Greta Thunberg et la gauche à qui on ne la fait pas

Depuis son discours à l’ONU, la droite n’en finit plus de s’acharner sur la « démoniaque vestale hitléro-maoïste » Greta Thunberg. Ce déferlement d’injures devrait faire réfléchir ceux qui, à gauche, ne l’aiment pas davantage.

Depuis son discours à l’ONU, la droite n’en finit plus de s’acharner sur la « démoniaque vestale hitléro-maoïste » Greta Thunberg. Ce déferlement d’injures devrait faire réfléchir ceux qui, à gauche, ne l’aiment pas davantage. Il est en effet étonnant de continuer à lire, à l’heure où elle est brocardée comme une dangereuse extrémiste par les amis du marché, qu’elle ne serait en réalité que la marionnette de lobbies occupés à promouvoir le « capitalisme vert ». On fait largement circuler un article de Reporterre sur les réseaux sociaux pour déniaiser les foules : à moi, on ne la fait pas, un tel phénomène médiatique était suspect de toute façon.

            Le scepticisme de gauche me semble pourtant mal pensé. Certes, Greta Thunberg ne dit pas grand-chose, sinon : « Vous connaissez les conclusions du GIEC, pourquoi ne faites-vous rien ? » Elle ne prononce jamais le mot « capitalisme » et n’a pas su, lors de son allocution à l’Assemblée nationale, condamner le CETA qui fut ratifié le même jour. On ne peut pourtant pas en conclure qu’elle masque le lien de causalité entre capitalisme et réchauffement climatique. Elle ne l’expose pas, mais elle ne le recouvre pas d’un contre-discours : elle ne raconte pas, que je sache, que seule l’innovation peut résoudre la crise climatique, ne dit pas que cette innovation ne peut être portée que par de vaillants entrepreneurs, et ne blâme pas non plus les consommateurs pour leur comportement irresponsable. C’est pourtant là le discours du capitalisme vert : une combinaison d’éloge du marché, de relégation des Etats à l’arrière-plan et d’invocation de la responsabilité individuelle. A l’inverse, le simple fait que Greta Thunberg harangue des chefs d’Etats revient à poser la question du climat sur un plan politique et non économique ou moral.

            Greta Thunberg a situé le débat sur le plan politique, ce qui était la bonne chose à faire. Qui plus est, elle commence à donner à son discours une orientation plus précise. Sa critique de la croissance à l’ONU a été remarquée. Certes, elle n’avait pas condamné le CETA quelques mois plus tôt ; mais quand la seule justification du CETA, c’est la croissance, il ne reste plus aux auditeurs qu’à tirer par eux-mêmes leurs conclusions. Christophe Barbier n’y a pas manqué : si tout le monde pensait comme Greta Thundberg, il n’y aurait « plus d’échanges, plus de commerce ». Evidemment, Barbier extrapole sur la critique somme toute banale de Thunberg, dans une intention alarmiste : mais le fait est que la conclusion qu’il tire est la seule logique. C'est donc la droite qui se charge de donner au discours de l’activiste la dimension anticapitaliste qui lui manquait. Greta Thunberg n’a même plus besoin d’être explicitement anticapitaliste pour que tout le monde sache qu’elle devrait l’être. Voici donc l’enjeu clairement posé : la planète ou le marché ? La gauche, qui essaie depuis dix ans de poser cette alternative, devrait se réjouir de l’aide que lui apporte la jeune femme.

          Le cas Thunberg a peut-être d’abord été une opération de communication visant au green washing. Si Thunberg a pu si aisément accéder à tous les médias du monde, c’est en tous cas certainement la preuve qu’elle ne faisait initialement pas peur à grand monde. Mais le déferlement de haine qui la frappe depuis son discours à l’ONU suggère que la créature a échappé à ses créateurs. Aujourd'hui que la marionnette coupe ses fils, personne ne sait comment la remettre dans sa boite. Quand bien même les puissants voudraient la faire taire, les réseaux sociaux l’en empêcheraient. Ne pouvant plus la faire disparaître, ils sont obligés de la démoniser ; ce faisant, ils se révèlent pour ce qu’ils sont. En définitive, tout l’intérêt du phénomène Greta Thunberg ne réside pas tant dans ses discours que dans ce qu’on lui répond. Plutôt que de lui reprocher de ne pas aller plus loin dans ses attaques, remercions-la de faire parler.

            Qu'importe, en définitive, que Greta Thunberg ait été manipulée par des lobbies? Il faudrait faire l'histoire des manipulations qui se sont retournées contre les manipulateurs. Dans mon pré carré, il y a la Révolution française, qui commence par une fronde des Parlements, bastions de nobles privilégiés, remontés contre la monarchie qui voulait les assujetir à l'impôt comme tout le monde. Ils ont réussi à se faire passer pour des défenseurs du peuple et c'est ainsi qu'a commencé une agitation politique qui les a emportés avec la monarchie en cinq ans. Si, comme l'affirme le GIEC, nous en avons douze pour sauver la planête, nous devrions nous réjouir de tous les facteurs qui y concourent. Plutôt que de marcher vers un enfer pavé de bonnes intentions, rappelons-nous que toutes les révolutions sont tissées de contradictions.

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