Olivier Tonneau
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Billet de blog 30 août 2018

Injuste envers ce pauvre Nicolas?

Nicolas Hulot, un démissionnaire irresponsable coupable de lâcheté intellectuelle et traître à la cause qu’il prétend défendre ? Mes affirmations m’ont valu de sévères critiques : terrorisme intellectuel, sectarisme, mais aussi courte vue – j’aurais manqué la portée politique de la démission de Nicolas Hulot. Mais en a-t-elle vraiment une?

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            Oui, c’est vrai, Nicolas Hulot a critiqué la politique du gouvernement, ce qui est salutaire. Il a affirmé que le « modèle économique marchand » est incompatible avec la sauvegarde de la planète, fournissant ainsi quelques munitions à l’opposition. Il est encore vrai que les compliments qu’il fait au gouvernement et qui m’ont exaspéré étaient, en regard de ses critiques, bien vides ; qu’ils sonnaient surtout comme l’expression d’un remords au moment de trahir, de sorte que Hulot dit dans le même temps que le gouvernement n’a rien compris et qu’il est composé de personnes formidables. Considérant l’émotion de toute évidence réelle qui l’animait, on peut glisser charitablement sur cette contradiction interne à son discours, l’excuser d’autant plus volontiers qu’après tout la loyauté est une vertu, et se dire que l’essentiel était ailleurs. En un sens, c’est vrai, et cet « essentiel » a fait la matière d’à peu près tous les commentaires. On n’avait pas besoin de moi pour le saisir. Il n’en reste pas moins que les failles du discours de Hulot font qu’il n’aura, j’en mets ma main au feu, aucun effet.

            D’abord, demandons-nous : qu’a-t-il dit de nouveau ? Rien. Lui-même avait déjà affirmé que le modèle économique libéral était incompatible avec l’écologie, et ce bien avant d’entrer au gouvernement, ce qui aurait dû le conduire à conclure logiquement que son rôle ne pouvait consister qu’à le combattre. Il avait déjà dénoncé les lobbies. Il annonce donc avec force émotion sortir pour des raisons qui auraient dû le dissuader d’entrer. Mais, dira-t-on, il a essayé ! Louable candeur de l’homme qui veut se rendre utile. Non : candeur néfaste quand il n’y a plus de temps à perdre.

            Que le modèle économique dominant soit incompatible avec l’écologie, tout le monde le sait, hormis Donald Trump, quelques vendus et quelques arriérés intellectuels. Je l’ai lu, figurez-vous, dans les colonnes de Capital que je trouve dans la salle d’attente de mon médecin, et entendu sur BFMTV. Les commentateurs et éditorialistes les moins suspects d’avoir une attitude critique vis-à-vis du pouvoir ont d’ailleurs repris le constat avec force trémolos dans la voix. Mais ce sont précisément les louanges quasi unanimes qu’on a déversées sur Nicolas Hulot qui devraient nous alerter sur le fait que ses paroles étaient absolument dénuées de toute portée subversive. Car enfin, si tout le monde sait que le libéralisme est incompatible avec l’écologie, et si pourtant trop peu de gens entreprennent de renverser le libéralisme, c’est que la raison de la passivité générale n’est pas dans l’ignorance du fait.

            Cette raison, où est-elle ? Dans la peur de la radicalité. Si la critique du libéralisme est devenue banale et consensuelle, il subsiste dans le discours public, simultanément, une représentation de ce que doit être un homme de pouvoir : pondéré, cravaté, centriste, en prise avec le « réel ». C’est le paradoxe : on veut être gouverné par des personnes dont on sait qu’elles ne prendront pas les mesures nécessaires, parce qu’on a peur de ceux qui pourraient les prendre. Le véritable obstacle à la lutte politique pour l’écologie est là, dans la permanence d’une certaine image de l’homme d’Etat et du rebelle. Je connais un très grand nombre de personnes qui se désolent, comme tout le monde, de la crise écologique, qui considèrent Monsanto comme une officine du diable, et qui pourtant votent Macron, revoteront Macron, sont choquées par Mélenchon et terrorisées par les zadistes. Or si c’est là la dissonance cognitive qui travaille la société, c’est cette dissonance que Nicolas Hulot aurait dû s’attacher à résoudre. Ce qui lui était impossible parce qu’il n’en est lui-même jamais sorti.

            Nicolas Hulot est prisonnier de cette contradiction depuis longtemps. Comment expliquer autrement qu’il ait pu écrire, dans le même souffle, que le capitalisme était incompatible avec l’écologie et que les personnalités de droite et de gauche devaient s’unir pour lutter contre le réchauffement climatique ? Si le problème, c’est le capitalisme, alors tout ce qu’on peut souhaiter c’est que les personnalités de droite cessent de l’être et basculent à gauche, et même assez loin à gauche pour être résolument anticapitalistes. Pourtant sur France Inter, Nicolas Hulot a encore loué la « diversité » des membres du gouvernement, cette diversité qui nous « enrichit », comme s’il s’agissait d’une diversité d’us, de coutumes, de rapports esthétiques ou spirituels au monde et non d’antagonismes.

            Ce qui a séduit Hulot chez Macron, c’est le « ni de droite, ni de gauche » dont, précisément, il aurait dû tirer la leçon que c'était une imposture. Il aurait dû déclarer : j’ai constaté, en un an, que ce gouvernement est ennemi de l’écologie, donc ennemi de l’humanité, et j’appelle à le combattre par tous les moyens. Il aurait pu ajouter qu’il y a en ce moment une lutte contre le centre d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure et qu’il appelle tous les Français à la soutenir, et ceux qui le peuvent à se rendre sur place.

            On me dira qu’il était complètement irréaliste d’espérer que Nicolas Hulot tienne un discours de ce genre. Certainement. Mais je ne fais pas la psychologie de Nicolas Hulot et je n’ai pas l’intention de vibrer au diapason de ses émotions : d’autres s’en chargent. Ce qui m’intéresse, c’est la portée politique de ses paroles. Or si Hulot affirme la thèse largement partagée que la lutte écologique est une urgence absolue, il s’ensuit à mes yeux qu’il est d’une urgence absolue de faire sauter les verrous qui empêchent que cette lutte soit menée sur le plan politique en nommant l’ennemi.

            Que va-t-il se passer désormais ? La réponse me semble évidente : rien. La démission de Hulot ne sera nullement le séisme que d’aucuns espèrent. C’est qu’il a permis à chacun, au fond, de rester sur ses positions : les partisans de la soumission au réel continueront de soutenir des « personnes formidables » dont Hulot lui-même a dit qu’ils faisaient de « petits pas », puisqu’ils n’imaginent pas qu’on puisse en faire de grands ; cela ne les empêchera pas de louer l’utopiste. Hulot deviendra, au mieux, un abbé Pierre de l’écologie, un genre de conscience impuissante.

            Quant à ceux qui tentent de s’appuyer sur la démission de Hulot pour radicaliser la lutte, ils ont bien sûr raison de le faire et je leur souhaite d’y réussir. Il n’en reste pas moins qu’ils se heurteront à des murs érigés par Nicolas Hulot lui-même. On les renverra aux responsabilités individuelles comme Hulot qui, réagissant à la critique du gouvernement de Yannick Jadot pendant l’interview, a déclaré en substance qu’avant de faire de la politique, chacun devait amender son propre comportement. On les traitera d’idéalistes inconscients des contraintes du réel, comme Hulot qui dit qu’il « n’y croit plus ». On les qualifiera d’extrémistes sectaires qui refusent l’enrichissante diversité des opinions. On pensera comme Nicolas Hulot qu’à tout prendre, il vaut mieux avoir tort avec Macron que raison avec Mélenchon. On s’embrassera sur le pont du Titanic, les rebelles collés à fond de cale, Hulot dirigeant l’orchestre dans une bouleversante interprétation de « plus près de toi mon dieu ».

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