Chers amis,
Ah que les lendemains d'élection sont difficiles ! Surtout quand les résultats n’ont pas été à la hauteur, comme ce fut le cas, avouons-le, pour le Parti de Gauche à Paris (pardon, le Front de Gauche). La déception suscite facilement l’amertume : c’est ce qui est advenu, je le crains, à Guillaume Etievant, candidat dans le Xe arrondissement, qui a proposé une analyse que je veux discuter pour trois raisons. D’une part, parce qu’elle me semble insultante pour ses propres électeurs. D’autre part, parce qu’elle décourage inutilement les militants en peignant un tableau trop noir de la situation. Enfin parce que Guillaume Etievant suggère une orientation pour le Parti de Gauche qui me semble erronée.
Guillaume Etievant prend pour référence le score réalisé par Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle et se demande comment il se fait que ce score ait été divisé par deux aux municipales. Ayant constaté l’ « embourgeoisement de la population parisienne » qui aurait sapé « l’électorat de gauche », il se demande pourquoi les « bobos » qui ont voté Front de Gauche en 2012 ne l’ont pas fait en 2014. La réponse consiste en une analyse sociologique à la petite semaine que je résume en trois mots : les bobos qui ne vivent que sur le mode du consumérisme ludique et désinvolte ont trouvé « cool » et transgressif de voter Mélenchon en 2012. Ils voulaient se « distinguer » (Bourdieu à la rescousse !) mais ont pris peur lorsqu’ils ont compris – ici la citation s’impose – « que Jean-Luc Mélenchon n’était pas qu’un bon client des médias et un tribun lettré, mais aussi et surtout un dirigeant politique d’ampleur historique s’élevant à l’universalité du concept et construisant une force d’opposition au gouvernement. »
Je ne sais s’il faut rire ou pleurer de ces pomposités. Mais je sais qu’il est inacceptable de déverser ainsi son mépris sur ceux qui ont voté Mélenchon en 2012 et qui valent mieux que cette caricature grossière qui a, comme toute caricature, l’inconvénient qu’on ne sait pas ce qu’elle désigne mais que chacun peut cependant se sentir visé.
Mais plutôt que de répondre sur le plan théorique, je préfère nuancer le constat de Guillaume Etievant en vous faisant une confidence. Moi qui vous parle, j’aurais quelque raison de me sentir visé par sa caricature; je suis pourtant aujourd’hui candidat aux élections consulaires en Grande-Bretagne pour le Front de Gauche ; or je n’avais pas voté Mélenchon à la présidentielle. De surcroît, il y a parmi vous, mes amis, au moins dix personnes qui n’avaient pas non plus voté Mélenchon en 2012 et qui ont voté pour le Front de Gauche la semaine passée.
Ce qui m’a convaincu et ce qui a convaincu ces amis que j’ai tâché, depuis un an, de déranger sans jamais les insulter, c’est l’exceptionnel travail de fond accompli par le Parti de Gauche, son beau programme et les séminaires organisés sur l’écosocialisme, l’économie de la mer, la défense ou le grand marché transatlantique. Mon expérience ne confirme donc absolument pas l’analyse de Guillaume Etievant : je suis convaincu qu’il est parfaitement possible pour le Front de Gauche de convaincre les classes moyennes qui composent bien davantage que 10% de l’électorat parisien.
Si attachées qu’elles soient à l’entreprise privée, les classes moyennes sont également très attachées aux services publics en matière de santé ou d’éducation. Elles ne sont pas si bêtes qu’elles soient incapables de comprendre que ces services publics sont sacrifiés sur l’autel de l’austérité. Elles ont très bien compris que l’austérité ne résout pas une crise causée par les prédations de la finance dérégulée. Elles savent également que ces prédations sont rendues possibles par la mainmise d’une oligarchie de lobbies acoquinés avec des gouvernants oscillant entre cynisme, corruption et aveuglement. Elles sont choquées par la croissance des inégalités, et savent qu’elles sont directement concernées : elles voient bien leur niveau de vie s’éroder et savent qu’elles ne pourront pas léguer grand-chose à leurs enfants. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elles soient enclines à voter pour le Front de Gauche.
Guillaume Etievant est pourtant convaincu que « le bourgeois parisien, qu’il se croie bohème ou pas, ne peut pour le moment s’engager dans un processus révolutionnaire de long terme. » Mais le Front de Gauche n'est pas un parti bolchevique en quête d’une classe sociale prête à seconder un coup de force! Tout le monde est appelé à participer à la révolution citoyenne.
C’est au peuple à exiger la refondation des institutions via la convocation d’une assemblée constituante, de façon à éradiquer l’oligarchie. C’est au peuple à mandater des dirigeants qui devront mener la lutte contre les Etats prédateurs et les lobbies internationaux. C’est au peuple à exiger que les richesses de la collectivité soient mises au service de l’intérêt général, ce qui supposera la nationalisation des banques puisque ce sont elles qui collectent et allouent l’épargne. C’est au peuple à exiger la redistribution du pouvoir dans l’entreprise, dont le management doit être libéré des diktats du capital et les finalités établies par toutes les parties prenantes. C’est au peuple à énoncer les normes environnementales qui lui conviennent.
Qu'est-ce que le peuple, en l'occurence? A mes yeux, le seul critère de définition est précisément qu'il défend collectivement l'intérêt général contre les intérêts particuliers.
La révolution citoyenne se fera-t-elle pacifiquement ? Sans doute pas. Mais si violence il y a, elle émanera de la contre-révolution, de pouvoirs délégitimés : ce n’est pas nous qui aurons souhaité que la révolution soit autre chose que démocratique. C'est au moment où les aspirations citoyennes rencontrent l'opposition des puissants que se noue la lutte des classes. C'est alors que l'on verra qui compose ce peuple démocrate et pacifique mais prêt, s’il le faut, à défendre ses droits de toutes les façons nécessaires. Les « printemps des peuples » en cours autour du monde laissent à penser que les classes moyennes ne sont pas les dernières à se lever. Mais à la limite, qu'importent ces pronostics? Je ne crois pas que le Front de Gauche ait besoin de choisir à l'avance qui il entend rallier, ni qu'il doive s'adresser d'une façon particulière à tel ou tel groupe social.
J’en viens donc à la stratégie pour l’avenir.
Selon Guillaume Etievant, l’erreur du Front de Gauche aux municipales aura été d’hésiter entre l’électorat « bourgeois » et l’électorat « populaire », hésitation qui s’est cristallisée dans le rapport au Parti Socialiste et l’ambiguïté concernant les fusions de liste au deuxième tour. On croirait que c’est pour ne pas fâcher les bourgeois que le Front de Gauche laissait ouverte la possibilité des fusions : en revanche, la stratégie de conquête de l’électorat populaire supposerait de rompre définitivement avec le Parti Socialiste et de couper court à toute alliance. Tout cela me semble absurde.
La stratégie de la rupture me dérange parce qu’elle me semble s’inscrire dans un mimétisme avec le Front National : nous aussi, nous sommes antisystème ! Mais ce serait une grosse erreur que de sombrer à ce niveau. D’une part, les listes d’extrême gauche qui sont sur cette ligne ayant obtenu à peine plus d’1% des suffrages, il n’est pas certain que la « rupture » rapporte. D’autre part, il serait malheureux d’oublier qu’il y a des socialistes tout-à-fait respectables : ceux qui en doutent écouteront l’intervention de Barbara Romagnan sur Mediapart. Pourquoi refuserait-on de travailler localement avec elle?
Certes, Guillaume Etievant est bien naturellement exaspéré par le comportement du Parti Socialiste parisien. Mais qui se soucie de leur « mépris » ? Est-ce par sentiment d’honneur, par susceptibilité que le Front de Gauche doit déterminer ses stratégies, ou selon ce qui est conforme à l’intérêt général ?
Je pense donc que la stratégie du Front de Gauche est la bonne : autonomie au premier tour pour que l’opposition de gauche puisse se compter, puis fusion « technique » au second tour, c’est-à-dire répartition des élus au prorata des suffrages, sans participation aux exécutifs municipaux. Tout cela est digne d’une opposition de gauche qui marque son indépendance sans tomber dans l’opposition de principe. En revanche, cette stratégie du Front de Gauche a été mal expliquée : il m’a moi-même fallu bien longtemps pour comprendre ce qu’était une fusion technique… Il faut également qu’elle soit appliquée sans faillir, en toute clarté. Certaines fusions ont choqué des militants : se sont-elles faites dans les règles énoncées ?
En deux mots, vous l’aurez compris, je suis plus optimiste que Guillaume Etievant : je ne pense pas que les classes moyennes soient perdues pour le Front de Gauche et je pense que la stratégie électorale était globalement la bonne.
Mais alors, Madame la marquise, comment expliquer le faible score aux municipales ?
Sans chercher midi à quatorze heure, je crois qu’il s’explique par trois raisons assez simples : d’une part, la quasi absence de couverture médiatique, d’autre part la défection du Parti Communiste qui a eu pour triple conséquence de diviser notre électorat potentiel, de brouiller notre identité et de contraindre un petit parti à faire campagne seul, avec peu d’argent et peu de moyens. Tous comptes faits les 5% obtenus ne sont pas surprenants.
Se pose donc la question de nos relations avec le Parti Communiste, cause de tant de difficultés. Il me semble que le plus simple - si c'est possible - serait de s'assurer juridiquement le contrôle de l'appellation Front de Gauche, réservée aux seules alliances autonomes relativement au Parti Socialiste, et d'appliquer envers les deux partis la même règle. Ainsi le Front de Gauche reste-t-il parfaitement défini conceptuellement, tout en étant concrètement à géométrie variable selon les stratégies des uns et des autres.
Comment progresser à l’avenir ? En continuant le travail de diffusion d’idées qui ne porteront que mieux à mesure que les faits confirmeront l’inanité des politiques en cours. En menant la lutte médiatique, la plus difficile, qui exige de doser avec la plus grande finesse radicalité assumée, élucidation des rapports de force et respect des personnes. Mais surtout en élargissant le Front de Gauche autant que possible, ce qui impose de le garder vierge de tout sectarisme qui en rendrait l'appellation peu attractive pour ces listes sans étiquette qui semblent fleurir comme les jonquilles au printemps. Le Front de Gauche doit rassembler sur un programme sans imposer d'idéologie.
Ce sectarisme transpire dans la conclusion de Guillaume Etievant. Si beau qu’il soit d’écrire que le Front de Gauche « défend jusqu’au bout le peuple, c’est-à-dire ceux qui peinent, qui produisent, qui paient, qui souffrent et qui meurent pour les actionnaires », cette phrase me dérange. J’y trouve je ne sais quoi de misérabiliste. Elle propose surtout une définition purement économique du peuple qui est réductrice quantitativement aussi bien que qualitativement. Dans l’ère de bouleversement économique et de confusion idéologique actuelle, ce serait une grave erreur que de prétendre au préalable définir les classes auxquelles on s’adresse, et je préfère pour ma part œuvrer à leur recomposition autour d’un mot d’ordre plus large : j’aime à penser que le Front de Gauche appelle tous ceux qui ont soif de justice et de liberté à défendre le droit de chacun à vivre dignement.
Si la révolution n’est pas une invitation, une ouverture, un espoir de rencontre, pourquoi la désirer? C'est dans la joie qu’on puise la force de résister, joie qui était palpable en 2012 et qu’il faut préserver de l'amertume. La révolution sera joyeuse ou ne sera pas!
Amitiés,
Olivier