attentats de Paris, mieux vaudrait puiser dans cette compassion pour l’universaliser. Paris, capitale de la France parce que siège de l’Etat, est patrimoine universel par l’infinie diversité de ceux qui ont fait son histoire. Des quatre coins d’un monde dont les enjeux sont si difficiles à comprendre et les maux si difficiles à appréhender, il est de chemins qui mènent à Paris.

 

 

 

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