Douzième lette d'un engagé à ses amis qu'il dérange: Le Monde, le Front National et le Front de Gauche

  

 

 

 Chers amis,

Si vous êtes lecteurs du Monde, vous êtes sans doute en proie aux plus vives inquiétudes: pas de doute, les fascistes sont à nos portes, la  France vire tout entière à l'extrême droite, il est temps d'émigrer! Depuis le soir du premier tour des municipales, le grand quotidien du soir a consacré cinquante-six articles au Front National. 56! Vérifiez vous-mêmes en faisant une recherche sur son site internet.

Le Front National fut célébré comme le grand gagnant des élections et l'on pouvait savourer en image son chant de victoire (attention, ceci n'est pas un publireportage); sa très forte poussée causait rien moins qu'un séisme politique; les déclarations de ses figures de proues, mises en gros titre, annonçaient l'élan magnifique d'une grande force politique autonome et enracinée qui atteignait la célébrité mondiale. L'imagination journalistique n'ayant pas de borne, on pouvait même voir le FN depuis les kebabs de Béziers - bonne nouvelle: les arabes n'en ont plus peur, c'est ça la dédiabolisation.

Malheureusement il s'avère que le Front National n'opère pas une "poussée historique" puisqu'il ne retrouve pas tout-à-fait son niveau de 1995. Les mots ont-ils encore un sens pour le journal Le Monde? Une chose est certaine: face à ce constat quelque peu décevant, ses journalistes se sont mis à l'ouvrage pour justifier leur délire célébratif grâce à une comparaison exclusivement établie avec l'année 2008 - c'est-à-dire avec la période creuse traversée par le FN à la fin de l'ère Le Pen senior - qui permettait de confirmer le FN comme le grand gagnant de l'élection, nonobstant un score national en-deça des 6%.

Il serait évidemment inconcevable que Le Monde admette s'être un peu emballé!

Mais cet emballement était programmé. Il suffit pour s'en convaincre de recenser les villes que Le Monde érigeait en villes clés: il s'agissait bien sûr des grandes villes, Paris, Marseille et Bordeaux (mais pas Lyon), puis des villes où se présentaient des personnalités (Aubry à Lille, Juppé à Bordeaux) et enfin... de toutes les villes où le Front National pouvait l'emporter: Fréjus, Forbach, Bézier, ou encore globalement le Vaucluse. Evidemment on ne voit que ce que l'on regarde, et Le Monde n'était manifestement prêt à recenser qu'un événement: une éventuelle percée du Front National.

Comme on ne voit pas ce qu'on ne regarde pas, Le Monde n'a pas pris note, en revanche, des bons résultats du Front de Gauche. C'est que Grenoble, Dieppe, Rennes, Bourges, Poitiers, Alès ou Nîmes n'ont apparemment pas la même importance que Hénin-Beaumont ou Forbach. Le quotidien n'a donc pas pu constater qu'entre les présidentielles et les municipales, le Front de Gauche progresse légèrement tandis que le Front National régresse. Il a manqué ce qui devrait être la bonne nouvelle d'une élection marquée par une abstention record, un effondrement du PS dont ne profite pas l'UMP et par une forte présence du Front National. 

Mais peut-être cette nouvelle n'enchante-t-elle pas Le Monde? Il aura fallu que les Inrockuptibles, France Culture et même la très droitière Europe 1 prennent note des bons résultats du Front de Gauche, et surtout que Mélenchon vienne agiter un tableau des résultats comparés du FN et du Front de Gauche sur France 2, pour que Le Monde daigne y consacrer un article

Mais cet article-là - étonnant, n'est-ce pas? - est l'exact inverse de celui qui justifiait l'hystérie Le Pénisante du Monde: il tend cette fois à se justifier de l'accusation selon laquelle "les médias seraient trop focalisés sur le FN, oubliant au passage d'autres dynamiques, et en particulier celle du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon".

Le Monde a "donc vérifié". Quel bel aveu: c'est bien a posteriori que Le Monde a dû vérifier qu'il ne s'était rien passé! C'est aussi l'expression d'une belle solidarité corporatiste, car Le Monde entend justifier tous les médias avec lui! Cette solidarité eût été mise à mal si Hervé Kempf n'avait pas quitté le grand quotidien du soir au motif qu'il était vendu à des lobbies, rendant impossible la libre couverture des questions environnementales: ce dernier a bien noté, lui, un certain déséquilibre médiatique sur son site Reporterre.

Rassurez-vous, fidèles lecteurs du quotidien de référence: ses analystes n'ont naturellement aucun mal à prouver qu'ils ne se sont pas trompé d'événement. Ils nous apprennent en effet que "l'ensemble des listes FG, PG et PC" a obtenu 10,71 % des suffrages dans les villes où elles étaient présentes. Mais Le Monde précise que le résultat est "disparate : s'il s'élève à 24,5 % pour le PC, le PG seul ne « touche » que 3,4 % d'électeurs, quand les listes FG atteignent 8,64 %." Malheureusement, une certaine malhonnêteté s'est glissée dans la démonstration. Malhonnêteté, ou plutôt servilité aux catégories arbitrairement déterminées par le Ministère de l'Intérieur, pourtant dénoncées par de nombreux confrères du grand quotidien, notamment Politis.

Grâce à Valls, les quatre-vingt seize listes où le Parti de Gauche a fait alliance avec Europe-Ecologie-Les Verts étaient ainsi étiquetées EELV si la tête de liste était écologiste. Ainsi Grenoble disparaît-elle des statistiques du Monde (heureusement, pendant ce temps-là, LCP consacrait un petit reportage à cette ville-laboratoire pour l'autre gauche). Les listes PG-EELV ayant obtenu en moyenne 15% des suffrages (contre 9% lorsqu'EELV se présentait seul), les statistiques du PG en prennent évidemment un coup.

D'autre part, le Parti de Gauche n'a eu de cesse d'affirmer qu'il n'y avait aucune candidature du Parti de Gauche en son nom propre: il se présente systématiquement à l'intérieur de listes Front de Gauche qui rassemblent toujours d'autres formations (Par exemple Ensemble, et souvent des listes citoyennes). La distinction faite par Le Monde entre listes Front de Gauche et listes Parti de Gauche n'a donc de réalité que pour le Ministère de l'Intérieur et pour Le Monde. Evidemment, lorsque ces listes Front de Gauche incluent le Parti Communiste, elles sont plus fortes: qui en doutait? Pourquoi le Parti de Gauche a-t-il si ardemment souhaité que le Parti Communiste adopte lui aussi l'autonomie en toutes circonstances? Et quels beaux résultats auraient alors été obtenus!  

Une fois corrigés les résultats affichés par Le Monde, on obtient bien ceux présentés par le Parti de Gauche et repris par Europe 1: 11.7%. 

Mais on peut se demander à quelle question Le Monde entendait vraiment répondre en présentant les résultats comme il l'a fait. Justifier sa lenteur à prendre acte d'un fait politique important en niant le fait lui-même? Manifestement. Mais aussi certainement avaliser l'atomisation du Front de Gauche effectuée par le Ministère de l'Intérieur en isolant le Parti de Gauche de ses partenaires. Ainsi la question n'est-elle plus: y a-t-il une opposition de gauche en France? mais: Mélenchon a-t-il réussi? 

Le Monde est humain, trop humain. Comment le journal de référence n'aurait-il pas une dent contre un homme qui osa l'accuser de faire des publireportages pour le Front National, accusation ô combien absurde? Mais Le Monde s'était défendu de cette accusation il y a quelques semaines en amalgamant ensemble toutes les accusations jamais portées par des hommes politiques envers les médias pour absoudre, par voie de conséquence, tous les médias de quelque reproche que ce soit.

Il est dommage qu'aveuglé par son corporatisme, Le Monde n'ait pas su entendre la critique: peut-être aurait-il mieux couvert les élections municipales. Il aurait alors pu constater que le Front National est d'autant plus fort en France que la crise est sévère, ce qui n'a rien d'une nouveauté; que l'abstention grandit à mesure que le discrédit frappe les partis de gouvernement, ce qui n'est pas particulièrement étonnant non plus; et qu'une opposition de gauche se construit et se consolide, nonobstant le mépris dont les médias la frappent, ce qui est une excellente nouvelle et l'un des rares motifs d'espoir en des temps bien sombres. 

Les nouvelles, chers amis, ne sont donc pas si mauvaises qu'on le dit. Le temps d'émigrer n'est pas encore venu, celui du découragement non plus, mais bien celui de la lutte. Il me semble, à ce propos, qu'une manif a lieu très bientôt. Quel plaisir de nous retrouver pour battre le pavé dans Paris au printemps! 

 

Amitiés,

 

Olivier

 

 

 

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