Simon Woolley à Cambridge: the times they are a changin'

Lord Simon Woolley vient d'être nommé principal de Homerton College, Cambridge. La nomination de cette personne atypique dans la prestigieuse université britannique illustre les forces et les failles d'un système.

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C'est une étrange structure qu'un collège de Cambridge. Ce sont des institutions privées à but non-lucratif; elles bénéficient du statut de "charity" qui est fiscalement avantageux mais interdit toute distribution de bénéfices. Hyper-sélectifs et coûteux (malgré les systêmes de prêt d'état qui permettent à quiconque y est admis d'y entrer), ce sont aussi de petites démocraties, dans lesquelles tout le pouvoir revient en dernier ressort à la communauté des enseignants-chercheurs - les "fellows". Autant dire que la culture du collège détermine ses politiques: il en est d'extrêmement conservateurs et de progressistes. Homerton College est de ceux-ci: c'est le collège dans lequel la proportion d'étudiants d'origine défavorisée et de minorités ethniques est la plus élevée. C'est aussi ce qu'illustre le choix de son nouveau principal, Simon Woolley.

Simon Woolley est le directeur de "Operation Black Vote", une ONG mondialement reconnue qu'il a fondée en 1996 pour accroître le taux de participation électorale des minorités ethniques au Royaume-Uni, mais aussi pour diffuser la connaissance des droits civiques et stimuler l'engagement dans les affaires publiques. En vingt ans, Opération Black Vote a contribué à ce que le nombre de parlementaires issus de minorités ethniques passe de quatre à soixante-cinq.

D'abord nommé Commissaire à l'Egalité et aux Droits de l'Homme, Simon Woolley fut chargé en 2018 par le gouvernement conservateur de Theresa May de créer le Race Disparity Unit, un institut dont la mission est collecter, d'analyser et de publiciser les statistiques concernant l'influence de l'origine ethnique sur l'insécurité, l'éducation et la santé. Ces responsabilités ne l'ont par ailleurs jamais empêché de critiquer ouvertement la politique migratoire du gouvernement.

Simon Woolley a d'abord été placé en orphelinat avant d'être adopté. Il a grandi dans une cité ouvrière de Leicester et a quitté l'école sans avoir obtenu ses A-Levels (l'équivalent du Baccalauréat). Il reprit ses études à l'âge adulte grâce à des systèmes de bourse et d'équivalence et obtint une licence de Litératures Anglaises et Espagnoles à l'Université de Middlesex, puis un Master en Etudes Hispaniques à l'Université Queen Mary de Londres. On comprend sa passion pour les questions d'accès à l'éducation et de soutien aux personnes marginalisées.

Simon Woolley a été fait Chevalier par la Reine en Juin 2019, ce qu'il reçut avec une certaine réserve et beaucoup d'humour. 'C'est toujours une question difficile pour des individus issus de minorité: faut-il ou non accepter des titres honorifiques, surtout si leur intitulé contiennent le mot "empire"? C'est un choix difficile et je respecte la position de chacun. Dans mon cas, c'était moins compliqué: le titre de Chevalier remonte au treizième siècle et a plus à voir avec le Moyen-Âge qu'avec l'Empire."

Noir, orphelin, d'origine ouvrière, mais Chevalier de la Reine: ce profile atypique atteste qu'il est bien des façons de faire son chemin au Royaume-Uni et que, paradoxalement, l'indépendance d'institutions élitistes peut être mise à profit à des fins progressistes. Certes, on ne peut jamais transformer un système de l'intérieur et l'on ne se fera pas d'illusion sur la capacité de l'exception à changer la règle. Ce n'est pas une raison pour ne pas se féliciter que d'autres visages et d'autres voix viennent occuper les lieux du pouvoir.

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