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Billet de blog 25 janvier 2026

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Minneapolis, France

L'Amérique et la France sont les deux républiques emblématiques du monde occidental. Face au fascisme qui dévore la première, la seconde est-elle mieux armée? Rien n'est moins sûr.

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Les meurtres d'Alex Pretti et Nicole Good ont en quelque sorte officialisé l'avènement du fascisme aux États-Unis car leurs victimes sont indémonisables. JD Vance avait tenté de faire fonds sur le fait que Nicole Good, blanche et mère de famille, était cependant lesbienne et indiquait ses pronoms sur les réseaux sociaux, symptômes d'un "lavage de cerveau"; comme pour lever toute équivoque, ICE a tué Alex Pretti, un infirmier, gendre idéal, alors qu'il volait au secours d'une femme. De ces meurtres sans aucune zone d'ombre émerge la figure des hommes aux pleins pouvoirs, jouissant selon les mots de JD Vance d'une "immunité absolue" au seul titre de leur loyauté envers le Maître.

ICE a-t-il été trop loin? Ou agit-il au contraire conformément à ses fins? Selon David Frum, ICE ne vise pas à expulser les clandestins mais à créer du contenu: le Département de la Sécurité du Territoire publie à jets continus des vidéos d'arrestations violentes où l'on voit de pauvres gens plaqués au sol, brutalisés. En France, la police cache et nie ses exactions; aux USA, elle les exhibe, allant jusqu'à trafiquer l'image d'une femme de couleur pour la représenter en larmes. Le 27 mars dernier, la Maison Blanche avait déjà publié ce dessin:

Illustration 1

Il est impossible de publier une telle image sans présupposer le sadisme des destinataires. La persécution des minorités n'est même plus voilée derrière des prétextes économiques mais assumée. "Nous passons à l'acte à votre place". Les justifications aberrantes de la Maison Blanche ne signifient qu'une chose: l'abolition de la réalité, le sacre de la pulsion.

Peut-être y a-t-il, dans les régressions sociales comme dans les phénomènes naturels, des effets de seuil. Le néolibéralisme a fini par transformer l'eau du calcul économique en glace. Atteint ce seuil, les analyses tendant à euphémiser le racisme pour n'y voir que l'expression d'une souffrance de classe mal dirigée font faillite. Les trumpistes ne sont pas dans l'erreur, ils ne peuvent pas être convaincus mais seulement être vaincus. 

Aussi les USA se divisent-ils implacablement entre ceux qui font semblant de croire aux mensonges de l'Etat mais souscrivent en réalité à son ivresse meurtrière, et les autres. Parmi ces autres, il y a des différences : il y a ceux qui défendent leurs semblables et ceux qui, agressés par ICE, crient "but I'm an American!". Ceux-là devront choisir leur camp. Comme les médias qui croient bon de préciser que telle victime de ICE avait un passeport américain ou un permis de séjour.

Le journal The Intercept a fait l'histoire de ICE, rappelant cette force fut créée par Bush et renforcée par Obama. Il n'a fallu que vingt années de glissement discursif sur le terrorisme et l'immigration, de discrédit de la justice, pour permettre qu'un homme qui n'a jamais reconnu sa défaite électorale, appuyé par une base néonazie, exerce un pouvoir proprement autoritaire auquel les Américains n'ont d'autre choix que de résister par la force - les élections ne serviront à rien.

Et nous? Nous avons la BAC et la BRAV, l'état d'urgence est passé dans le droit commun, et Renaud Camus peut expliquer en prime time que l'immigration est une invasion à laquelle il faut répondre par une guerre de libération. Sur CNews, Arno Klarsfeld préconise déjà l'organisation de "grandes rafles". Un mouvement politique s'apprête à prendre le pouvoir qui a déjà déclaré la guerre à la justice. Le prétendu 'arc républicain' a marché aux côtés de la police qui dénonçait la justice. Nahel et Adama aussi sont rendus responsables de leur meurtre. Paris est-il au Texas ou Minneapolis en France? 

Raison de plus pour observer de près ce qui se passe à Minneapolis, et surtout la façon dont les habitants résistent. J'ai noté que les souffleurs à feuilles mortes permettent de renvoyer le gaz lacrymogène à l'envoyeur: ces machines ont donc une utilité! Mais il faut aussi avoir conscience des différences. Or les événements récents mènent à des conclusions paradoxales.

Premier paradoxe : partisan des services publics, je préfère les universités gratuites et publiques aux institutions privées (comme Cambridge où j'enseigne...). Pourtant quand l'Etat est fasciste, les universités privées ont une indépendance qui permet la résistance. Qu'adviendra-t-il des universités françaises sous le RN?

Deuxième paradoxe : le droit de porter des armes est l'un des fléaux de l'Amérique. On l'associe aux tueries de masse, généralement d'extrême-droite. Pourtant ce droit, né en contexte révolutionnaire, avait pour justification originelle que les citoyens ne devaient pas être désarmés face à l'Etat. C'était le même raisonnement que Robespierre en 1789, et c'est selon le même principe que les Black Panthers ont lutté contre les restrictions au port d'armes à Oackland en 1968. Face à ICE, les Américains sont armés. Face à la BRAV et la BAC, les français ne le sont pas.

Troisième paradoxe: à la structure fédérale des USA, qui favorise la concurrence intérieure, je préfère le modèle républicain. Pourtant aujourd'hui la stratification institutionnelle américaine permet au maire de Minneapolis d'appeler la garde nationale (en fait commandée par le gouverneur de l'Etat) en renfort de la police municipale face à ICE. C'est un départ de guerre civile, terrorisant certes; mais ce sont aussi des échelons de résistance dont les Français ne jouiront pas. Mieux vaut la guerre civile que le coup d'Etat pur et simple.

La France a cependant un avantage sur les USA: une force de gauche qui a résisté sans faillir à la fascisation du monde et pourrait bien - je l'écrivais il y a un an, beaucoup le disent aujourd'hui - gagner les élections. Commençons par là, ce qui n'empêche pas de préparer aussi le pire...

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